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Oui, je sais...
ABCT, édition Chine 2015.
Du 21 novembre 2014 au 12 juin 2015, soit en un peu moins de sept mois, les indices composites des bourses de Shanghai et de Shenzhen ont plus que doublĂ© (+108% et +131% respectivement). Pourquoi le 21 novembre 2014 ? Parce que câest la date Ă laquelle la Banque Populaire de Chine (PBoC) a commencĂ© Ă rĂ©duire son principal taux directeur : de 6% depuis juillet 2012, le taux de base des crĂ©dits Ă 1 an a Ă©tĂ© ramenĂ© Ă 5.6% en novembre 2014 puis Ă 5.35% en fĂ©vrier et 5.1% en mai.
Cette baisse des taux sâest accompagnĂ©e dâune explosion spectaculaire des comptes sur marge â des comptes-titres qui permettent aux investisseurs dâemprunter une partie de lâargent quâils investissent Ă leurs courtiers. Depuis le 21 novembre 2014, les montants empruntĂ©s ont Ă©tĂ© multipliĂ©s par 3 pour atteindre 2.3 trillions de yuans Ă la mi-juin ; on estime aujourdâhui quâenviron 8.5% du flottant [1] des actions cotĂ©es Ă Shanghai ou Ă Shenzhen a Ă©tĂ© achetĂ© Ă crĂ©dit ; câest une record mondial : Ă titre de comparaison, aux Ătats-Unis, câest moins de 3%.
Les effets de la politique monĂ©taire de la PBoC sont encore plus visibles lorsque lâon compare les titres des sociĂ©tĂ©s chinoises cotĂ©s Ă la fois sur le continent (classes A) et Ă Hong Kong (classes H). DĂ©but novembre 2014, les classes A et H traitaient Ă peu prĂšs Ă paritĂ© [2] mais, dĂšs le mouvement de la PBoC, les actions de classe A se sont envolĂ©es et valent dĂ©sormais entre 20 et 40% de plus que leurs homologues de classe H [3].
Le 12 juin 2015, le gendarme de la bourse chinoise a fait mine de freiner lâexplosion des comptes sur marge, la rĂ©action du marchĂ© a Ă©tĂ© sans Ă©quivoque : les indices de Shanghai et de Shenzhen se sont retournĂ© violemment â au 30 juin, ils cĂ©daient 17.2% et 21.5% respectivement [4]. TrĂšs clairement et sans aucun doute possible, les capitalisations boursiĂšres de Shanghai et de Shenzhen ne tiennent plus quâĂ coup de crĂ©dits et cette situation dĂ©coule directement de la politique monĂ©taire de la PBoC.
Maintenant, considĂ©rez la rĂ©action de la banque populaire en question : le 27 juin, elle a rĂ©duit son taux directeur Ă 4.85% tout en abaissant le taux de rĂ©serves obligatoires quâelle impose aux banques commerciales. LâĂ©conomie chinoise ralentit et elle est surendettĂ©e â en particulier les gouvernements locaux et les entreprises publiques â et le moyen quâont trouvĂ© les autoritĂ©s pour trouver un peu dâargent frais câest dâinciter les chinois Ă acheter des actions. TrĂšs clairement, PĂ©kin veut un « bull market » mais un « slow bull market » bien contrĂŽlĂ©.
Bottom line : appelez ça une bulle si vous voulez mais il clair que les marchĂ©s chinois sont dopĂ©s Ă la dette et que cet Ă©tat de fait et une consĂ©quence directe de la politique monĂ©taire dans un pays oĂč lâindĂ©pendance de la banque centrale ne relĂšve mĂȘme pas du compte pour enfants. En baissant ses taux, la PBoC â pour ne pas dire PĂ©kin â a mĂ©caniquement poussĂ© les Ă©pargnants chinois vers des produits plus risquĂ©s [5] et créé une incitation Ă lâendettement qui, avec les encouragements des pouvoirs publics, se dĂ©verse sur les marchĂ©s dâactions. Bref, câest un nouveau cas dâĂ©cole de la ThĂ©orie Autrichienne du Cycle (ABCT) â Une fois de plus, Mises avait raison.
--- [1] La part des titres qui ne sont pas dĂ©tenus par un investisseur stratĂ©gique â câest-Ă -dire lâĂtat. [2] Les deux marchĂ©s anticipant lâouverture du Shanghai-Hong Kong Stock Connect, le premier canal qui permet Ă des investisseurs internationaux dâacheter des classes A et, bien que dans une moindre mesure, aux investisseurs chinois dâaccĂ©der au marchĂ© de Hong Kong. [3] La loi du prix unique (LOP) ne sâapplique pas dans la mesure oĂč (i) les classes A et H ne sont pas convertibles entre elles et (ii) il est trĂšs difficile de vendre Ă dĂ©couvert des actions de classe A (pas de possibilitĂ© dâarbitrage). NĂ©anmoins, avec le lancement de SH-HK Stock Connect (voir note prĂ©cĂ©dente), le spread entre les deux classes aurait dĂ» se contracter. [4] DĂ©jĂ , le 19 janvier 2015, quand PĂ©kin avait voulu sâattaquer au problĂšme, le Shanghai Composite avait baissĂ© de 7.7% en une sĂ©ance. [5] Vous entendrez parler, trĂšs bientĂŽt, des Wealth Management Products qui se vendent comme des petits pains ces derniers temps.
Avis : ça nâest sans doute pas fini ; pour le moment on attend tranquillement que la PBoC remonte ses taux (de toutes maniĂšres, il est trĂšs difficile de shorter des classes AâŠ).
Le mot en B
Au 30 juin, le rĂ©sultat net par action sur un an glissant sâĂ©tablit Ă $1.67 et le titre, cotĂ© sur le Nasdaq, clĂŽture Ă $36.81 ce qui nous donne un Price-to-Earnings ratio de lâordre de 22. MĂȘme pour une entreprise en bonne santĂ© dans le domaine des technologies de lâinformation, câest un peu cher ; Ă titre de comparaison, le S&P 500 affiche un PER de 16.5.
CâĂ©tait lâidĂ©e quâon se faisait assez communĂ©ment de la valorisation dâApple le 30 juin 2005, il y a dix ans exactement, Ă lâĂ©poque oĂč lâiPhone nâĂ©tait encore que le Project Purple, un projet ultrasecret qui nâa pris sa forme dĂ©finitive que quatre mois plus tĂŽt. Un peu cher pensait-on.
Eh bien on se trompait. Le 30 juin 2005, vous auriez pu payer lâaction Apple cent fois ces bĂ©nĂ©fices et vous en sortir avec un rendement annuel de plus de 18% â plus de trois fois le S&P 500 sur la mĂȘme pĂ©riode.
Ăvidemment, un analyste qui, il y a dix ans de cela, se serait lancĂ© dans une estimation de la valeur intrinsĂšque dâApple aurait dĂ» prĂ©voir lâiPhone â officiellement prĂ©sentĂ© en janvier 2007 â et le succĂšs phĂ©nomĂ©nal quâil a connu depuis (prĂšs de 70% des ventes de la firme de Cupertino au dernier pointage). Autant le dire clairement : personne â pas mĂȘme Steve Jobs â nâaurait Ă©tĂ© capable de faire ça. MĂȘme pas Ă peu prĂšs.
Voici les faits : lâestimation de la valeur intrinsĂšque dâune entreprise repose (i) un scĂ©nario de revenus futurs et (ii) le choix plus ou moins arbitraire dâun taux dâactualisation. En dâautres termes, câest la combinaison dâun exercice de prĂ©diction impossible et de modĂšles (le CAPM) dont on sait avec certitude quâils ne dĂ©crivent pas la rĂ©alitĂ©.
La valeur intrinsĂšque est une vue de lâesprit, un concept qui nâa, dâun point de vue pratique et outre les besoins marketing de la cause (les analystes sell side me comprendront), absolument aucune substance. Ăa nâexiste pas et ça nâexistera jamais pour la bonne et simple raison que personne ne voit le futur.
Mais, me direz-vous, Apple est un cas extrĂȘme et il existe de nombreuses sociĂ©tĂ©s construites sur des business models infiniment plus prĂ©visibles. Vraiment ? Ă quoi pensez-vous prĂ©cisĂ©ment ? La vĂ©nĂ©rable industrie automobile ? La grande distribution ? Lâindustrie pĂ©troliĂšre ? La rĂ©alitĂ© est que ni vous ni moi ne sommes capables de dire ce que seront devenus les gĂ©ants de ces secteurs dans dix ans : chacun de ces mĂ©tiers fĂ»t, en son temps, le fruit dâune rĂ©volution technologique et tous, sans exception, peuvent ĂȘtre balayĂ©s par une autre rĂ©volution technologique.
