Quoi de plus beau que le Moyen-Ăge ? Et de plus instructif ? Câest plein de vases de Soisson, de serments de Strasbourg, de tapisseries de Bayeux, que sais-je ? Plein de rois aussi quâon Ă©gorge dans des guets-apens. De dauphins quâon empoisonne et de reines quâon trucide ou enferme au couvent. Plein de chĂąteaux surtout. Câest en effet lâĂ©poque oĂč tout le monde habite des chĂąteaux. Parfois mĂȘme des chĂąteaux forts. VoilĂ un habitat confortable qui se fait remarquer par ses donjons, crĂ©neaux, chemins de ronde et autres mĂąchicoulis. Pour aller des caves Ă la tour de guet, en passant par sĂ©jours, cuisines, chapelles, salles dâarmes, Ă©curies et dĂ©pendances, il faut bien compter toute une journĂ©e. Sans traĂźner en chemin. Câest dire quâon nây est pas Ă lâĂ©troit. Aussi le chĂątelain y prend-il ses aises avec toute sa maisonnĂ©e. Les dames sâappellent Brunehaut, FrĂ©dĂ©gonde, voire Berthe aux grands pieds (elle ne chaussait pourtant que dâun petit 42, ce qui nâest pas une pointure excessive pour une femme mĂ©diĂ©vale). Elles se promĂšnent Ă seins dĂ©nudĂ©s sur fond de tapis muraux bigarrĂ©s et passent par des portes en arcs brisĂ©s qui Ă©pousent leurs majestueux hennins. Quant aux messieurs, qui rĂ©pondent aux noms de Caribert, Gontran ou Sigebert â sans parler de leurs surnoms le Boiteux, le Pieux, le Chauve â ils harnachent leur destrier pour quelque tournoi, joute Ă©questre ou chasse au faucon. Dâautres fois, ils affutent leur Ă©pĂ©e Ă double tranchant sur une meule Ă eau en prĂ©vision de la prochaine croisade.
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Pour se sustenter, tout ce beau monde sâattable prĂšs dâune cheminĂ©e dont la crĂ©maillĂšre porte une marmite oĂč bout un potage de lĂ©gumes additionnĂ©s de pois secs, lentilles, reliefs carnĂ©s et croĂ»tes de pain perdu. Ces repas sont arrosĂ©s de force biĂšre, cidre ou cervoise. Parfois mĂȘme de grands crus quâon appelle aussi des « chĂąteaux » (Margaux, Yquem, Latour). Le banquet festif est rehaussĂ© par un mĂ©nestrel qui chante : « Belle qui tiens ma vie captive dans tes yeux ! » en sâaccompagnant du luth ou du rebec. Il y a aussi des jongleurs, des montreurs dâours, des fous du roi, des chiens savants et des ouistitis grimaçants qui Ă©gayent les ripailles.
Le chĂąteau nâexcelle pas seulement par ses multiples commoditĂ©s, il le fait aussi par ses qualitĂ©s dĂ©fensives. Pour dĂ©courager lâassaillant, on commence par lever le pont-levis. Quand il sâapproche des remparts et monte sur sa grande Ă©chelle, on lui dĂ©coche des flĂšches meurtriĂšres. Par les meurtriĂšres justement. Puis on le bombarde de moellons et de pavĂ©s du nord. Enfin on lui verse dessus de lâhuile bouillante prĂ©parĂ©e dans dâĂ©normes friteuses. Devant un accueil aussi chaleureux, lâAlaman glisse, chute et se noie dans les douves, le Wisigoth repart la queue basse, le Normand dĂ©tale sans demander son reste.
Si le chĂąteau est certes une demeure oĂč chacun se replie, se repose et se repaĂźt, câest aussi le point de dĂ©part dâexcursions armĂ©es, dont la croisade est la plus haute en couleurs. DĂšs les premiers jours du printemps, en effet, le paladin Roland part Ă Roncevaux exterminer les Sarrasins en les dĂ©bitant de son Ă©pĂ©e Durandal, puis en sonnant du cor Olifant. Câest lâĂ©poque oĂč, entourĂ© de ses preux chevaliers, tout seigneur qui se respecte se doit dâoccire les Albigeois, Cathares et autres hĂ©rĂ©tiques, obĂ©issant Ă lâordre du lĂ©gat du pape : « Tuez-les tous, Dieu reconnaĂźtra les siens ! » Mais lâexpĂ©dition la plus charmante est le pĂšlerinage guerrier pour libĂ©rer le Saint-SĂ©pulcre Ă JĂ©rusalem. Tous partent alors tuer lâArabe, le musulman ou lâinfidĂšle. Selon un troubadour de lâĂ©poque, dĂšs que le croisĂ© en croise un, il croise le fer et lâexĂ©cute dâun revers croisĂ©.
Pendant ce temps, qui garde le chĂąteau ? Bernard de Clairvaux, qui a prĂȘchĂ© la croisade Ă VĂ©zelay, Ă©crit au pape : « Les villages et les bourgs sont dĂ©serts. On trouve Ă peine un homme contre sept femmes. Partout on ne voit que des veuves dont les maris sont vivants. » Vivants, oui, mais absents ! Et il se dit â mais les gens sont mauvaises langues ! â que leurs femmes portent une ceinture de chastetĂ© les empĂȘchant de forniquer avec le seul homme qui reste. Et qui se tient lĂ -haut dans la tour de guet, scrutant lâhorizon pour donner lâalarme dĂšs quâarriveront le Turc et le Maure. Quand le croisĂ© rentre enfin au chĂąteau, il nâest plus le mĂȘme. Au lieu dâavoir mĂ©ritĂ© le paradis pour avoir tant tuĂ©, tant violĂ©, tant incendiĂ© et tant saccagĂ© en Terre sainte, il est revenu bien vivant sur ses terres Ă lui, habillĂ© de riches tuniques orientales. Il a attrapĂ© lâaccent arabe et presque oubliĂ© la langue francique. Il veut dĂ©sormais Ă©picer ses repas, prendre des bains, jouer aux Ă©checs, et surtout construire des voĂ»tes sur croisĂ©es dâogives. Ses descendants sâen souviendront plus tard pour concevoir un autre genre de chĂąteaux, les cathĂ©drales.