LâEglise, protectrice de la patrie et de la nation
Nov 30, 2012Â
Patrie et Nation dans lâenseignement de lâEglise
Lâamour de la patrie, un amour concret et naturel
Les droits des nationsLa nation, un principe bafoué
LittĂ©ralement, la patrie est la terre de nos pĂšres. Câest donc le sol, le territoire auquel lâhomme est attachĂ© par son instinct vital. Mais ce nâest pas quâun sol nu, une donnĂ©e gĂ©ographique. La patrie est un sol avec ses caractĂ©ristiques naturelles, ses montagnes, ses plaines, ses fleuves, mais aussi le sol sur lequel ont vĂ©cu nos pĂšres, quâils ont marquĂ© de leur empreinte, quâils ont cultivĂ©, sur lequel ils ont construit toutes sortes de monuments, dâĂ©difices, de villes, sur lequel ils ont livrĂ© des batailles. La patrie, câest donc une rĂ©alitĂ© concrĂšte, palpable.
Cette rĂ©alitĂ© est si forte quâun Ă©lan naturel doit nous pousser Ă aimer notre patrie. En effet, de la mĂȘme façon que nous nâavons pas choisi dây naĂźtre, de mĂȘme nous ne choisissons pas de lâaimer; elle est ou devrait ĂȘtre source dâaffection spontanĂ©e.
Lâamour de la patrie est exaltĂ© par lâEcriture Sainte. De nombreux passages de la Bible rappellent la prĂ©dilection du peuple juif pour la terre de ses ancĂȘtres. Judas exhorte ses frĂšres Ă mourir pour la patrie, il leur demande de prier pour ceux qui sont exposĂ©s Ă perdre leur pays et il lutte lui-mĂȘme pour le salut de son peuple.
Quant au Nouveau Testament, il dĂ©crit Ă maintes reprises lâaffection du Christ pour sa patrie et mentionne que JĂ©sus a pleurĂ© sur le sort de JĂ©rusalem qui allait ĂȘtre dĂ©truite. Le pape Pie XII le rappelle dans son encyclique « Summi Pontificatus » du 20 octobre 1939: « Le Divin MaĂźtre lui mĂȘme donne lâexemple de cette prĂ©fĂ©rence envers sa terre et sa patrie en pleurant sur lâimminente destruction de la CitĂ© Sainte« .
Lâaffection pour la patrie est donc lĂ©gitime. Elle nâest pas dĂ©placĂ©e, dĂ©nuĂ©e de sens. Elle est au contraire naturelle et parfaitement comprĂ©hensible, en dĂ©pit de ce quâaffirment certains penseurs. Ces derniers refusent une rĂ©alitĂ© pourtant toute simple qui est que chaque homme naĂźt sur une terre, digne Ă ce seul titre de son amour. Et la succession des hommes sur cette terre lâa enrichie dâune multitude dâapports matĂ©riels, culturels, techniques. Elle lâa dotĂ©e dâun vĂ©ritable patrimoine artistique, industriel, spirituel dont bĂ©nĂ©ficie toute personne qui y naĂźt. La patrie est donc un leg de nos pĂšres.
Pour lĂ©gitime quâelle soit, cette affection constitue mĂȘme un devoir pour celui qui reçoit ce don. Saint Thomas le prĂ©cise clairement dans la « Somme ThĂ©ologique » (Question 101 â article I): « De mĂȘme quâil appartient Ă la religion de rendre un culte Ă Dieu, de mĂȘme, Ă un degrĂ© infĂ©rieur, il appartient Ă la piĂ©tĂ© de rendre un culte aux parents et Ă la patrie« .
Ce culte nâest rien dâautre quâune manifestation de reconnaissance envers la terre qui nous accueille, reconnaissance pour le don reçu. Il sâagit dâune gratitude naturelle, ainsi que le prĂ©cise le pape LĂ©on XIII dans lâEncyclique « Sapientiae Christianae » du 10 janvier 1890: « La loi naturelle nous ordonne dâaimer dâun amour de prĂ©dilection et de dĂ©vouement le pays oĂč nous sommes nĂ©s et oĂč nous avons Ă©tĂ© Ă©levĂ©s au point que le bon citoyen ne craint pas dâaffronter la mort pour sa patrie⊠Lâamour surnaturel de lâEglise et lâamour naturel de la patrie procĂšdent du mĂȘme et Ă©ternel principe. Tous les deux ont Dieu pour auteur et pour cause premiĂšre« .