La valeur intrinsĂšque, entendue comme un chiffre distinct du prix du marchĂ©, nâexiste pas. Vous pensez quâĂ 170 fois son rĂ©sultat net Netflix est bien trop chĂšre ? Eh bien vous avez peut ĂȘtre raison mais il se trouve quâun certain nombre dâobservateurs tout Ă fait rationnels ne sont pas dâaccord avec vous â Ă titre personnel et au regard des habitudes de consommation de mes enfants, je ne suis dâailleurs pas loin de penser comme eux.
Nous vivons dans un monde dâincertitude radicale. La valeur valeur intrinsĂšque dâune entreprise ou, dâune façon gĂ©nĂ©rale, la valeur actuelle dâun projet dâinvestissement ne sont jamais que des estimations basĂ©es sur des scĂ©narios auxquels nous affectons â explicitement ou pas â des probabilitĂ©s de rĂ©alisation ex-ante. Rien de plus.
Il suit naturellement que toutes les notions que nous construisons sur ces bases â bulles spĂ©culatives, surinvestissement etc. â hĂ©ritent de cette incertitude fondamentale. Nous ne savons pas si les valorisations spectaculaires que nous observons aujourdâhui pour un certain nombre de start-ups relĂšvent dâune bulle spĂ©culative pour la bonne et simple raison que nous sommes totalement incapables dâĂ©valuer avec un degrĂ© raisonnable de certitude ce que ces entreprise deviendront dans un an, cinq ans ou dix ans.
Ce que nous savons, en revanche, câest que nos banques centrales ont artificiellement fait baisser le niveau des taux Ă des niveaux historiquement bas et que, dĂšs lors, un nombre considĂ©rables de projets plus risquĂ©s et financĂ©s Ă crĂ©dit passent le filtre des calculs de valeur actuelle nette. Ce que nous savons aussi câest que la pente actuelle des courbes des taux crĂ©e une incitation prodigieuse Ă sâendetter Ă taux variable. Ce que nous savons, enfin, câest que tĂŽt ou tard, les banques centrales feront remonter les taux.
Ne tirez pas sur le taxi
Les taxis sont trÚs en colÚre. Ils estiment que les voitures de transport avec chauffeur (VTC) et, plus encore, les applications mobiles (Uber) qui permettent à ces derniÚres de trouver plus facilement des clients leur font une concurrence déloyale.
En effet, voilĂ un bon siĂšcle que cette profession sâest organisĂ©e pour limiter la concurrence â rĂ©gulation du nombre de licences [1], fixation administrative des prix etc. â et donc, prĂ©server ses marges au dĂ©triment des clients. En 1959, dĂ©jĂ , le ComitĂ© Rueff-Armand notait dans son rapport [2] que « la limitation rĂ©glementaire du nombre des taxis nuit Ă la satisfaction de la demande et entraĂźne la crĂ©ation de « situations acquises », dont le transfert payant des autorisations de circulation est la manifestation la plus critiquable ». La France est un grand pays de traditions.
Or voilĂ que dĂ©barquent les VTC qui, soumis Ă concurrence, offrent de meilleurs services Ă moindre coĂ»t et donc, en toute bonne logique, taillent des croupiĂšres aux taxis. Alors Ă©videmment, les taxis â et en particuliers ceux qui ont payĂ© leur licence plus de 200 mille euros â sont trĂšs en colĂšre : ils ont la sensation, justifiĂ©e au demeurant, de sâĂȘtre fait avoir ; avoir par qui ? Eh bien, comme dâhabitude : par les politiciens peu scrupuleux qui ont accordĂ© ces avantages aux syndicats de taxi par pur clientĂ©lisme.
Câest aussi simple que ça.
Alors oui, les actes de violence auxquels nous avons assistĂ© ces derniers jours sont inacceptables mais, au-delĂ des quelques mauvaises expĂ©riences que nous avons tous eu avec cette profession, considĂ©rez bien la situation dâun jeune type qui vient de sâendetter sur cinq ou dix ans pour acquĂ©rir sa licence.
Sâil lâa payĂ©e si chĂšre, cette fameuse autorisation de stationnement qui nâest rien dâautre quâune rĂ©surgeance des charges dâancien rĂ©gime, câest parce quâen actualisant les revenus futurs quâil pouvait espĂ©rer de cette activitĂ© grĂące aux bons soins de lâĂtat, la valeur actuelle de lâinvestissement Ă©tait clairement positive.
Mais avec les VTC et Uber dans le pĂ©rimĂštre, non seulement il perd des clients â et donc des revenus â mais son « petit » capital quâil espĂ©rait rĂ©aliser en fin de carriĂšre ne vaut dĂ©sormais plus rien : câest la double peine et le pauvre gars nây est pour rien. On pourra, Ă loisir, accuser ses prĂ©dĂ©cesseurs, ceux qui ayant dĂ©jĂ une plaque (Ă©ventuellement obtenue gratuitement auprĂšs de lâadministration), ont tout fait pour faire grimper son prix Ă la revente mais ce serait, encore une fois, dĂ©douaner ceux qui sont Ă lâorigine de cette situation.
VoilĂ oĂč nous en sommes : dâun cĂŽtĂ© des milliers de gens qui ont lâopportunitĂ© de travailler ou, au moins, dâarrondir leurs fins de mois pour le plus grand bonheur des consommateurs et de lâautre, toute une gĂ©nĂ©ration de chauffeurs de taxis qui se retrouve le bec dans lâeau et, sans doute pour certains, dans une situation financiĂšre trĂšs prĂ©occupante, pour avoir trop fait confiance Ă vous-savez-qui.
Une solution ? Mon Dieu oui, il y en a bien une qui serait Ă peu prĂšs Ă©quitable : le responsable de cette situation devrait racheter ces licences acquises Ă prix dâor. Une paille, surtout dans la situation de nos finances publiques ; la consĂ©quence logique et prĂ©visible de dĂ©cennies entiĂšres de clientĂ©lisme et de veulerie Ă©rigĂ© en systĂšme au nom de lâintĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral. Bilan des courses : ce sera Ă vous et moi, en tant que contribuables, de payer les consĂ©quences de politiques imbĂ©ciles qui nous ont permis, en tant que consommateurs, de surpayer nos courses de taxi pendant des dĂ©cennies.
--- [1] Les Autorisation de stationnement sont dĂ©livrĂ©es gratuitement par les mairies ou prĂ©fectures mais, Ă la demande des taxis, elles sont dĂ©livrĂ©es au compte-goutte de telle sorte quâelle se revendent trĂšs chĂšres au marchĂ© secondaire. [2] Rapport sur les obstacles Ă lâexpansion Ă©conomique dit Rapport du ComitĂ© Rueff-Armand (page 44).

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Un partout, balle au centre
LâĂ©pisode tragique de Charleston a ressuscitĂ© lâĂ©ternel sujet de la prohibition ou dâun contrĂŽle plus strict des armes Ă feu ; sujet avec lequel on revoit fleurir lâhabituelle cohorte dâarguments purement idĂ©ologiques et de statistiques honteusement dĂ©tournĂ©es. NâĂ©tant personnellement pas un amateur dâarmes Ă feu â je nâen ai pas et je nâai mĂȘme jamais tirĂ© un seul coup de feu de ma vie â vous me permettrez dâaborder le sujet sans me suspecter de plaider pro domo.
Commençons par la base : personne ne sait prĂ©cisĂ©ment combien les civils amĂ©ricains dĂ©tiennent dâarmes Ă feu. NĂ©anmoins, sur la base des estimations les plus sĂ©rieuses [1] et en extrapolant un peu, le chiffre de 320 millions â soit une arme Ă feu par habitant â nâest sans doute pas trĂšs loin de la rĂ©alitĂ©.
Une arme par habitant, câest bien sĂ»r une moyenne : on estime habituellement [2] que seul un quart des adultes amĂ©ricains possĂšdent une arme Ă feu et quâune bonne moitiĂ© de ces derniers en possĂšdent 4 ou plus ; Ă lâextrĂȘme de la distribution, on trouve des collectionneurs fortunĂ©s comme Bruce Stern, un juriste amĂ©ricain, qui entreposait dans son sous-sol de quoi Ă©quiper une petite armĂ©e [3].
Par ailleurs, dâun Ătat Ă lâautre, les habitudes sont extrĂȘmement diffĂ©rentes : selon lâenquĂȘte du Behavioral Risk Factor Surveillance System (BRFSS) de 2002, la proportion de foyers disposant dâune arme Ă feu ou plus sâĂ©talait de 5.2% dans le district de Columbia [4] Ă 62.8% dans le Wyoming â autant dire que les situations sont assez peu comparables.
