Alone, baby...
Il classe. Il défroisse.
Il choisit. Il agence.Â
La tĂȘte renversĂ©e sur lâappui-tĂȘte, les yeux clos, il pousse une longue expiration enfumĂ©e. Sur lâĂ©cran noir de ses paupiĂšres, il recompose, de dĂ©tail en hĂ©sitation, une vieille impression. Jaunie, cornĂ©e.
Il a huit ans. On est samedi... Dehors, une femme braille sur sa marmaille. Il ferme sa fenĂȘtre...
Il a huit ans. On est samedi. C'est l'aprĂšs-midi... Coup de volant, coup de klaxon, coup de gueule. Dans son rĂ©troviseur, deux types sâempoignent. Il referme ses yeux...
Il voudrait quitter son maintenant. Se laisser submerger par le passé...
Mais les temps sâunissent et se brouillent.
Le tic-tac de la pendule du salon, la pluie qui tambourine son pare-brise, une constellation de poussiÚre dansant dans le soleil, cette odeur de fraßcheur marine synthétique, le bourdonnement d'un mixer ou d'un scooter...
Il maintient ses yeux fermés, plissés, plus fort encore.
Il a huit ans. On est samedi. C'est l'aprĂšs-midi. Il a la vie devant lui.
Porte Ă porte, son monde ne dĂ©passe pas dix bornes. Maison, Ă©cole, dans un sens et Ă lâenvers.
Maman est dans la cuisine.
Son pĂšre nâest pas lĂ . SĂ»rement lĂ -bas, Ă lever le coude et ravaler ses dĂ©boires.
Le salon est Ă lui. Pour quelques heures, c'est son royaume. Entre ses deux oreilles, son univers est sans limite.Â
Sous ses cuisses, la moquette drue lui picore le corps. Un sortilĂšge de Kraken le Querelleur ! C'est sĂ»r ! Mais il ne se laissera pas faire. Il va rĂ©sister, lui prouver qu'il est digne de la mission qu'on lui a confiĂ©.Â
Il va appeler son dragon à la rescousse et... Un bruit feutré mais net.
CouchĂ©, il ne voit que ses mollets Ă©pais et ses pantoufles beiges. C'est maman. Pas une femme, une Ă©pouse, une amie. Juste maman.Â
Une fois encore, il lui dit. Par jeu, par habitude, par vĆu. Tu l'auras maman, je te promets. Je te l'achĂšterai. Une belle comme Ă la tĂ©lĂ©. Une Cadillac... Elle sourit...
Elle aura un beau foulard dans les cheveux et de grandes lunettes noires. C'est lui qui conduira. La tĂȘte jetĂ©e en arriĂšre, elle rira trĂšs fort dâune de ses histoires, lui Ă©bouriffera tendrement les cheveux, puis elle chantera avec la radio et jouera avec le vent, sa main par la fenĂȘtre...
Mais faudra d'abord qu'elle enlĂšve ses pantoufles...
Une belle Cadillac, rien que pour elle... C'est sûr !
Il ouvre les yeux. Il aimerait le faire plus lentement. Se raccrocher Ă cet aprĂšs-midi dâil y a 40 ans. Laisser les filaments du passĂ© sceller ses cils. Mais, d'un battement, il les envoie au loin. Sur ses lĂšvres, un rictus. Amer et fragile.
Ca ne sert Ă rien... Au loin, les graviers crissent. Il ne peut pas oublier... Dans sa main, sa roulĂ©e crĂ©pite. OĂč il est, qui il est... Au fil de ses cendres, ses espoirs s'Ă©chouent...
Il ne trompe personne. Pas mĂȘme lui. Rien à perdre, rien qui prend forme.Â
Il renifle. Une fois, deux fois. Il libĂšre ses narines, renvoie le flux vers lâintĂ©rieur. Fait pareil avec son cĆur. Il augmente la tempĂ©rature. Enfonce son bonnet, frotte ses mains, rallume sa cigarette.
Plus rien ne le réchauffe. Sauf cette grille qui lui brûle les doigts. Un bout de papier payé, coché.
Cette fois, peut-ĂȘtre. Y a pas de raison.
Sur le parking, une portiĂšre claque. Ses tempes battent. Son pied frappe.
En cadence, il les répÚte en boucle. 14-9-26-17-15-29.Un chapelet qui le porte, d'heures en jour, de jours en années.
Six chiffres avant quâil ne soit trop tard. 14-9-26-17-15-29.
Six zĂ©ros pour un nouveau dĂ©part.Â
Un pass pour la vie. Plus de matin sans pourquoi, de soir sans pour quoi.
Plus cette lourdeur qui lui Ă©trangle le cĆur et bĂ©tonne chacun de ses pas.
Contre une cabine, deux jeunes sâenlacent. Sa tĂȘte lance. Il sâĂ©lance.
⹠Texte de Christine Richard (énorme merci à elle) ⹠Photos de HaïkuDesign