Lâamour de la patrie sâapparente donc Ă une forme dâaction de grĂąces. LâEglise lâa toujours rappelĂ© dans sa tradition: lâamour de la patrie est une vertu, tel que le reformule le CatĂ©chisme de lâEglise Catholique (n°2239): « Lâamour et le service de la patrie relĂšvent du droit de reconnaissance et de lâordre de la charité« .
La patrie, nous lâavons vu, dĂ©signe donc une rĂ©alitĂ© tangible, charnelle, un patrimoine reçu en hĂ©ritage.
La nation, notre famille
LâidĂ©e de nation est dâun autre ordre. Elle exprime en effet lâidĂ©e de naissance, de filiation (du latin nascor: naĂźtre). La nation concerne donc moins lâhĂ©ritage que lâhĂ©ritier.
La nation est en effet constituĂ©e par la communautĂ© vivante des gĂ©nĂ©rations, qui se transmettent et gĂšrent lâhĂ©ritage reçu des pĂšres. La nation est la succession des hommes de la patrie, lâunion des gĂ©nĂ©rations, la communautĂ© des morts, des vivants et des enfants Ă naĂźtre. Elle nâest donc pas seulement la somme des vivants sur un territoire: la nation existait bien avant eux et leur survivra aprĂšs leur mort.
La nation se caractĂ©rise par la conscience dâun « nous commun ». Câest une communautĂ© vivante Ă laquelle on se trouve rattachĂ© par la naissance et qui agit sur chacun des membres qui la composent Ă travers la force des mentalitĂ©s, de lâĂ©ducation, de la culture⊠La nation est donc ce qui fait vivre lâhĂ©ritage, le patrimoine, ce qui lâentretient et lâenrichit.
La nation, moyen dâĂ©panouissement
A ce stade, il apparaĂźt clairement que des devoirs sont attachĂ©s Ă lâidĂ©e de nation, Ă lâappartenance Ă une nation.
Lâexistence de ces devoirs est liĂ©e au fait que la nation est un lieu nĂ©cessaire au dĂ©veloppement et Ă lâĂ©quilibre de chaque ĂȘtre humain. Jean-PaulII le prĂ©cise lorsquâil exprime que « la personne humaine ne peut ĂȘtre considĂ©rĂ©e dans sa seule existence individuelle, elle a une dimension sociale. Câest prĂ©cisĂ©ment dans les communautĂ©s que se rĂ©alise pour une grande part lâĂ©panouissement de la personne« [[Discours Ă son Directeur GĂ©nĂ©ral pour les 50 ans de lâUNESCO, le 21 novembre 1995.]].
Ces communautĂ©s, il sâagit bien sĂ»r de la famille en premier lieu, puis de lâensemble des groupes divers (corps intermĂ©diaires) auxquels les hommes appartiennent de par leur implantation gĂ©ographique (commune, rĂ©gionâŠ) et de par leur Ă©tat (entreprise, groupements professionnelsâŠ). Il sâagit aussi, en dernier lieu, de la nation, ainsi que le prĂ©cise le Saint-PĂšre au siĂšge des Nations-Unies le 5 octobre 1995: « en raison de leur communautĂ© de nature, les hommes sont poussĂ©s Ă se sentir membres dâune seule grande famille et ils le sont. Mais Ă cause du caractĂšre historique, concret, de cette mĂȘme nature, les hommes sont nĂ©cessairement attachĂ©s de maniĂšre plus intense Ă des groupes humains particuliers, avant tout Ă la famille, puis aux divers groupes dâappartenance, jusquâĂ lâensemble du groupe ethnique et culturel dĂ©signĂ©, non sans motif, par le terme de « nation » qui Ă©voque la naissance« .
La nation rĂ©pond au besoin de vie sociale de tout individu. Elle constitue la plus vaste communautĂ© naturelle au sein de laquelle il puisse vivre en harmonie avec ses semblables, une communautĂ© vaste assurant, Ă la suite de la famille, son Ă©panouissement matĂ©riel et spirituel. Câest pourquoi la nation est non seulement un fait, nous lâavons vu, mais aussi un bienfait dont lâĂȘtre humain ne saurait se passer.