Partant, on peut lĂ©gitimement se demander sâil existe un lien statistiquement probant entre la proportion de mĂ©nages armĂ©s et le nombre dâhomicide par armes Ă feu dans un Ătat. Eh bien en croisant les donnĂ©es du BRFSS et celles du FBI pour lâannĂ©e 2010 [5], la rĂ©ponse est non : pas le moindre. Ă la rigueur, si vous tenez absolument Ă tracer une droite de rĂ©gression, vous trouverez une relation inverse.
Ă titre purement anecdotique, le district de Columbia dĂ©tient le triste record (et de loin) du nombre de victimes des armes Ă feu (16.45 tuĂ©s par balle pour 100 000 habitants en 2010 !) et le Wyoming est un des endroits les plus sĂ»rs des Ătats-Unis (0.89 tuĂ© par balle pour 100 000 en 2010). Mais ce nâest, encore une fois, quâanecdotique.
MĂȘmes en regardant oĂč se sont produits les Ă©pisodes de mass shooting des 20 derniĂšres annĂ©es, on peine Ă tirer des conclusions : les tueries de Columbine (1999), de Binghamton (2009), de Fort Hood (2009), dâAurora (2012), de lâĂ©cole de Sandy Hook (2012) et du Washington Navy Yard ont toutes eu lieu dans des Ătat faiblement armĂ©s. Celles dâAtlanta (1999), de Red Lake (2005) et de Virginia Tech (2007) se sont dĂ©roulĂ©es dans des Ătats qui se situent autour de la moyenne nationale. Enfin, les Ă©pisodes du comtĂ© de Geneva (2009) et, bien sĂ»r, de Charleston ont effectivement eut lieu dans des Ătats surarmĂ©s.
Bref et jusquâĂ ce quâon nous produise des statistiques qui dĂ©montrent le contraire, il nây a rien et focaliser le dĂ©bat sur la lĂ©gislation des armes Ă feu revient sans doute Ă regarder dans la mauvaise direction. Oui, Ă©videmment, un crĂ©tin comme celui de Charleston est beaucoup plus dangereux avec un fusil quâavec un lance-pierre mais oui, aussi, tout individu normalement constituĂ© sera moins prompt Ă attaquer son voisin sâil le suspecte dâĂȘtre armĂ©. Un partout, balle au centre.
--- [1] Voir la Small Arms Survey 2007, chapitre 2 : Completing the Count: Civilian Firearms et William J. Krouse du Congressional Research Service, Gun Control Legislation (2012). [2] Câest assez stable : les National Firearm Surveys de 1994 et 2004 trouvent des rĂ©sultats similaires. [3] Une rumeur, Ă la mort de Stern, avait fait passer sa collection pour celle de Charlton Heston. [4] A.k.a. « Washington, D.C. » â nâest pas un Ătat mais est traitĂ© comme tel dans les statistiques. [5] FBI, Uniform Crime Reports, Crime in the U.S. 2010 (Table 20).
Potion amĂšre
« Au-delĂ des alĂ©as, la tempĂ©rature de la planĂšte monte. Cette montĂ©e aura des effets dĂ©sastreux si elle se poursuit. [âŠ] « Câest ici quâil faudrait une bonne guerre. Car pour financer un conflit, il faut toujours sâĂ©vader des rĂšgles ordinaires, faire des choix difficiles, transcender les oppositions. [âŠ] « Cette guerre, câest logiquement le combat pour la planĂšte, pour prĂ©server lâexistence de notre espĂšce, contre les dĂ©rĂšglements climatiques. [âŠ] »
VoilĂ . Vous pouvez bien sĂ»r vous farcir le reste mais lâessence du dernier Ă©ditorial de Jean-Marc Vittori tient en ces quelques phrases.
On peut mĂȘme faire plus court :
1 â Le rĂ©chauffement climatique dâorigine anthropique est une rĂ©alitĂ© incontestable. The science is settled.
2 â Le seul moyen de sauver lâhumanitĂ© câest lâinstauration, purement et simplement, dâune dictature planĂ©taire.
Car ne vous y trompez pas, câest exactement ce que M. Vittori prĂ©conise. Une guerre sans conflit armĂ© ni effusion de sang, ce nâest pas vraiment une guerre ; Ă la rigueur, câest un abus de langage relativiste (au mĂȘme titre que les terribles violence qui sont faĂźtes aux victimes de la dictature des marchĂ©sâŠ) mais tel nâest pas le cas sous la plume de lâĂ©ditorialiste des Ăchos. Câest tout Ă fait explicite mĂȘme sâil Ă©vite soigneusement les mots qui pourraient fĂącher les Ăąmes sensibles : il est bien question de « sâĂ©vader des rĂšgles ordinaires », de « faire des choix difficiles » et de « transcender les oppositions ». Ă mots couverts, M. Vittori nous explique que notre survie passe nĂ©cessairement par la loi martiale, lâĂ©conomie de guerre et donc la dictature.
Or, câest justement en ça que cet apocalyptique Ă©ditorial est intĂ©ressant : il le dit. Il le dit presquâexplicitement. Câest la face cachĂ©e du discours des vendeurs dâapocalypse â rĂ©chauffement climatique, malthusianisme e tutti quanti ; cette conclusion implacablement logique quâils ont tant de mal Ă Ă©crire noir sur blanc : si leurs prĂ©misses (1) sâavĂšrent exacts alors, il nâexiste quâune alternative : Armageddon (non-2) ou la dictature mondiale (2).
Bien sĂ»r, ce nâest pas parce que les consĂ©quences dâune thĂ©orie nous dĂ©plaisent quâelle en devient fausse pour autant. Peut-ĂȘtre quâaprĂšs tout et malgrĂ© la « pause » [1] que nous observons ces derniĂšres annĂ©es, le climat planĂ©taire est effectivement appelĂ© Ă se rĂ©chauffer inĂ©luctablement sous lâeffet des activitĂ©s humaines et peut-ĂȘtre aussi que ce rĂ©chauffement aura des consĂ©quences catastrophiques pour notre monde.
Mais si câest bien le cas, câest la dystopie de M. Vittori qui nous attend ; un remĂšde Ă peine moins douloureux que le mal. Vous conviendrez que, vu sous cet angle, nous soyons un certain nombre Ă ne pas traiter le sujet du rĂ©chauffement climatique Ă la lĂ©gĂšre ; câest-Ă -dire que pour nous convaincre de boire lâamĂšre potion quâon nous concocte, il va falloir sĂ©rieusement amĂ©liorer les modĂšles supposĂ©s nous convaincre de son inĂ©luctabilitĂ©.
--- [1] Notez, au passage, le choix du mot qui implique une reprise.
LâhypothĂšse du modĂšle actuariel
Le modĂšle actuariel, si jâen crois la rumeur, poserait implicitement lâhypothĂšse selon laquelle les flux de revenus intermĂ©diaires des produits financiers que nous valorisons devraient ĂȘtre rĂ©investis Ă taux constant. Le cas peut sembler un brin technique Ă ceux qui ne manipulent pas ces objets frĂ©quemment mais il tout Ă fait extraordinaires en ce sens quâau cĆur mĂȘme de la mĂ©canique financiĂšre, un nombre apprĂ©ciable de spĂ©cialistes semblent confondre deux notions absolument fondamentales.
Commençons par le commencement et rappelons tout dâabord que la mĂ©thode dite des intĂ©rĂȘts composĂ©s nâa jamais eu vocation Ă dĂ©crire un actif financier dans le monde rĂ©el. Ce que dĂ©crit cette mĂ©thode câest ce que les mathĂ©maticiens appellent une croissance exponentielle ou gĂ©omĂ©trique ; câest-Ă -dire la croissance de quelque chose qui croĂźt Ă un rythme constant et positif â en lâespĂšce, il est question de la valeur acquise dâun capital placĂ© Ă un taux dâintĂ©rĂȘt fixe et capitalisĂ© rĂ©guliĂšrement mais la mĂȘme mĂ©thode pourrait tout aussi bien dĂ©crire la prolifĂ©ration dâune population de bactĂ©ries : câest un outil conceptuel et lâhypothĂšse â bien rĂ©elle â de rĂ©investissement Ă taux constant nâa jamais Ă©tĂ© autre chose que la traduction en termes financiers dâun concept mathĂ©matique.
