"Les Chimères" (XIXe siècle) du Château d'Asnières construit par Jacques Hardouin-Mansart de Sagone pour Marc-René de Paulmy de Voyer d'Argenson, Marquis d'Argenson (1752), lors de la visite-guidée d'Explore Paris, Asnières-sur-Seine, janvier 2024.
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"Les Chimères" (XIXe siècle) du Château d'Asnières construit par Jacques Hardouin-Mansart de Sagone pour Marc-René de Paulmy de Voyer d'Argenson, Marquis d'Argenson (1752), lors de la visite-guidée d'Explore Paris, Asnières-sur-Seine, janvier 2024.

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"La Chambre Chinoise" (détail) du Château d'Asnières construit par Jacques Hardouin-Mansart de Sagone pour Marc-René de Paulmy de Voyer d'Argenson, Marquis d'Argenson (1752), lors de la visite-guidée d'Explore Paris, Asnières-sur-Seine janvier 2024.
"Antichambre de Madame" (détails) par Paolo Antonio Brunetti du Château d'Asnières construit par Jacques Hardouin-Mansart de Sagone pour Marc-René de Paulmy de Voyer d'Argenson, Marquis d'Argenson (1752), lors de la visite-guidée d'Explore Paris, Asnières-sur-Seine, janvier 2024.
Château d'Asnières (détail) construit par Jacques Hardouin-Mansart de Sagone pour Marc-René de Paulmy de Voyer d'Argenson, Marquis d'Argenson (1752), lors de la visite-guidée d'Explore Paris, Asnières-sur-Seine, janvier 2024.
Mémoires du marquis d'Argenson
René-Louis de Voyer de Paulmy, deuxième marquis d’Argenson, fût un homme des plus remarquables. Conseiller d’état de Louis XV dès 1720 — il n’a alors que 26 ans — puis secrétaire d’état aux affaires étrangères de novembre 1744 à janvier 1747, il a été pendant plus d’un quart de siècle un témoin privilégié de ce qui se passait à Versailles et ce, d’autant plus que son frère cadet, le comte d’Argenson, fût également conseiller d’état puis secrétaire d’état à la guerre [1]. Mais ce qui rend le marquis — comme le comte d’ailleurs — encore plus intéressant, c’est que c’était un philosophe de premier ordre. Il faisait partie, pour reprendre les termes de Voltaire, du « petit nombre de ceux qui pensent » ; de ceux qui se réunissaient dans ces clubs philosophiques clandestins (l’Entresol) et ont ainsi contribué à l’émergence du mouvement intellectuel que nous appelons le siècle des Lumières. Enfin, et ce n’est pas le moindre de ses mérites, René-Louis de Voyer de Paulmy a tout consigné par écrit dans ses Mémoires.
Je vous propose ici, regroupés sous le tag # argenson, quelques extraits qui me semblent présenter un intérêt historique et offrent, selon moi, une perspective intéressante de notre France contemporaine.
--- [1] Il faut bien mesurer qu’à l’époque où les deux frères occupent ces fonctions, il n’y a en tout et pour tout que quatre secrétaires d’état — les affaires étrangères, la guerre, la marine et la maison du roi : le d’Argenson de la paix et le d’Argenson de la guerre, comme on les appelait à l’époque, ont donc occupé à eux deux la moitié de ces postes éminents pendant un peu plus de deux ans.

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Le pain de fougère
Un extrait des Mémoires du marquis d’Argenson.
19 mai 1739. — La Normandie, cet excellent pays, succombe sous le poids des impôts et sous les vexations des traitans ; les fermiers sont ruinés, et l’on n’en peut trouver. Je sais des personnes qui sont réduites à faire valoir des terres excellentes par des valets.
Le duc d’Orléans [1] porta dernièrement au conseil un morceau de pain de fougère [2]. À l’ouverture de la séance, il le posa sur la table du roi, disant : Sire, voilà de quoi vos sujets se nourrissent.
