Comme je le disais hier, ce virus fait ressurgir des peurs dâun autre Ăąge, il semble lui-mĂȘme tout droit sorti dâune autre Ă©poque. Qui pouvait croire, aprĂšs presque deux siĂšcles de progrĂšs fulgurants dans le domaine de la mĂ©decine, aprĂšs la mise au point des vaccins, la dĂ©couverte de la pĂ©nicilline, les travaux sur la thĂ©rapie gĂ©nique, qui pouvait croire donc que lâhumanitĂ© se trouverait si dĂ©munie face Ă un si infime et si terrible ennemi ? Comment ne pas faire le parallĂšle entre cette Ă©tonnante et foudroyante maladie et la âpeste noireâ du 14Ăšme siĂšcle, apparue aussi brutalement et faisant immĂ©diatement des milliers, et bientĂŽt des millions de victimes, notamment sous sa forme la plus lĂ©tale : la peste pulmonaire, dĂ©jĂ ? Et me voilĂ partie, aujourdâhui, dans une exploration de mes ouvrages historiques, de lâHistoire de France dirigĂ©e par G. Duby Ă des articles de revues consacrĂ©es Ă lâhistoire, Ă la recherche dâinformations sur la maniĂšre dont cette maladie a Ă©tĂ© perçue, vĂ©cue, apprĂ©hendĂ©e par les populations de lâĂ©poque. Mes lectures ne sont pas finies, et je ne suis pas sĂ»r que ce soit une entreprise trĂšs saine en ces temps anxiogĂšnes, mais cette quĂȘte des causes, des origines, est ce qui mâhabite depuis ma plus tendre enfance. A cĂŽtĂ© du voyage physique, de la dĂ©couverte de contrĂ©es plus ou moins lointaines, le vagabondage dans les livres, dâun article dâencyclopĂ©die Ă lâautre, dâun mot Ă lâautre dans un dictionnaire, dâune notion Ă une autre, a toujours Ă©tĂ© pour moi source de perpĂ©tuel ravissement. Cette recherche, vaine et illusoire probablement, des explications, des chaĂźnes de causes et dâeffets, est Ă lâorigine de ce goĂ»t pour lâhistoire et la gĂ©nĂ©alogie, de cette passion pour lâarchĂ©ologie, de cette attirance pour tout ce qui est liĂ© Ă la crĂ©ation, littĂ©raire aussi bien quâartistique. Car une des caractĂ©ristiques essentielles de lâĂȘtre humain, câest bien cette capacitĂ© Ă sâextraire des contingences, de la gestion de lâimmĂ©diat, pour forger un univers complexe mais absolument sans lien avec le monde matĂ©riel qui nous entoure voire nous enclot, un univers intellectuel, sensible, rĂ©pondant Ă des lois qui ne sont pas les lois naturelles. Et sâinterroger sur les origines, câest sâinterroger sur la naissance de cette dĂ©marche si essentiellement humaine. Lâarme la plus efficace contre les plus terribles Ă©pidĂ©mies de lâhistoire pourrait bien ĂȘtre cet incroyable foisonnement dâidĂ©es et de constructions intĂ©rieures, cette fantastique capacitĂ© crĂ©atrice qui constitue la contrepartie vitale la plus manifeste au grand nĂ©ant qui nous environne et qui nous dĂ©vorera tous.