Nous savons que le processus dĂ©crit par la mĂ©thode des intĂ©rĂȘts composĂ©s est sensible Ă la frĂ©quence de capitalisation desdits intĂ©rĂȘts : plus la frĂ©quence est Ă©levĂ©e â plus le laps de temps entre deux paiement et donc deux rĂ©investissements est court â plus la valeur acquise par notre capital thĂ©orique dans le futur sera Ă©levĂ©e. Ă titre dâillustration, un capital de 100 euros placĂ© Ă 10% pendant 5 ans vaudra entre (environ) 161.05 euros si les intĂ©rĂȘts sont composĂ©s tous les ans et (environ) 163.53 euros si les intĂ©rĂȘts sont composĂ©s mensuellement [1].
Câest prĂ©cisĂ©ment afin de pouvoir comparer des taux qui capitalisent Ă des frĂ©quences diffĂ©rentes quâon utilise la notion de taux annuel Ă©quivalent [2] : le taux qui, capitalisĂ© une fois lâan, permet dâobtenir le mĂȘme rendement thĂ©orique quâun taux capitalisĂ© Ă plus haute frĂ©quence. Typiquement, on dĂ©montre facilement que le taux annuel Ă©quivalent dâun placement Ă 10% qui capitalise tous les mois est de 10.47%.
Ce que nous dit le modĂšle actuariel, câest que 161.05 euros disponibles dans 5 ans actualisĂ©s Ă un taux de 10% valent 100 euros aujourdâhui, que 88.58 euros disponibles dans 6 ans et actualisĂ©s au mĂȘme taux valent 50 euros et que la somme de ces deux flux de revenus futurs, actualisĂ©s Ă 10% sur 5 et 6 ans respectivement, donne une valeur actuelle de 150 euros. Câest mathĂ©matiquement imparable : si nous pouvions investir 100 euros et 50 euros Ă un taux de 10% capitalisĂ© tous les ans, nous obtiendrions bien 161.05 au bout de 5 ans et 88.58 euros aprĂšs 6 ans respectivement ; lâhypothĂšse de rĂ©investissement Ă taux constant â tout Ă fait explicite â nâest quâune convention de prĂ©sentation de moyennes gĂ©omĂ©triques.
La grande confusion vient de ce que de nombreux commentateurs confondent la notion de taux actuariel (ou, au choix, de Taux de Rendement Interne [3]) et celle de taux annuel Ă©quivalent. TrĂšs clairement : personne nâa jamais dit ni Ă©crit â sauf Ă n'y rien comprendre, ça va de soi â quâun taux actuariel de 10% Ă©tait Ă©quivalent Ă la promesse dâun rendement de 10% capitalisĂ© tous les ans. PrĂ©cisĂ©ment, ces deux taux ne sont Ă©gaux que dans deux cas bien prĂ©cis : (i) les produits qui ne gĂ©nĂšrent aucun flux de revenu intermĂ©diaires (zĂ©ro coupon) ou (ii) les produits qui versent des intĂ©rĂȘts annuels et permettent de rĂ©investir ces derniers au taux actuariel (qui nâexistent pas).
Dans tous les autres cas, le taux de rendement constatĂ© ex-post sera toujours diffĂ©rent â ne fĂ»t-ce quâun peu â du taux actuariel constatĂ© ex-ante et le modĂšle actuariel nâa jamais supposĂ© implicitement ou explicitement quâil en serait autrement. Câest-Ă -dire que lâhypothĂšse implicite de la rumeur nâest pas dans le modĂšle mais dans lâesprit de ceux qui sâen servent sans bien le comprendre.
--- [1] Au maximum, dans lâhypothĂšse non moins farfelue oĂč un produit nous verserait des intĂ©rĂȘts sur des pĂ©riodes infiniment courtes (mettons toutes les secondes ou nanosecondesâŠ), on atteindrait 164.87 euros. [2] Que lâon trouve aussi sous le nom de « taux effectif » ou de Compound Annual Growth Rate (CAGR). [3] Bref, le taux qui annule la Valeur Actuelle Nette (VAN).
Le patrimoine fantÎme des français
Combien vaut le versement, garanti par lâĂtat, dâune rente de 12 000 euros par an pendant les 20 prochaines annĂ©es ?
Au 31 mars 2015, ça valait un peu plus de 227 000 euros.
On sait calculer ce genre de choses assez facilement : il suffit dâactualiser ces revenus futurs sur la base dâune courbe zĂ©ro-coupon [1] et de faire la somme des valeurs obtenues. Conceptuellement, ça revient Ă calculer le montant quâun individu devrait investir aujourdâhui sur des obligations zĂ©ro-coupon [2] pour sâassurer, avec une garantie Ă©quivalente Ă celle de lâĂtat, quâil touchera bien 12 000 euros, capital et intĂ©rĂȘts, lâannĂ©e prochaine et les dix-neuf qui suivront. Sur la base des taux du 31 mars 2015, il fallait un peu plus de 227 000 euros pour espĂ©rer obtenir cet effet ; on en dĂ©duit donc que la valeur actuelle de cette rente est de 227 000 euros.
Si jâen crois les rĂ©volutionnaires fiscaux, avec un patrimoine de 227 000 euros, vous faites partie des 18% des Français les plus riches.
Et maintenant, considĂ©rez le cas thĂ©orique dâun individu qui, selon lâadministration fiscale (et selon les rĂ©volutionnaires fiscaux) dispose dâun patrimoine de zĂ©ro â il nâest pas propriĂ©taire de son logement, sa voiture ne vaut plus rien et son compte en banque est dĂ©sespĂ©rĂ©ment vide (etc.) â mais qui partira Ă la retraite lâannĂ©e prochaine avec une pension de 1 000 euros par mois et une espĂ©rance de vie Ă la retraite de 20 ans.
En principe, vous devriez me voir venir. ConcrĂštement, nos retraites sont des rentes garanties par lâĂtat et Ă ce titre ont une valeur patrimoniale qui est loin dâĂȘtre nĂ©gligeable. Jugez du peu : une retraite de 1 000 euros par mois, câest loin dâĂȘtre Byzance mais ça correspond tout de mĂȘme Ă ce que peut produire un capital de 227 000 euros au regard du niveau actuel des taux. Seulement voilĂ : lâĂtat â admettez que câest piquant â estime que ça ne vaut rien.
Et encore, 227 000 euros câest une estimation trĂšs conservatrice parce que notre systĂšme de retraite recĂšle quelques amĂ©nagements supplĂ©mentaires qui rendent nos droits encore plus prĂ©cieux : votre pension est garantie Ă vie [3], elle est protĂ©gĂ©e contre lâinflation et, bien sĂ»r, le rĂ©gime fiscal de ce patrimoine invisible est infiniment plus doux que celui qui sâapplique Ă ceux qui ont lâoutrecuidance de capitaliser.
Autrement dit, si vous bĂ©nĂ©ficiez de notre systĂšme de retraite public vous ĂȘtes rĂ©putĂ© pauvre tandis que si vous constituez vous-mĂȘme le capital nĂ©cessaire Ă produire les mĂȘmes effets, vous ĂȘtes rĂ©putĂ© riche. Autant dire quâau regard des montants en jeu, les donnĂ©es sur le patrimoine des français dont on nous abreuve rĂ©guliĂšrement sont fausses et pas quâun peu.
--- [1] Jâutilise la courbe zĂ©ro-coupon de lâEIOPA â un grand merci Ă Fabrice Borel-Mathurin pour le lien ! [2] On utilise des taux zĂ©ro-coupon afin de contourner le problĂšme du rĂ©investissement des coupons dâobligations classiques. [3] Et peut mĂȘme, dans certain cas, ĂȘtre Ă©tendue partiellement Ă votre conjoint survivant.
Pétrole de schiste vs. OPEP
Les cours du pĂ©trole et la stratĂ©gie de dumping de lâOPEP mâinspirent principalement deux rĂ©flexions :
Primo, il est essentiel de comprendre que, pour les pays de lâOPEP et la Russie, le coĂ»t marginal dâextraction dâun baril de pĂ©trole nâest pas une grandeur pertinente et ce, pour une raison trĂšs simple : les marges rĂ©alisĂ©es sur lâor noir sont, dans ces pays, une des principales ressources de lâĂtat. Par exemple, il est tout Ă fait vraisemblable que les gisements dâArabie Saoudite restent profitables mĂȘmes avec un baril Ă $20 ; seulement voilĂ : Ă ce prix-lĂ , le royaume gĂ©nĂšre des dĂ©ficits budgĂ©taires colossaux ce qui, Ă©tant bien entendu que le niveau de la dĂ©pense publique est une condition essentielle de la stabilitĂ© politique du rĂ©gime, place le royaume face Ă une simple alternative : sâendetter ou piocher dans le trĂ©sor de guerre. Mais si les Saoud peuvent sâoffrir ce luxe, ce nâest en revanche pas le cas de la plupart de leurs camarades de jeu : pour des pays comme lâIran, la Russie, le NigĂ©ria et surtout le Venezuela, les cours actuels du pĂ©trole ne sont tout simplement pas politiquement supportables.