Jean-Paul II lâaffirmait clairement Ă Varsovie le 2 juin 1979: « on ne peut comprendre lâhomme en dehors de cette communautĂ© quâest la nation. Il est naturel quâelle ne soit pas lâunique communautĂ©. Toutefois, elle est une communautĂ© particuliĂšre, peut-ĂȘtre la plus intimement liĂ©e Ă la famille, la plus importante pour lâhistoire spirituelle de lâhomme« .
Préserver son identité nationale, une marque de frilosité?
Dans la continuitĂ© de lâenseignement traditionnel du MagistĂšre, Ă la suite notamment de Saint Thomas (1227-1274), LĂ©on XIII (1810-1903), Pie X (1835-1914), BenoĂźt XV (1854-1922), Pie XI (1857-1939), et Pie XII (1876-1985), Jean-Paul II rĂ©affirme bien lâimportance de la nation pour lâhomme. Compte tenu de la nĂ©cessitĂ© de cette derniĂšre et de ses vertus Ă lâĂ©gard de lâhomme, sâensuit naturellement que la dĂ©fense de lâidentitĂ© nationale est un droit lĂ©gitime.
Câest mĂȘme un devoir. « Une phrase du serviteur de Dieu Romuald Traugutt, me revient maintenant Ă lâesprit: « il a plu Ă Dieu dâavoir les nations » (âŠ). Que la gĂ©nĂ©ration qui entre dans le troisiĂšme millĂ©naire cultive le sens de son identitĂ© nationale, suscite le respect pour la richesse de sa tradition culturelle natale et pour ses valeurs Ă©ternelles« [[Jean-Paul II, 10 juin 1996, aux membres des associations des victimes des camps de concentration dâAuschwitz-Birkenau.]].
Cette dĂ©fense de lâidentitĂ© nationale passe avant tout par la transmission du patrimoine. Chaque hĂ©ritier doit en effet Ćuvrer Ă diffuser et Ă offrir Ă son tour le leg quâil a reçu. Jean-Paul II, dans son allocution aux jeunes Ă Gniezno le 3 juin 1979, appelle solennellement Ă ce travail: « restez fidĂšles Ă ce patrimoine! Faites-en lâobjet de votre noble fiertĂ©! Conservez et multipliez ce patrimoine, transmettez-le aux gĂ©nĂ©rations futures!« .
Cette transmission nâest possible que si chacun est conscient de cette identitĂ© nationale et a Ă cĆur de la promouvoir. Câest pourquoi il est du devoir de chaque membre dâune nation de veiller Ă ses intĂ©rĂȘts, de se mettre au service de son pays, Ă la fois par son travail et sa contribution de tous les jours Ă lâactivitĂ© de la citĂ©, par son engagement au service de la communautĂ©. Tout individu a donc un rĂŽle Ă jouer au sein de la sociĂ©tĂ© du fait mĂȘme de son appartenance Ă la collectivitĂ© et ceci quel que soit son Ă©tat dâhomme politique, dâartisan, dâouvrier, de pĂšre de famille, de militaire, de mĂ©decinâŠ
Le droit de préserver sa spécificité culturelle
Parce quâelle est un tel bienfait, la nation est gĂ©nĂ©ratrice de devoirs. Mais elle est Ă©galement titulaire de droits, au point que Jean-Paul II lui-mĂȘme a exhortĂ© les Nations Unies, le 5 octobre 1995 Ă New-York, Ă formuler une charte des droits des nations.
Le premier droit que le Saint PĂšre reconnaĂźt aux nations est le droit Ă ĂȘtre respectĂ©es dans leur spĂ©cificitĂ© culturelle. Il est lĂ©gitime que chaque nation vive selon ses coutumes, ses traditions, et soit fiĂšre de ses valeurs culturelles. Le Saint-PĂšre a rappelĂ© frĂ©quemment le « droit de toute nation Ă possĂ©der sa propre culture et Ă son dĂ©veloppement« [[Audience aux recteurs des Instituts AcadĂ©miques de Pologne, 4 janvier 1995.]].