Cependant M. Orry [3] vante l’aisance où se trouve le royaume, la régularité des payemens, l’abondance de l’argent dans Paris, et qui assure, selon lui, le crédit royal. Il se complaît dans l’amour que lui portent les financiers ; il est vrai que plus il y a de pauvres, plus ces gens-là deviennent riches. Ils sont reçus, accrédités partout, et ne contribuent en rien aux charges publiques.
L’évêque de Chartres a tenu des discours singulièrement hardis au lever du roi et au dîner de la reine. Le roi l’ayant interrogé sur l’état de son diocèse, il a répondu que la famine et la mortalité y régnoient ; que les hommes y broutoient de l’herbe comme des moutons ; que bientôt on alloit voir la peste, ce qui seroit pour tout le monde (y compris la cour, vouloit-il dire). La reine lui ayant offert cent louis pour les pauvres, le bon évêque a répondu : « Madame, gardez votre argent ; quand les finances du roi et les miennes seront épuisées, alors V. M. assistera mes pauvres diocésains, s’il lui reste quelque chose. » On répond à tous ces récits que la saison est belle, que la récolte donnera aux pauvres. Les blés sont-ils à eux ? La récolte appartient aux riches fermiers, qui, eux-mêmes, dès qu’ils recueillent, sont accablés des demandes de leurs maîtres, de leurs créanciers, des receveurs des deniers royaux, qui n’ont suspendu leurs poursuites que pour les reprendre avec plus de dureté.
— René-Louis de Voyer de Paulmy, marquis d’Argenson, Mémoires.
--- [1] Louis d'Orléans, le fils du régent qui est mort en 1723. [2] Jusqu’au XIXe, le rhizome de la fougère-aigle ou grande gougère (pteridium aquilinum) a été utilisé pour en tirer de la farine en cas de disette. Le pain de fougère comptait au nombre des « nourritures immondes » aux même titre que les cadavres d’animaux déterrés et le marc de raisin. [3] Philibert Orry, contrôleur général des finances.
Misère des provinces
Un extrait des Mémoires du marquis d’Argenson. (Février 1739, jusqu’à fin de 1740.)
Le mal véritable, celui qui mine ce royaume et ne peut manquer d’entraîner sa ruine, c’est que l’on s’aveugle trop à Paris sur le dépérissement de nos provinces. Ce qui en circule est traité d’exagération, et personne que je sache ne s’est encore avisé d’en rechercher l’origine. J’ai vu, depuis que j’existe, la gradation décroissante de la richesse et de la peuplade en France, et tous les observateurs de bonne foi conviennent avec moi que la dépréciation subite des monnoies, opérée sous M. le Duc [1], en a produit les premiers symptômes.
Mais il y a loin de ce qui étoit alors à ce qu’on voit aujourd’hui. On a présentement la certitude que la misère est parvenue à un degré inoui. Au moment où j’écris, en pleine paix, avec les apparences d’une récolte sinon abondante du moins passable, les hommes meurent autour de nous, dru comme mouches, de pauvreté, et broutant l’herbe. Les provinces du Maine, Angoumois, Touraine, Haut Poitou, Périgord, Orléanois, Berry, sont les plus maltraitées ; cela gagne les environs de Versailles. On commence à le reconnoître, quoique l’impression n’en soit que momentanée.
Il y a longtemps que je m’aperçois du danger qui nous menace, et c’est peut-être moi qui donnai le premier l’éveil, au retour d’un voyage que je fis dans mes terres, il y a bientôt deux ans. J’ai dit et je pense encore que cet état ne tient point à des circonstances passagères, et que, si une mauvaise année a pur rendre le mal plus sensible, les racines en sont plus avant qu’on ne croit. J’ai proposé ailleurs des moyens de rendre l’activité à nos campagnes, de les soustraire à la tyrannie financière [2] qui les épuise ; mais le moment n’est point favorable aux nouveautés.