Deuxio, les technologies dâexploitation du pĂ©trole de schiste existent et ne disparaitront pas. On peut bien sĂ»r imaginer que lâOPEP, suite Ă un effort considĂ©rable, parvienne Ă acculer tous ces concurrents indĂ©sirables Ă la faillite â aprĂšs tout, câest ce que John D. Rockefeller a fait durant quelques dĂ©cennies â mais ni les gisements Ă©tasuniens ni la technologie ne disparaĂźtront pour autant. Or voilĂ : si une exploitation de pĂ©trole de schiste prĂ©sente lâinconvĂ©nient de devoir forer continuellement, elle prĂ©sente en revanche lâimmense avantage de pouvoir ĂȘtre mise en Ćuvre trĂšs rapidement et pour des coĂ»ts trĂšs faibles. En dâautres termes, si les prix du pĂ©trole remontent, on assistera plus que vraisemblablement Ă une renaissance de toute lâindustrie.
Sur la base de ces deux idĂ©es trĂšs simples, on est tentĂ© d'extrapoler ce qui suit : il est vraisemblable que (i) le pĂ©trole de schiste a créé un plafond sur les cours du brut et (ii) nous assistons au baroud dâhonneur de lâOPEP, prĂ©lude Ă sa trĂšs prochaine disparition.

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Statistiquement impossible
(Je reviens ici sur lâimpossibilitĂ© statistique de la surveillance de masse : dans mon prĂ©cĂ©dent papier jâai simplifiĂ© le propos en supposant que le taux de vrais positifs et le taux de vrais nĂ©gatifs Ă©taient identiques Ă 99%. Je reprends les mĂȘmes hypothĂšses ici mais en les explicitant.)
La grande question que nous devrions tous nous poser est : sachant que notre systĂšme de surveillance vient de gĂ©nĂ©rer une alerte, quelle est la probabilitĂ© quâil ait effectivement repĂ©rĂ© un terroriste ?
Pour répondre à cette question, nous allons devoir faire appel au théorÚme de Bayes et évaluer trois probabilités :
Primo, la frĂ©quence de base ; câest-Ă -dire la proportion de terroristes dans la population â le chiffre de 3 000 individus circule ce qui, rapportĂ© Ă la population française ĂągĂ©e de 20 Ă 64 ans (37,8 millions dâindividus [1]) nous donne une frĂ©quence de base de lâordre de 0,008%.
Deuxio, le taux de prĂ©cision du systĂšme de surveillance ; câest-Ă -dire la probabilitĂ© quâun terroriste gĂ©nĂšre effectivement une alerte â par hypothĂšse, nous allons retenir un taux extrĂȘmement Ă©levĂ© de 99%.
Tercio et pour finir, nous avons Ă©galement besoin du taux dâerreur ; câest-Ă -dire de la probabilitĂ© quâun innocent soit accusĂ© Ă tort par le systĂšme â prenons, lĂ encore, une hypothĂšse trĂšs optimiste de 1%.
Ce que nous dit le thĂ©orĂšme de Bayes câest quâavec ces paramĂštres, la probabilitĂ© quâune alerte ait effectivement identifiĂ© un terroriste est de lâordre de 0,78%. Non, ce nâest une typo : concrĂštement, notre systĂšme va gĂ©nĂ©rer 380 940 alertes dont 2 970 vrais positifs (99% des 3 000 terroristes) et 377 970 faux positifs : soit 1% des 37 797 000 citoyens innocents comme vous et moi.
En dâautres termes, mĂȘme en prenant des hypothĂšses hautement irrĂ©alistes quant au taux de prĂ©cision et au taux dâerreur dâun hypothĂ©tiques systĂšme de surveillance de masse, on aboutit Ă rien dâautre quâune dĂ©perdition colossale dâĂ©nergie. La surveillance de masse en matiĂšre dâantiterrorisme est statistiquement impossible.
--- [1] Au 1er janvier 2015 selon lâInsee.
Le mythe de la surveillance de masse
La surveillance de masse dâinternet, en matiĂšre dâantiterrorisme, ça ne marche pas. Câest aussi simple que ça.
Au-delĂ de la rĂ©pulsion lĂ©gitime que nous inspire lâidĂ©e que notre gouvernement puisse surveiller toutes nos activitĂ©s sur internet ; au-delĂ des problĂšmes de droit et de philosophie politique que de telles pratiques posent, lâargument selon lequel ce type de techniques permettrait dâidentifier plus efficacement des terroristes potentiels que les bonnes vieilles mĂ©thodes de terrain est tout simplement faux.
Ăa ne fonctionne pas et ça ne fonctionne pas pour au moins deux raisons parfaitement identifiables.
Dâabord, il y a le problĂšme des donnĂ©es. Lorsque Google construit votre profil Ă partir des informations dont il dispose, vous ne faĂźtes rien â ou trĂšs peu â pour lui cacher vos centres dâintĂ©rĂȘts. Mais dans le cas dâun terroriste qui, par hypothĂšse, prĂ©parerait un attentat sur internet, câest exactement le contraire : il va tout faire pour ĂȘtre aussi discret que possible et ce, dâautant plus quâil sait pertinemment que la NSA est dans le pĂ©rimĂštre. ConcrĂštement, ça signifie que notre hypothĂ©tique terroriste est cachĂ© derriĂšre un VPN, quâil ne surfe quâen utilisant TOR et que toutes ses communications sensibles passent par des systĂšmes cryptĂ©s comme Cryptocat ou Surespot. Câest une Ă©vidence : les seules « donnĂ©es de connexion » que votre systĂšme de surveillance captera seront celles dâinternaute qui nâont aucune raison particuliĂšre de se cacher.
Ensuite, il y a le problĂšme de traitement des donnĂ©es ; les fameux algorithmes. Lorsque Google Ă©tablit votre profil pour mieux sĂ©lectionner les publicitĂ©s quâil vous mettra sous le nez, il peut se contenter dâinformation partielles (Google se fiche Ă©perdument de qui vous ĂȘtes concrĂštement) et surtout, il peut se permettre de faire des erreurs. En matiĂšre dâantiterrorisme, câest trĂšs diffĂ©rent ; pour bien comprendre, chiffrons un peu. Supposez que sur une population de 37 millions dâindividus, on estime que 3 000 sont des terroristes potentiels (0,008%). Un systĂšme de dĂ©tection fiable Ă 99% (ce qui serait miraculeux), ça signifie quâil va identifier 2 970 de ces terroristes et en laisser filer 30 mais ça signifie aussi quâil va accuser Ă tort 369 970 innocents. Pour Ă©liminer ces faux positifs qui reprĂ©sente, mine de rien, plus de 99% des alertes de votre systĂšme, il va falloir diligenter pas moins de 372 940 enquĂȘtes approfondies : autant vous dire que nous sommes trĂšs loin de pouvoir nous le permettre.
Ăa ne fonctionne pas. MĂȘme avec des moyens considĂ©rables et des pouvoirs trĂšs Ă©tendus, le Big Data appliquĂ© au terrorisme ou Ă la criminalitĂ© ça fait dâexcellents scĂ©narios de fiction mais dans la rĂ©alitĂ© concrĂšte, ça ne donne rien du tout. Typiquement, le fameux programme PRISM dont lâexistence nous a Ă©tĂ© rĂ©vĂ©lĂ© par Edward Snoden en 2013 et qui coĂ»tait Ă lui seul 20 millions de dollars par an est, câest dĂ©sormais acquis, un Ă©chec total : sur 227 condamnations liĂ©es au terroriste entre 2001 et 2013, la New America Foundation nâen a trouvĂ© quâune seule qui puisse ĂȘtre portĂ©e au crĂ©dit des programmes de surveillance de la NSA. Tous les autres dossiers sont essentiellement le fruit de mĂ©thodes dâinvestigation classiques, le bon vieux travail de terrain.
Seulement voilĂ , le Big Data, les algorithmes et les mĂ©tadonnĂ©es ça fait rĂȘver et ça fait en particulier rĂȘver ceux qui, parmi nos dĂ©cideurs, nâont pas la moindre notion de ce que sont ces Ă©tranges choses auxquelles ils prĂȘtent des vertus presque magiques. Ăcoutez notre ministre de la dĂ©fense nous parler des fameuses boĂźtes noires prĂ©vues Ă lâarticle L.851-4 du projet de loi sur le renseignement et vous aurez comme moi le sentiment quâil rĂ©cite de mĂ©moire un discours auquel il ne comprend absolument rien. Monsieur le Drian a sans doute bien des compĂ©tences mais je vous fiche mon billet quâil nâa quâune trĂšs vague idĂ©e de ce quâest un algorithme et quâil ne sait absolument rien du type de donnĂ©es quâon peut trouver sur les serveurs dâun fournisseur dâaccĂšs Ă internet.