Dans le mĂȘme discours, le Saint-PĂšre poursuit en prĂ©cisant que « lâhistoire nous enseigne en effet quâen dĂ©truisant la culture dâune nation donnĂ©e, câest le point le plus important de sa vie que lâon dĂ©truit« . Nation et culture sont donc intimement liĂ©es. Elles sont mĂȘme insĂ©parables. En effet, une nation qui se verrait confisquer son territoire et sa souverainetĂ© pourrait tout de mĂȘme survivre, Ă la seule rĂ©serve quâelle parvienne Ă prĂ©server son identitĂ© culturelle. « Câest prĂ©cisĂ©ment la culture qui permet Ă une nation de survivre Ă la perte de son indĂ©pendance politique« [[Jean-Paul II, Nations-Unies, 5 octobre 1995.]]. Culture et souverainetĂ© nationale vont de pair.
Le droit Ă une reconnaissance politique
Et câest le deuxiĂšme droit des nations que le pape a rappelĂ© Ă plusieurs reprises: le droit de conserver sa souverainetĂ© nationale. Cette derniĂšre sâappuie sur la culture et ses spĂ©cificitĂ©s mais comporte aussi une dimension politique, qui, attention, ne sâincarne pas automatiquement dans un Etat: depuis la RĂ©volution française qui a donnĂ© naissance au fameux « principe des nationalitĂ©s », selon lequel toute nation est appelĂ© Ă se constituer en Etat souverain, personne nâose remettre en cause le « droit des peuples Ă disposer dâeux-mĂȘmes« , qui fut Ă lâorigine de la dĂ©colonisation.
Or, la reconnaissance politique Ă laquelle toute nation a droit peut se rĂ©aliser dans le cadre dâune fĂ©dĂ©ration ou dâune confĂ©dĂ©ration avec dâautres nations si la nation nâest pas prĂȘte Ă se constituer en Etat souverain[[Voir Ă ce propos lâallocution de Jean-Paul II au dĂ©part de Zagreb (septembre 1994) et son homĂ©lie Ă la basilique Saint-François (janvier 1993).]].
Le discours de lâEglise quant Ă la nation est donc clair. La nation est un fait, nĂ©cessaire Ă lâĂ©panouissement matĂ©riel et spirituel de lâhomme. La nation est dâailleurs le cadre de lâĂ©vangĂ©lisation, telle que nous lâa demandĂ©e le Christ: « allez, enseignez toutes les nations« .
La nation est un bienfait, comme nous le rĂ©pĂštent lâEcriture sainte et le MagistĂšre, digne dâĂȘtre aimĂ©e Ă ce seul titre. LâactualitĂ© politique nous montre nĂ©anmoins une remise en cause quotidienne de ce concept, au nom de lâamitiĂ© entre les peuples, et, surtout, dâune commoditĂ© Ă©conomique. La construction europĂ©enne, telle quâelle se prĂ©sente Ă travers les traitĂ©s de Maastricht et dâAmsterdam, en est la dĂ©monstration flagrante. Sous couvert dâun principe de subsidiaritĂ© mal compris ou, tout au moins, appliquĂ© Ă mauvais escient, lâexĂ©cutif europĂ©en, la Commission de Bruxelles sâarroge les prĂ©rogatives des Ă©tats membres, intervenant systĂ©matiquement Ă leur place au lieu de se cantonner Ă pallier leurs Ă©ventuelles dĂ©ficiences. Les nations, dĂ©jĂ souvent Ă©crasĂ©es par le poids dâun Ă©tat interventionniste, se voient de surcroĂźt imposer les strates pesantes dâune lĂ©gislation communautaire souvent contradictoire avec leurs propres lois.
Or lorsque les nations ne sont pas respectĂ©es dans leur souverainetĂ© et leur identitĂ©, le risque est quâelles se rebellent et basculent dans un nationalisme exacerbĂ©. Et le Saint-PĂšre constate que la rĂ©surgence et lâexplosion de certains nationalismes trouvent leur source dans ce mĂ©pris de lâidentitĂ© nationale: « nous voyons la rĂ©apparition impĂ©tueuse de particularismes qui sont le symptĂŽme dâun besoin dâidentitĂ© et de survie devant de vastes processus dâassimilation culturelle« [[Audience gĂ©nĂ©rale du 11 octobre 1995 Ă Rome.]].
La nation constitue donc une richesse fabuleuse quâil convient de prĂ©server. Cadre de lâĂ©panouissement de lâhomme, elle est Ă©galement garante de la paix dans le monde dĂšs lors que le respect de sa souverainetĂ© est assurĂ©.
