Henrik Simonsen (Danemark), Twisted, 2014

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Henrik Simonsen (Danemark), Twisted, 2014

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Ce matin-lĂ pourtant, il se trouvait au pied du plus haut de ces arbres, et plongeant le regard dans la profondeur de sa ramure, il calculait quâil ne devait pas avoir moins de cent cinquante pieds de haut. AprĂšs plusieurs jours de pluie, la fraĂźcheur du matin annonçait un retour du beau temps. La forĂȘt fumait comme une bĂȘte, et dans lâĂ©paisseur des mousses dâinvisibles ruisseaux faisaient entendre un ramage inhabituel. Toujours attentif aux changements quâil observait en lui-mĂȘme, Robinson avait notĂ© depuis plusieurs semaines quâil attendait dĂ©sormais chaque matin le lever du soleil avec une impatience anxieuse et que le dĂ©ploiement de ses premiers rayons revĂȘtait pour lui la solennitĂ© dâune fĂȘte qui, pour ĂȘtre quotidienne, nâen gardait pas moins chaque fois une intense nouveautĂ©.
Il empoigna la branche la plus accessible et sây hissa sur un genou, puis debout, songeant vaguement quâil jouirait du lever de soleil quelques minutes plus tĂŽt sâil grimpait au sommet de lâarbre. Il gravit sans difficultĂ© les Ă©tages successifs de la charpente avec lâimpression grandissante de se trouver prisonnier â et comme solidaire â dâune vaste structure, infiniment ramifiĂ©e, qui partait du tronc Ă lâĂ©corce rougeĂątre et se dĂ©veloppait en branches, branchettes, tiges et tigelles, pour aboutir aux nervures des feuilles triangulaires, piquantes, squamiformes et enroulĂ©es en spirales autour des rameaux. Il participait Ă lâĂ©vidente fonction de lâarbre qui est dâembrasser lâair de ses milliers de bras, de lâĂ©treindre de ses millions de doigts. Ă mesure quâil sâĂ©levait, il devenait sensible Ă lâoscillation de lâarchitecturale membrure dans laquelle le vent passait avec un ronflement dâorgue. Il approchait de la cime quand il se trouva soudain environnĂ© de vide. Sous lâeffet de la foudre, peut-ĂȘtre, le tronc se trouvait Ă©cuissĂ© en cet endroit dâune hauteur de six pieds. Il baissa les yeux pour Ă©chapper au vertige. Sous ses pieds, un fouillis de branches disposĂ©es en plans superposĂ©s sâenfonçait en tournant dans une Ă©tourdissante perspective. Une terreur de son enfance lui revint en mĂ©moire. Il avait voulu monter dans le clocher de la cathĂ©drale dâYork. Ayant longtemps progressĂ© dans lâescalier raide et Ă©troit, vissĂ© autour dâune colonnette sculptĂ©e, il avait brusquement quittĂ© la rassurante pĂ©nombre des murs et avait Ă©mergĂ© en plein ciel, au milieu dâun espace rendu plus vertigineux encore par la lointaine silhouette des toits de la ville. Il avait fallu redescendre comme un paquet, la tĂȘte enveloppĂ©e dans sa capeline dâĂ©colier...
Il ferma les yeux et appuya sa joue contre le tronc, seul point ferme dont il disposĂąt. Dans cette vivante mĂąture, le travail du bois, surchargĂ© de membres et cardant le vent, sâentendait comme une vibration sourde qui traversait parfois un long gĂ©missement. Il Ă©couta longuement cette apaisante rumeur. Lâangoisse desserrait son Ă©treinte. Il rĂȘvait. Lâarbre Ă©tait un grand navire ancrĂ© dans lâhumus, et il luttait, toutes voiles dehors pour prendre enfin son essor. Une chaude caresse enveloppa son visage. Ses paupiĂšres devinrent incandescentes. Il comprit que le soleil sâĂ©tait levĂ©, mais il retarda encore le moment sâouvrir les yeux. Il Ă©tait attentif Ă la montĂ©e en lui dâune allĂ©gresse nouvelle. Une vague chaleur le recouvrait. AprĂšs la misĂšre de lâaube, la lumiere fauve dĂ©cousait souverainement toutes choses. Il ouvrit les yeux Ă demi. Entre ses cils, des poignĂ©es de paillettes luminescentes Ă©tincelĂšrent. Un souffle tiĂšde fit frĂ©mir les frondaisons. La feuille poumon de lâarbre, lâarbre poumon lui-mĂȘme, et donc le vent sa respiration, pensa Robinson. Il rĂȘva de ses propres poumons, dĂ©ployĂ©s au dehors, buisson de chair purpurine, polypier de corail vivant, avec ses membranes roses, des Ă©ponges muqueuses⊠Il agiterait dans lâair cette exubĂ©rance dĂ©licate, ce bouquet de fleurs charnelles, et une joie pourpre le pĂ©nĂ©trait par le canal du tronc gonflĂ© de sang vermeil...
Du cĂŽtĂ© du rivage, un grand oiseau de couleur vieil or, de forme losangĂ©e, se balançait fantasquement dans le ciel. Vendredi exĂ©cutant sa mystĂ©rieuse promesse faisait voler Andoar.âš
Michel Tournier, « Vendredi ou les limbes du Pacifique ». 1967.
Photos ©Lecorcure
La voici donc enfin la saison oĂč le blanc des fleurs dâamandiers vient se mĂȘler aux ors des mimosas.
Remontent Ă©ternellement les mots venus des profondeurs palestiennes de Mahmoud Darwich, « pour dĂ©crire les fleurs dâamandiers » :
« Pour ressentir la légÚreté des mots,
jâai besoin de traverser la pesanteur et les mots
lorsquâils deviennent ombre murmurante,
que je deviens eux et que, transparents blancs,
ils deviennent moi.
Ni patrie ni exil que les mots,
mais la passion du blanc
pour la description des fleurs dâamandier. »