Câest sans doute la meilleure façon dâinterprĂ©ter lâĂ©pais mystĂšre qui entoure ce systĂšme : eux-mĂȘmes nâen savent rien. Vous riez Ă gorge dĂ©ployĂ©e quand Monsieur Urvoas, rapporteur du projet de loi, propose dâobliger les « fournisseurs de services cryptographiques » (entendez les VPN et les systĂšmes de messagerie cryptĂ©e) Ă livrer leurs clĂ©s de chiffrement aux services de renseignement mais lui, de toute Ă©vidence, il y croit. Câest un problĂšme gĂ©nĂ©rationnel, un problĂšme de culture : ces gens ne comprennent rien Ă internet, perçoivent cette chose comme une menace dâautant plus terrifiante que, justement, il ne la connaissent pas et sont prĂȘts Ă acheter nâimporte quelle potion magique au premier charlatan venu pourvu que ça tienne la bĂȘte infĂąme Ă distance.
On en est là et pendant ce temps, les terroristes, les vrais, doivent hurler de rire en se racontant des histoires de français sur Surespot.
--- [1] Peter Bergen, David Sterman, Emily Schneider, Bailey Cahall, New America Foundation Do NSA's Bulk Surveillance Programs Stop Terrorists? (Janvier 2014). [2] Ă partir de 1:40.
KobanĂȘ ISID karanlıÄına vurulan en saglam darbedir.
The Net Wealth Paradox
Discussing about the Oxfam thing, Alexandre Delaigue made a very interesting point (see InĂ©galitĂ©s mondiales : les absurdes statistiques dâOxfam). In short (and if you donât read French), here is the idea:
Using Net Wealth â that is the estimated value of all assets minus debts â as a measure of how wealthy people are one would conclude that a freshly graduated Havard student who borrowed the money to pay for tuition fees is much poorer than a Syrian refugee striving to survive in the mountains of Lebanon.
It sounds like a paradox doesnât it?
To be sure, some people might think this is actually an accurate description of reality. I wonât discuss that and I will assume that most of us â like me â think that there must be something wrong with that conclusion. As far as I can see, there are only two ways to solve the paradox.
Sure, you might conclude that Net Wealth isnât an appropriate metric; which basically means that we shouldnât subtract debts from total assets. Thatâs a possibility but if think about it, youâll probably end up with conclusions that sounds even more bizarre than the original paradox. Iâll leave that to your imagination.
Now there is another way to think about it: maybe weâve forgot to value some assets; maybe our Harvard student owns something we didnât take into account; something that is worth much more than the money he owes to the bank so that his Net Worth is, in fact, positive.
Yup, Iâm talking about human capital.
Me, incorporated
Last time Iâve checked, Apple (AAPL) was trading at almost 6 times its book value. Book value â or Shareholdersâ Equity â is a measure of Net Worth; the total value of assets minus liabilities. In theory, assuming both assets and liabilities are valued at their market value (and they are not), this is what would be left to Apple shareholders if Tim Cook went completely nut and decided to close down the business. They would sell all assets â from the head office in Cupertino to their gigantic fixed income instruments portfolio â, they would use the proceeds to pay back their debts and the remaining would go in their shareholdersâ pockets.
Now, why is Apple trading at 6 times its book value? Well thatâs because everybody knows that the firm of Cupertino is worth much more than what its balance sheet suggests. People donât buy Apple stocks because they expect Tim Cook to sell the head office or the bonds they hold; people buy Apple stocks because they except that company to generate a huge stream for revenues in the future. The value of Apple is all about their capabilities â a mix of individual expertise and collective organization â and of their brand value. Call that goodwill if you want.
So letâs get back to our Harvard student. Because he studied in a great university he has acquired some valuable capabilities that are likely to increase the future revenues he will derive from his work and because he got graduated he owns a cheap and highly effective way to let everybody know about it (e.g. a brand or, if you like, Jospeh Stiglitzâs signaling theory). These are intangible assets which, just like any financial asset, we value by discounting the future cash-flows we except from them.
Well, of course, nobody knows the future and our Harvard student doesnât know how much extra money he will make during his professional lifetime thanks to this initial investment. Itâs an estimate and, because itâs an estimate, we all discount these future expected revenues using a risk premium. Itâs an arbitrage: should I invest in higher education to increase my future income or would it be wiser to buy a T-Bond?
The B word
In a competitive free market we should except that Harvard tuition fees equal the present value of these extra revenues discounted at the risk-free rate plus a risk premium which, itself, incentivizes people to invest in higher education. If you think about it that way, the Net Worth of our student is positive and he is presumably much richer than our Syrian refugee.
Well, of course, valuing education as we value financial assets also means that tuition fees may be subject to the same market distortions than stock prices. Yup, bubbles. Take it that way: assume that some government policy â the minimum wage for instance â increases the incentive for higher education and that, in the same time, some other government policy â say ZIRP, QE and all the like â reduces the cost of borrowing. What would you expect? Well, Iâd say rising Harvard tuition fees.
Le paradoxe du patrimoine net
Une des rares vertus du fameux rapport dâOxfam, câest quâil nous oblige Ă rĂ©flĂ©chir Ă un certain nombre de concepts importants. Typiquement, une des nombreuses questions que cette Ă©tude remet sur le tapis, câest celle du patrimoine net.
Pour ceux dâentre nous qui ne sont pas Ă lâaise avec cette notion, voici un bref rĂ©sumĂ©. Ă priori, si vous deviez estimer la valeur du patrimoine de quelquâun, vous listeriez sans doute tout ce quâil possĂšde et estimeriez la valeur marchande de lâensemble â câest le patrimoine brut. Sauf que, concrĂštement, une grande partie de notre patrimoine brut est acquise Ă crĂ©dit. Par exemple, si vous ĂȘtes propriĂ©taire dâun appartement estimĂ© Ă 200 000 euros mais que vous devez encore 100 000 euros Ă la banque, on est en droit dâestimer que votre patrimoine net nâest que de 100 000 euros. Intuitivement, ça semble juste.
Seulement voilĂ , le fait de raisonner en patrimoine net nâest pas sans poser quelques problĂšmes conceptuels. Typiquement, comme lâexplique trĂšs bien Alexandre Delaigue, cette mĂ©thode nous amĂšne Ă conclure quâun « Ă©tudiant amĂ©ricain Ă Harvard, qui a pris un crĂ©dit pour faire ses Ă©tudes, est plus pauvre quâun rĂ©fugiĂ© syrien qui cherche Ă survivre dans les montagnes libanaises. »
Ăvidemment, câest stupide. Mais pourquoi exactement ?
Chiffrons. Admettons que notre Ă©tudiant de Harvard, qui vient dâĂȘtre diplĂŽmĂ©, ait empruntĂ© $100 000 pour financer ses Ă©tudes et quâil ne possĂšde par ailleurs rien. Au total, son patrimoine net est donc de nĂ©gatif de $100 000. Notre rĂ©fugiĂ© syrien, qui a tout abandonnĂ© pour fuir Daesh ne possĂšde, lui aussi, rien du tout mais il nâa en revanche pas la moindre dette â ce qui nous donne donc un patrimoine net de zĂ©ro et ce qui nous permet de conclure que le rĂ©fugiĂ© syrien dispose dâun patrimoine net supĂ©rieur de $100 000 Ă celui de lâĂ©tudiant. Imparable.
Imparable mais, pourtant, nous sentons tous intuitivement que quelque chose ne va pas.
VoilĂ le truc : notre diplĂŽmĂ© de Harvard possĂšde quelque chose qui a Ă©normĂ©ment de valeur mais qui nâest absolument pas pris en compte par les statistiques dâOxfam (etc.). Ce quelque chose câest ce que les Ă©conomistes appellent du capital humain. ConcrĂštement, ce que notre Ă©tudiant possĂšde et que notre rĂ©fugiĂ© ne possĂšde pas, câest un potentiel de revenus futurs. En Ă©tudiant Ă Harvard, il a acquis des compĂ©tences ; en Ă©tant diplĂŽmĂ© de Harvard, il a acquis un moyen de faire valoir ses compĂ©tences rapidement et Ă moindre coĂ»t [1]. Ătudier Ă Harvard, câest un investissement qui, comme tous les investissements, a principalement pour objet de gĂ©nĂ©rer des revenus futurs et se valorise en actualisant ces derniers.