En dĂ©pit des attaques qui pĂšsent contre elle, la nation doit donc vivre. Le premier moyen pour cela est de lâaimer, comme le Christ a aimĂ© sa patrie. Etant bien entendu que pour lâaimer, il faut la connaĂźtre: dâoĂč la nĂ©cessitĂ©, pour les catholiques plus encore que pour les autres, de se plonger dans son histoire, dans son patrimoine, de sâen nourrir et dâavoir Ă cĆur de les transmettre.
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HOMĂLIE DE SA SAINTETĂ JEAN-PAUL II
Place de la Victoire, Varsovie Samedi 2 juin 1979
Chers compatriotes, FrĂšres et sĆurs trĂšs chers, Vous tous qui participez au Sacrifice eucharistique que nous cĂ©lĂ©brons aujourdâhui Ă Varsovie, sur la place de la Victoire,
1. Avec vous je voudrais chanter un hymne de louange à la divine Providence qui me permet de me trouver ici en qualité de pÚlerin.
Nous savons que Paul VI, rĂ©cemment disparu â premier pape pĂšlerin depuis tant de siĂšcles â, dĂ©sirait ardemment fouler le sol polonais, et en particulier venir Ă Jasna Gora (Clair-Mont). JusquâĂ la fin de sa vie il a, conservĂ© ce dĂ©sir dans son cĆur, et il est descendu dans la tombe avec lui. Et nous sentons maintenant que ce dĂ©sir â si puissamment et si profondĂ©ment enracinĂ© quâil a survĂ©cu Ă tout un pontificat â se rĂ©alise aujourdâhui et dâune façon que lâon pouvait difficilement prĂ©voir. Remercions donc la divine Providence dâavoir donnĂ© Ă Paul VI un dĂ©sir aussi fort. Et remercions-la pour ce style de pape-pĂšlerin quâil a instaurĂ© avec le Concile Vatican II. En effet, lorsque lâĂglise entiĂšre eut pris conscience dâune maniĂšre renouvelĂ©e dâĂȘtre le peuple de Dieu, un peuple qui participe Ă la mission du Christ, un peuple qui traverse lâhistoire avec cette mission, un peuple « en marche », le pape ne pouvait plus rester « prisonnier du Vatican ». Il devait devenir Ă nouveau le Pierre pĂ©rĂ©grinant, comme le premier du nom qui, de JĂ©rusalem et en passant par Antioche, Ă©tait arrivĂ© Ă Rome pour y donner au Christ un tĂ©moignage scellĂ© de son propre sang.
Ce dĂ©sir du dĂ©funt pape Paul VI, il mâest donnĂ© aujourdâhui de lâaccomplir parmi vous, trĂšs chers fils et filles de ma patrie. En effet lorsque â par un dessein insondable de la divine Providence, aprĂšs la mort de Paul VI et le bref pontificat dâĂ peine quelques semaines de mon prĂ©dĂ©cesseur immĂ©diat Jean-Paul Ier â je fus appelĂ©, par le vote des cardinaux, de la chaire de saint Stanislas Ă Cracovie Ă celle de saint Pierre Ă Rome, jâai compris immĂ©diatement quâil Ă©tait de mon devoir dâaccomplir ce dĂ©sir que Paul VI nâavait pas pu rĂ©aliser lors du millĂ©naire du baptĂȘme de la Pologne.
Mon pĂšlerinage dans la patrie, en cette annĂ©e oĂč lâĂglise en Pologne cĂ©lĂšbre le neuviĂšme centenaire de la mort de saint Stanislas nâest-il pas un signe particulier de notre pĂšlerinage polonais Ă travers lâhistoire de lâĂglise, non seulement au long des routes de notre patrie mais aussi au long de celles de lâEurope et du monde ? Laissant de cĂŽtĂ© ma propre personne, je nâen dois pas moins me poser avec vous tous la question concernant le motif pour lequel câest justement en 1978 (aprĂšs tant de siĂšcles dâune tradition bien Ă©tablie dans ce domaine) quâa Ă©tĂ© appelĂ© sur la chaire de saint Pierre un fils de la nation polonaise, de la terre polonaise. Le Christ exigeait de Pierre et des autres ApĂŽtres quâils fussent des « tĂ©moins Ă JĂ©rusalem, dans toute la JudĂ©e et la Samarie, et jusquâaux extrĂ©mitĂ©s de la terre » (Ac 1, 8). En nous rĂ©fĂ©rant donc Ă ces paroles du Christ, nâavons-nous pas le droit de penser que la Pologne est devenue, en notre temps, une terre dâun tĂ©moignage particuliĂšrement lourd de responsabilitĂ© ? Que dâici prĂ©cisĂ©ment â de Varsovie et aussi de Gniezno, de Jasna Gora, de Cracovie, de tout cet itinĂ©raire historique que jâai tant de fois parcouru dans ma vie et que je suis heureux de parcourir Ă nouveau ces jours-ci â il faut annoncer le Christ avec une singuliĂšre humilitĂ©, mais aussi avec conviction ? Que câest prĂ©cisĂ©ment ici quâil faut venir, sur cette terre, sur cet itinĂ©raire, pour relire le tĂ©moignage de sa croix et de sa rĂ©surrection ? Mais si nous acceptons tout ce que je viens dâoser affirmer, combien grands sont les devoirs et les obligations qui en dĂ©coulent ! Sommes-nous capables dây rĂ©pondre ?