Les familiers du cardinal [3] lui ont persuadé que ce sont des contes répandus par le parti Chauvelin [4] pour discréditer son ministère. M. Orry [5] n’a foi qu’au rapport des financiers [6], qui naturellement ont intérêt à lui cacher la vérité. Il regarde les intendans qui lui parlent avec plus de franchise précisément comme des curés ou des dames de charité qui exagèrent les tableaux de la misère pour une compassion mal placée. Aussi a-t-il dégoûté tous ses intendans ; aucune voix ne s’élève plus entre le trône et le peuple : le royaume est traité comme un pays ennemi frappé de contributions. On ne songe qu’à faire acquitter l’impôt de l’année courante, sans penser à ce que l’habitant pourra payer encore l’année d’après.
Il est vrai que tous nos raisonneurs sont en défaut : il n’y a point eu de disettes marquées ; ce n’étoient tout au plus que des demi-années en certaines provinces, et des récoltes satisfaisantes en d’autres. Mais partout on reconnoît le manque d’argent, le manque de moyens pour acheter des vivres. Avec cette pauvreté, les grains et les vivres renchérissent, on ne fait plus travailler. Cependant les impôts sont exigés avec rigueur, la taille est poussée fort haut. Le contrôleur général a montré au cardinal une abondance dans les recettes qui lui a valu des complimens.
Enfin se sont élevées quelques voix, celles des principaux magistrats, même des plus politiques : M. Turgot [7], à qui cette opposition a fait honneur ; M. de Harlay, qui a fait suspendre la réparation des chemins par corvées. Madame la duchesse de Rochechouart, douairière, écrivit une lettre pathétique au cardinal. M. de la Rochefoucauld, revenant d’Angoumois, en fit autant. M. l’évêque du Mans vint de son diocèse toucher barre à Versailles, uniquement pour dire que tout s’y mouroit. Le bailly de Froulay, qui a beaucoup d’accès à la cour, est aussi venu du Maine confirmer cette déposition. Ces rapports ont causé quelques momens d’effroi, mais on n’en a plus reparlé. Un de mes collègues au conseil d’état (M. Fagon) avec qui j’ai souvent occasion de m’entretenir me disoit l’autre jour : « Monsieur, tout ceci est la faute du chancelier d’Aguesseau [8]. Depuis qu’il a si fort restreint la compétence des prévôts de la maréchaussée, il est devenu impossible de faire arrêter ces mendians. On a beaucoup trop tardé à prendre ce parti, et c’est ce qui les a multipliés à ce point. »
Il est certain que la misère actuelle des provinces fait plus de tort à ce royaume que la malheureuse guerre de Turquie n’en a pu faire à la maison d’Autriche, quelle que soit la joie secrète que nous avons éprouvée en apprenant ses revers.
— René-Louis de Voyer de Paulmy, marquis d’Argenson, Mémoires.
--- [1] Philippe d’Orléans dont la régence a été marquée par le système de Law et son effondrement. [2] Entendez les impôts. [3] André Hercule de Fleury, principal ministre de Louis XV jusqu’en 1743. [4] Germain-Louis Chauvelin, ancien garde des sceaux renvoyé par le cardinal après l’avoir trop bien servit. [5] Philibert Orry, contrôleur général des finances. [6] Voir note 2. [7] Michel-Étienne Turgot, prévôt des marchands de Paris et père du futur ministre de Louis XVI. [8] Henri François d’Aguesseau, Chancelier de France de 1727 à 1750.
Le régiment de la Calotte
À la cours de Versailles, on décernait un brevet du régiment de la Calotte à quiconque essuyait une déconvenue mémorable. Ainsi, un lauréat célèbre fut ce courtisan auquel Louis XIV demanda de faire défiler la troupe devant lui et qui ne trouva rien de mieux à répondre que : — « Sire, il n’y aurait personne pour la voir passer. »