Lâapproche intuitive qui consiste Ă raisonner en termes de patrimoine net nâest donc sans doute pas si mauvaise que ça. LĂ oĂč le bĂąt blesse, en revanche, câest sur lâestimation de nos patrimoines bruts qui omet â entre autres choses â de tenir compte du capital humain entendu comme la valeur actualisĂ©e des revenus futurs que nous pouvons espĂ©rer tirer de nos compĂ©tences (et de nos CVs).
--- [1] Référence implicite à la signaling theory de Joseph Stiglitz et al..

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Le vrai coût du pétrole saoudien
Il y a eu, ces derniers mois, beaucoup de discussions sur la viabilitĂ© de lâindustrie du pĂ©trole de schiste aux Ătats-Unis. Une des questions les plus centrales â mais pas la seule, jây reviendrai â concerne bien Ă©videmment les coĂ»ts de production de ces nouveaux arrivants : en-deçà de quel prix, en dollars par baril, cessent-ils dâĂȘtre rentables ? Combien de temps sont-ils capables de tenir au niveau des cours actuels ? Quel impact sur le volume de la production ? Doit-on sâattendre Ă une vague de faillites massive si les prix restent lĂ oĂč ils sont ? Autant de questions qui, si vous avez pris la bonne habitude de croiser des opinions contradictoires, nâadmettent pas de rĂ©ponse simple.
Comme je suis moi-mĂȘme en train de frotter et limer ma cervelle [1] lĂ -dessus, il me semble quâil est un aspect des choses dont presque personne ne parle mais qui nâest pourtant pas sans intĂ©rĂȘt ; quitte Ă le dire de maniĂšre un peu brutale je le formulerais ainsi : quel est le vrai coĂ»t marginal de production de lâArabie Saoudite ?
Vous avez sans doute eu vent des dĂ©clarations de M. Ali Al-Naimi, le ministre saoudien du pĂ©trole qui se trouve ĂȘtre un des grands promoteurs de la stratĂ©gie de dumping de lâOPEP [2] : selon lui, lâArabie Saoudite est tout Ă fait prĂȘte Ă supporter un effondrement du cours de lâor noir ; mĂȘme Ă $20 le baril, nous fait-il savoir, le royaume des al-Saoud continue Ă gagner de lâargent.
Câest une vaste blague.
Entendez-moi bien : personne ne doute que les grands exportateurs de pĂ©trole du golfe persique âArabie Saoudite en tĂȘte â bĂ©nĂ©ficient effectivement des coĂ»ts marginaux dâextraction les plus faibles au monde ; on voit souvent circuler le chiffre de $5 par baril. Seulement voilĂ , ce chiffre est trĂšs loin du vĂ©ritable break-even du royaume : le problĂšme nâest pas de savoir sâils gagnent de lâargent mais sâils en gagnent suffisamment pour payer tout ce quâils espĂšrent financer grĂące Ă cette manne pĂ©troliĂšre.
ConcrĂštement, le budget 2015 du royaume prĂ©voit quelques $229.3 milliards de dĂ©penses â dont une bonne partie sera affectĂ©e aux politiques clientĂ©listes qui permettent aux Saoud de se maintenir au pouvoir. Or, avec un baril Ă $55-$60 [3], les recettes plongent Ă $190.7 milliards ; soit un dĂ©ficit de $38.6 milliards (5% du PIB au bas mot). Alors oui, lâArabie Saoudite dispose dâun trĂ©sor de guerre considĂ©rable et dâune facultĂ© dâendettement qui lui permettent de compenser le manque Ă gagner pendant quelques annĂ©es. Mais, alors que la succession dâAbdallah sâannonce un brin compliquĂ©e (façon Game of Thrones), que Daesh menace aux frontiĂšres et que le grand protecteur amĂ©ricain, pour la premiĂšre fois depuis 1945 [4], pourrait bien ne plus considĂ©rer la protection des Saoud comme un objectif stratĂ©gique prioritaire, vous admettrez que le moment semble mal choisi pour vider les caisses royales.
Et encore : ça, câest pour les saoudiens et leurs voisins immĂ©diats. Parce que pour un certain nombre dâautres membres de lâOPEP, sans mĂȘme Ă©voquer la Russie, la situation est autrement plus dĂ©sespĂ©rĂ©e : pour des pays comme lâIran, le NigĂ©ria et, last but not least le Venezuela, le niveau actuel des cours nâest plus seulement un risque Ă©conomique ; câest devenu un risque politique : certains de ces rĂ©gimes ont bien plus Ă craindre des prix actuels que lâindustrie du pĂ©trole de schiste amĂ©ricaine. Autant dire que lâOPEP a tout intĂ©rĂȘt Ă ce que sa stratĂ©gie fonctionne trĂšs vite parce quâĂ dĂ©faut, le cartel a de bonnes chances dâexploser.
Câest, somme toute, la fameuse malĂ©diction du pĂ©trole. Lâabondance de cette ressource dans le sous-sol dâun pays agit comme un aimant sur les irresponsables populistes de tous bords qui sâempresse de la capter et de lâutiliser pour financer toutes les imbĂ©cilitĂ©s socialisantes et clientĂ©listes qui leur passent par lâesprit. Invariablement, les cours finissent par baisser et, tout aussi invariablement, lesdits irresponsables se retrouvent le dos au mur : c'est la rĂ©volution suivie d'une faillite ou la faillite puis une rĂ©volution.
Pour en revenir Ă ma question initiale, jâadmets volontiers que je nâai aucun chiffre prĂ©cis mais je suspecte quâĂ moins de $60 par baril, les membres de lâOPEP et la Russie ne tiendront pas longtemps.
--- [1] Montaigne, je tâen conjure, sors de mon corps ! [2] Pour ceux qui ont loupĂ© un Ă©pisode : la dĂ©cision, prise le 27 novembre dernier, de maintenir la production de lâOPEP Ă 30 millions de barils par jour vise explicitement Ă faire baisser les cours du pĂ©trole en dessous du seuil de rentabilitĂ© des producteurs de pĂ©trole de schiste amĂ©ricain. [3] Personne ne sait exactement quel prix ils utilisent pour Ă©tablir leur budget ; jâutilise ici une estimation des analystes. [4] Signature du pacte du Quincy.
Apocalypse 2.0, le retour de la vengeance
Article initialement publié le 18 mai 2012.
Souvenez-vous, câĂ©tait en 1972. Donnella Meadows, Jorgen Randers et Dennis Meadows, trois analystes du Massachussetts Institute of Technonoly soutenus par le Club de Rome publiaient The Limits to Growth (Halte Ă la croissance ? en français), probablement lâĂ©tude nĂ©o-malthusienne la plus cĂ©lĂšbre de tous les temps. The Limits to Growth, câĂ©tait lâApocalypse 1.0 : si rien nâĂ©tait fait pour contrĂŽler la croissance de la population mondiale (3,8 milliards dâindividus Ă lâĂ©poque), nous allions bientĂŽt assister a une gigantesque catastrophe Ă©conomique, Ă©cologique et humaine ; les terres cultivables viendraient Ă manquer, les ressources naturelles seraient Ă©puisĂ©es et la pollution rendrait toute vie sur terre pratiquement impossible.
Retour sur Apocalypse 1.0
LâidĂ©e clĂ© de The Limits to Growth tient en deux constatations : nous vivons dans un monde fini oĂč la plupart des ressources qui permettent la survie de lâespĂšce humaine â terres arables, Ă©nergies fossiles etc⊠- existent en quantitĂ© limitĂ© et, surtout depuis la rĂ©volution industrielle, la population humaine ne cesse de sâaccroĂźtre. Ăvidemment, lâidĂ©e selon laquelle les ressources naturelles Ă notre disposition sont limitĂ©es par la nature ne date pas de 1972 mais ce que le Club de Rome apporte de nouveau dans ses simulations, câest lâidĂ©e dâune croissance exponentielle de notre consommation desdites ressources.
Prenons lâexemple du pĂ©trole : Ă lâĂ©poque oĂč le Club de Rome publie The Limits to Growth, on Ă©valuait les rĂ©serves prouvĂ©es de pĂ©trole Ă quelque chose comme 583 milliards de barils et la consommation annuelle tournait Ă environ 18,8 milliards de barils par an ; de lĂ , en posant lâhypothĂšse dâune consommation stable de pĂ©trole, on estimait que le stock serait Ă©puisĂ© 31 ans plus tard ; c'est-Ă -dire en 2003 [1].