2. Il mâest donnĂ© aujourdâhui, en cette premiĂšre Ă©tape de mon pĂšlerinage papal en Pologne, de cĂ©lĂ©brer le Sacrifice eucharistique Ă Varsovie, sur la place de la Victoire. La liturgie de ce samedi soir, veille de la PentecĂŽte, nous transporte au CĂ©nacle de JĂ©rusalem, oĂč les ApĂŽtres â rĂ©unis autour de Marie, MĂšre du Christ â recevront, le jour suivant, lâEsprit Saint. Ils recevront lâEsprit que le Christ, Ă travers sa croix, a obtenu pour eux afin que dans la force de cet Esprit ils puissent accomplir son commandement. « Allez donc, de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du PĂšre et du Fils et du Saint-Esprit, et leur apprenant Ă observer tout ce que je vous ai prescrit » (Mt 28, 19 20). Par ces paroles, le Christ Seigneur, avant de quitter ce monde, a transmis aux ApĂŽtres son ultime recommandation, son « mandat missionnaire ». Et il a ajoutĂ© : « Et moi, je suis avec vous pour toujours, jusquâĂ la fin du monde » (Mt 28, 20).
Câest une bonne chose que mon pĂšlerinage en Pologne, Ă lâoccasion du IXe centenaire du martyre de saint Stanislas, tombe dans la pĂ©riode de la PentecĂŽte, et en la solennitĂ© de la sainte TrinitĂ©. Je puis ainsi, accomplissant le dĂ©sir posthume de Paul VI, vivre encore une fois le millĂ©naire du baptĂȘme en la terre polonaise, et inscrire le jubilĂ© de saint Stanislas de cette annĂ©e dans ce millĂ©naire qui rappelle le dĂ©but de lâhistoire de la nation et de lâĂglise. Et justement la solennitĂ© de la PentecĂŽte et celle de la sainte TrinitĂ© nous rapprochent de ce commencement. Dans les ApĂŽtres qui reçoivent lâEsprit Saint au jour de la PentecĂŽte sont dĂ©jĂ en quel que sorte spirituellement prĂ©sents tous leurs successeurs, tous les Ă©vĂȘques, y compris ceux qui ont eu la charge, depuis mille ans, dâannoncer lâEvangile en terre polonaise. Y compris ce Stanislas de Szczepanow qui a payĂ© de son sang sa mission sur la chaire de Cracovie il y a neuf siĂšcles.
Et ce ne sont pas seulement les reprĂ©sentants des peuples et des langues Ă©numĂ©rĂ©s par le livre des Actes des ApĂŽtres qui sont rĂ©unis le Jour de la PentecĂŽte en ces ApĂŽtres et autour dâeux. DĂ©jĂ alors se trouvent rassemblĂ©s autour dâeux divers peuples et nations qui, par la lumiĂšre de lâĂvangile et la force de lâEsprit Saint, entreront dans lâĂglise au cours des Ă©poques et des siĂšcles. Le jour de la PentecĂŽte est le jour de la naissance de la foi et de lâĂglise en notre terre polonaise aussi. Câest le dĂ©but de lâannonce des merveilles du Seigneur, en notre langue polonaise aussi. Câest le dĂ©but du christianisme dans la vie de notre nation aussi : dans son histoire, dans sa culture, dans ses Ă©preuves.