Or, nous expliquent les auteurs du rapport, ne serait-ce que parce que la population mondiale augmente, il est tout Ă fait ridicule dâimaginer que nous puissions nous satisfaire de 18,8 milliards de barils indĂ©finiment. Lâapport du Club de Rome consiste donc Ă introduire des estimations de croissance de notre consommation dans ses modĂšles et Ă en dĂ©duire que lâĂ©puisement des rĂ©serves aura lieu beaucoup plus tĂŽt que prĂ©vu. Typiquement, avec une croissance annuelle de la consommation de 3,9% â hypothĂšse retenue dans The Limits to Growth â ce nâest pas en 2003 que les puits de pĂ©trole seront Ă sec mais au bout de 20 ans, soit en 1992.
Il ne vous aura pas Ă©chappĂ© que la prĂ©diction ne sâest pas prĂ©cisĂ©ment avĂ©rĂ©e exacte. Mieux encore : non seulement nous nâavons toujours pas pompĂ© cette fameuse derniĂšre goutte de pĂ©trole mais, sur la base des derniĂšres donnĂ©es disponibles [2], il semble quâavec une hypothĂšse de consommation constante il nous reste du pĂ©trole pour un peu plus de 43 annĂ©es. Oui, vous avez bien lu : alors que la population mondiale a augmentĂ© de 83% et que nous avons consommĂ© la bagatelle de 958 milliards de barils depuis 1972, les rĂ©serves prouvĂ©es actuelles devraient, si nous en restons au mĂȘme rythme de consommation, nous permettre de tenir non pas 31 ans, comme on le croyait en 1972, mais 43 ans. Le Club de Rome sâest donc magistralement plantĂ© ; et pas quâun peu.
Oh, bien sĂ»r on nous explique depuis que les simulations de The Limits to Growth nâĂ©taient pas des prĂ©dictions, que les chiffres donnĂ©s dans le rapport nâĂ©taient que des illustrations, que dans le cas du pĂ©trole, les auteurs avaient prĂ©vu la possibilitĂ© que les rĂ©serves se rĂ©vĂšlent finalement plus importantes que prĂ©vues, que le technologie progresse etc... Dont acte mais il nâen reste pas moins que les rĂ©sultats des simulations, contrairement Ă ce quâon a pu lire ici et lĂ ces quatre derniĂšres dĂ©cennies, ne collent pas Ă la rĂ©alitĂ© observĂ©e et quâil y existe dâexcellentes raisons de penser que ce nâest un problĂšme de paramĂštres ou de scĂ©narios mais quelque chose de beaucoup plus fondamental ; leurs modĂšles ignorent le principal mĂ©canisme de rĂ©gulation de nos sociĂ©tĂ©s : le marchĂ© et le mĂ©canisme des prix.
La main invisible a encore frappĂ©âŠ
Le fait est que si les auteurs de The Limits to Growth ont certainement de nombreuses qualitĂ©s, ils nâen sont pas moins de piĂštres Ă©conomistes. Ă vrai dire, ils ont mĂȘme totalement Ă©vacuĂ© le phĂ©nomĂšne Ă©conomique et extrapolent des tendances comme si la raretĂ© nâavait aucune incidence sur la consommation ni la production. Ce que nâimporte quel Ă©tudiant en premiĂšre annĂ©e dâĂ©conomie sait, et que les auteurs du Club de Rome ont superbement ignorĂ©, câest que quand une ressource recherchĂ©e se fait rare, son prix augmente et que cette augmentation du prix, sans quâaucune planification centralisĂ©e ne soit nĂ©cessaire, va dĂ©clencher deux types de rĂ©actions. LĂ encore, lâexemple du pĂ©trole est tout Ă fait symptomatique des failles de des approches malthusiennes en gĂ©nĂ©ral :
En effet, dĂšs lâannĂ©e qui suit la publication du rapport, le premier « choc pĂ©trolier » va propulser pour la premiĂšre fois le baril de brut au-delĂ des 40 dollars [3] et câest Ă ce moment que joue le premier effet : la croissance de notre consommation, presque immĂ©diatement, a ralenti. Câest la premiĂšre rĂ©action : quand le prix de quelque chose augmente, la consommation baisse ou, du moins, croĂźt moins vite. De fait, cela fait maintenant quatre dĂ©cennies que nous Ă©conomisons cette ressource.
Prenez nos voitures par exemple : nous avons complĂštement changĂ© nos habitudes de consommation pour intĂ©grer cette contrainte de prix. La capacitĂ© dâune voiture Ă consommer peu est dĂ©sormais un Ă©lĂ©ment dĂ©terminant de nos actes dâachat et nous sommes mĂȘme prĂȘts Ă investir des montants consĂ©quents dans lâacquisition des technologies les plus Ă©conomes : moteurs plus performants, carburants plus efficaces, voitures hybrides, dispositifs start and go⊠La consommation moyenne des voitures vendues en France est passĂ©e de 8,55 litres en 1988 Ă moins de 7 litres actuellement et, pas plus tard quâen fĂ©vrier de cette annĂ©e. Du coup, lĂ oĂč le Club de Rome tablait sur une augmentation de 3,9% par an, le rythme de progression de notre consommation de pĂ©trole depuis 1972 nâa Ă©tĂ© que de 1,4% par an â deux fois moins vite que prĂ©vu. En quatre dĂ©cennies, lâĂ©conomie mondiale a rĂ©agit aux chocs pĂ©troliers en organisant gestion de cette ressource rare mieux que nâimporte quel organisme de planification.
Mais ce nâest pas tout. Une erreur commune consiste Ă penser que les rĂ©serves prouvĂ©es constituent le stock de pĂ©trole disponible sur terre : ce chiffre, personne ne le connait. Par rĂ©serves prouvĂ©es, il faut entendre la quantitĂ© de pĂ©trole qui pourrait raisonnablement ĂȘtre extraite des gisements connus Ă ce jour si les conditions Ă©conomiques et techniques restent inchangĂ©es. Et voici la deuxiĂšme rĂšgle : quand le prix dâune ressource augmente, les producteurs ont toutes les incitations du monde Ă investir dans la recherche de nouvelles sources dâapprovisionnement, de nouvelles mĂ©thodes dâexploitation ou de ressources alternatives. Et ce, dâautant plus quâun rĂ©gime de prix Ă©levĂ© leur en donne les moyens. « Ă 200 dollars le baril de pĂ©trole, disait un de mes professeurs, on en trouvera sous votre salon. »
Repassez-vous le film des quatre dĂ©cennies en question : des gisements Ă bas coĂ»t du moyen orient, nous sommes passĂ©s aux forages en haute mer, Ă la prospection en milieu extrĂȘmes, puis aux sables bitumeux canadiens, aux pĂ©troles de schiste et il existe mĂȘme aujourdâhui quelques projets trĂšs sĂ©rieux de pĂ©trole de synthĂšse [4] ! RĂ©sultat : en quarante ans, les rĂ©serves prouvĂ©es mondiales sont passĂ©es dâenviron 583 milliards de barils en 1972 Ă plus de 1 383 milliards de barils au dernier pointage â c'est-Ă -dire quâelles ont largement plus que doublĂ© en quarante ans.
Et maintenant ? Apocalypse 2.0 !
On aurait, Ă bon droit, pu penser que les prophĂštes de lâapocalypse avaient profitĂ© de ces quatre dĂ©cennies pour comprendre leur erreur. Eh bien non : figurez-vous que le Club de Rome a dĂ©cidĂ© de remettre le couvert pour les quatre dĂ©cennies qui viennent en publiant ce mois-ci 2052: A Global Forecast for the Next Forty Years. MĂȘmes causes, mĂȘmes effets : les auteurs nâont manifestement toujours pas compris quâignorer les forces du marchĂ© revient tout simplement Ă raisonner en lâabsence dâĂȘtres humains, comme si nous pouvions ĂȘtre comparĂ©s Ă des branches de bois mort portĂ© par le courant. Une fois encore, on verra des mathĂ©maticiens aux barbes vĂ©nĂ©rables nous expliquer ce que signifie une croissance exponentielle et nous rappeler que nous vivons sur le troisiĂšme caillou en partant du soleil ; une fois encore les thĂšses malthusiennes vont faire la une des mĂ©dias et le cĆur du discours politique.
Et dans 40 ans â Ă surprise â on rĂ©alisera quâils se sont encore une fois trompĂ©s.
--- [1] Le calcul nâa rien de sorcier ; câest une simple division : 583 divisĂ©s par 18,8. [2] Jâutilise dans cet article les donnĂ©es collectĂ©es par BP. [3] Les prix sont exprimĂ©s en dollars actuels â c'est-Ă -dire quâils sont corrigĂ©s de lâinflation. Pour information, les deux pics historiques du prix du baril sont de presque 112 dollars actuels en dĂ©cembre 1979 et de 130 dollars actuels en juin 2008. [4] Voir, par exemple, le BFS Blue Petroleum.
Sur le mĂȘme thĂšme, voir aussi cet excellent papier sur Reason.com.