3. a. LâĂglise a apportĂ© Ă la Pologne le Christ, câest-Ă -dire la clef permettant de comprendre cette grande rĂ©alitĂ©, cette rĂ©alitĂ© fondamentale quâest lâhomme. On ne peut en effet comprendre lâhomme Ă fond sans le Christ. Ou plutĂŽt lâhomme nâest pas capable de se comprendre lui-mĂȘme Ă fond sans le Christ. Il ne peut saisir ni ce quâil est, ni quelle est sa vraie dignitĂ©, ni quelle est sa vocation, ni son destin final. Il ne peut comprendre tout cela sans le Christ.
Câest pourquoi on ne peut exclure le Christ de lâhistoire de lâhomme en quelque partie que ce soit du globe, sous quelque longitude ou latitude gĂ©ographique que ce soit. Exclure le Christ de lâhistoire de lâhomme est un acte contre lâhomme. Sans Lui il est impossible de comprendre lâhistoire de la Pologne et surtout lâhistoire des hommes qui sont passĂ©s ou passent par cette terre. Lâhistoire des hommes. Lâhistoire de la nation et surtout lâhistoire des hommes. Et lâhistoire de chaque homme se dĂ©roule en JĂ©sus-Christ. En Lui, elle devient lâhistoire du salut.
Lâhistoire de la nation doit ĂȘtre jugĂ©e en fonction de la contribution quâelle a apportĂ©e au dĂ©veloppement de lâhomme et de lâhumanitĂ©, Ă lâintelligence, au cĆur, Ă la conscience. Câest lĂ le courant le plus profond de culture. Et câest son soutien le plus solide. Sa moelle Ă©piniĂšre, sa force. Il nâest pas possible de comprendre et dâĂ©valuer, sans le Christ, lâapport de la nation polonaise au dĂ©veloppement de lâhomme et de son humanitĂ© dans le passĂ© et son apport Ă©galement aujourdâhui. « Ce vieux chĂȘne a poussĂ© ainsi, et aucun vent ne lâa abattu parce que sa racine est le Christ » (Piotr Skarga, Kazania Sejmowe, Biblioteka Narodowa, I, 70, page 92). Il faut marcher sur les traces de ce que fut (ou plutĂŽt de qui fut) le Christ, au long des gĂ©nĂ©rations, pour les fils et les filles de cette terre. Et cela, non seulement pour ceux qui ont cru ouvertement en Lui et lâont professĂ© avec la foi de lâĂglise mais aussi pour ceux qui Ă©taient apparemment loin, hors de lâĂglise. Pour ceux qui doutaient ou sâopposaient.
3. b. Sâil est juste de saisir lâhistoire de la nation Ă travers lâhomme, chaque homme de cette nation, en mĂȘme temps on ne peut comprendre lâhomme en dehors de cette communautĂ© quâest la nation. Il est naturel quâelle ne soit pas lâunique communautĂ© ; toutefois, elle est une communautĂ© particuliĂšre peut-ĂȘtre la plus intimement liĂ©e Ă la famille, la plus importante pour lâhistoire spirituelle de lâhomme. Il nâest donc pas possible de comprendre sans le Christ lâhistoire d e la nation polonaise â de cette grande communautĂ© millĂ©naire â qui dĂ©cide si profondĂ©ment de moi et de chacun de nous. Si nous refusons cette clef pour la comprĂ©hension de notre nation, nous nous exposons Ă une profonde Ă©quivoque. Nous ne nous comprenons plus nous-mĂȘmes. Il est impossible de saisir sans le Christ cette nation au passĂ© si splendide et en mĂȘme temps si terriblement difficile. Il nâest pas possible de comprendre cette ville, Varsovie, capitale de la Pologne, qui en 1944 sâest dĂ©cidĂ©e Ă une bataille inĂ©gale avec lâagresseur, Ă une bataille dans laquelle elle a Ă©tĂ© abandonnĂ©e par les puissances alliĂ©es, Ă une bataille dans laquelle elle a Ă©tĂ© ensevelie sous ses propres ruines â si on ne se rappelle pas que sous ces mĂȘmes ruines il y avait aussi le Christ Sauveur avec sa croix qui se trouve devant lâĂ©glise Ă Krakowskie Przedmiecie. Il est impossible de comprendre lâhistoire de la Pologne, de Stanislas de Skalka Ă Maximilien Kolbe dâAuschwitz, si on ne leur applique pas encore ce critĂšre unique et fondamental qui porte le nom de JĂ©sus-Christ.
Le millĂ©naire du baptĂȘme de la Pologne dont saint Stanislas est le premier fruit mĂ»r â le millĂ©naire du Christ dans notre hier et notre aujourdâhui â est le motif principal de mon pĂšlerinage, de ma priĂšre dâaction de grĂąces avec vous tous, chers compatriotes auxquels JĂ©sus-Christ ne cesse dâenseigner la grande cause de lâhomme, avec vous pour lesquels JĂ©sus-Christ ne cesse dâĂȘtre un livre toujours ouvert sur lâhomme, sur sa dignitĂ©, sur ses droits, et en mĂȘme temps un livre de science sur la dignitĂ© et sur les droits de la nation.
Aujourdâhui, sur cette place de la Victoire, dans la capitale de la Pologne, je demande, Ă travers la grande priĂšre eucharistique avec vous tous, quele Christ ne cesse pas dâĂȘtre pour nous un livre ouvert de la vie pour lâavenir. Pour notre demain polonais.
4. Nous nous trouvons devant le tombeau du soldat inconnu. Dans lâhistoire de la Pologne â ancienne et contemporaine â, ce tombeau a un fondement et une raison dâĂȘtre particuliers. En combien de lieux de la terre natale nâest-il pas tombĂ©, ce soldat ! En combien de lieu de lâEurope et du monde nâa-t-il pas criĂ©, par sa mort, quâil ne peut y avoir dâEurope juste sans lâindĂ©pendance de la Pologne, marquĂ©e sur les cartes de gĂ©ographie ! Sur combien de champs de bataille nâa-t-il pas tĂ©moignĂ© des droits de lâhomme profondĂ©ment gravĂ©s dans les droits inviolables du peuple, en tombant pour « notre libertĂ© et la vĂŽtre » !
« OĂč sont leurs tombes, ĂŽ Pologne ? OĂč ne sont-elles pas ! Tu le sais mieux que tous, et Dieu le sait au ciel » (A. Oppman, Pacierz za zmarlych).
Lâhistoire de la patrie Ă©crite Ă travers le tombeau dâun soldat inconnu !
Je veux mâagenouiller prĂšs de cette tombe pour vĂ©nĂ©rer chaque semence qui, tombant en terre et y mourant, porte des fruits. Ce sera la semence du sang du soldat versĂ© sur le champ de bataille ou le sacrifice du martyre dans les camps de concentration ou dans les prisons. Ce sera la semence du dur travail quotidien, la sueur au front dans le champ lâatelier, la mine, les fonderies et les usines. Ce sera la semence dâamour des parents qui ne refusent pas de donner la vie Ă un nouvel homme et assument le devoir de lâĂ©duquer. Ce sera la semence du travail crĂ©ateur dans les universitĂ©s, les instituts supĂ©rieurs, les bibliothĂšques, les chantiers de la culture nationale. Ce sera la semence de la priĂšre, de lâassistance aux malades, Ă ceux qui souffrent ou sont abandonnĂ©s : « tout ce qui constitue la Pologne ».
Tout cela dans les mains de la MĂšre de Dieu â au pied de la croix sur le Calvaire, et au CĂ©nacle de la PentecĂŽte !
Tout cela : lâhistoire de la patrie formĂ©e pendant un millĂ©naire par les gĂ©nĂ©rations successives â y compris la prĂ©sente et la future â par chacun de ses fils et de ses filles, mĂȘme anonymes et inconnus comme ce soldat devant le tombeau duquel nous nous trouvons en ce momentâŠ
Tout cela : mĂȘme lâhistoire des peuples qui ont vĂ©cu avec nous et parmi nous, comme ceux qui sont morts par centaines de milliers entre les murs du ghetto de Varsovie.
Tout cela, je lâembrasse par la pensĂ©e et par le cĆur en cette Eucharistie et je lâinclus dans cet unique saint Sacrifice du Christ, sur la place de la Victoire.
Et je crie, moi, fils de la terre polonaise, et en mĂȘme temps moi, le pape Jean-Paul II, je crie du plus profond de ce millĂ©naire, je crie la veille de la PentecĂŽte:
Que descende ton Esprit !
Que descende ton Esprit ! Et quâil renouvelle la face de la terre de cette terre !
Amen.













