Ăcumeur #28 : Manu
Le 13 novembre dernier, comme pour beaucoup dâĂ©cumeurs, jâai eu peur pour Manu quand jâai su quâil Ă©tait parti rĂ©aliser des photos du concert des Eagles of Death Metal au Bataclan. Et mĂȘme sâil sâen est tirĂ© sans une Ă©gratignure, je redoutais lâaprĂšs. Allait-il trouver le courage de remonter immĂ©diatement en selle ? Jâai eu la bonne surprise de le retrouver quinze jours plus tard dans la chaleur de lâAccorHotels Arena, face Ă face avec Johnny Hallyday pendant plus de deux heures et demie. Manu face Ă lâinterprĂšte de âRester vivantâ : lâimage Ă©tait forte. Lâinterroger pour ce blog mâest alors apparu comme une Ă©vidence. Manu est le second photographe que je rencontre aprĂšs lâincontournable Robert Gil.
(Manu) Mon premier concert, c'est Sting Ă Bercy en 1991 Ă lâoccasion de la tournĂ©e Soul Cages. J'avais quinze ans et demi, mon pĂšre m'avait accompagnĂ©. J'en garde un souvenir extraordinaire - moins de la prestation de Sting que de l'impression unique de pĂ©nĂ©trer dans cette salle immense, d'ĂȘtre Ă©bloui par les lumiĂšres, de ressentir les basses au fond de moi⊠J'Ă©tais fascinĂ© par lâinfrastructure. Nous Ă©tions venus trĂšs tĂŽt pour avoir la chance d'ĂȘtre bien placĂ©s - les places Ă©taient non numĂ©rotĂ©es. Nilda Fernandez, en premiĂšre partie, s'Ă©tait fait siffler jusqu'Ă ce qu'il joue son tube âNos Fiançaillesâ. Qui avait pris l'initiative d'acheter des places ? C'est moi. Mon pĂšre aime infiniment la musique mais il en Ă©coute peu. Par contre, quand il Ă©coute un disque, il ne fait rien d'autre. C'est une activitĂ© Ă part entiĂšre. Il n'Ă©prouve pas besoin de le réécouter puisqu'il peut se le rejouer dans la tĂȘte quand il veut. C'est un grand admirateur de Bach - il raffole des interprĂ©tations de Glenn Gould. C'est Ă lui que je dois mon amour de la musique. Mes parents se sont sĂ©parĂ©s peu aprĂšs ma naissance. Ma mĂšre Ă©coutait essentiellement de la variĂ©tĂ©. Je me souviens de courses Ă lâhypermarchĂ©, le samedi matin, et de chanter Ă tue-tĂȘte avec elle dans la voiture par-dessus la radio. Chez mon pĂšre il y avait un magnĂ©to Ă bandes Revox. J'avais ma bande, avec mes chansons - dont trois titres de Renaud : âMarche Ă l'ombreâ, âIt Is Not Because You Areâ et âDans mon HLMâ. J'Ă©tais fou de cet appareil. C'Ă©tait ma TV Ă moi. Je pouvais passer des heures Ă regarder la bande tourner d'une bobine Ă l'autre. Quand mon pĂšre a achetĂ© un magnĂ©tophone Ă cassettes, il a rĂ©alisĂ© une copie de la bande. Jâai pu emmener ma musique avec moi. A six ans, on m'offre ma premiĂšre platine disque. Et parmi mes premiers disques, il y a Le retour de GĂ©rard Lambert de Renaud (Manu me montre une photo qu'il a postĂ©e sur Facebook oĂč on le voit enfant, en pyjama rouge, avec une guitare jouet entre les mains et le 33 tours de Renaud Ă ses pieds). C'est un disque trĂšs important pour moi, car il dĂ©finit tout ce qui va faire partie de moi : l'Ă©nervement, l'humour, la politique, Bruce Springsteen⊠Je rĂ©citais les chansons par cĆur, sans avoir jamais appris les paroles. C'Ă©tait approximatif, je chantais ce que je comprenais Ă l'oreille. Les institutrices m'adoraient, elles me faisaient tourner d'une classe Ă l'autre pour que je fasse mon petit numĂ©ro (rires). AprĂšs Le retour de GĂ©rard Lambert, Je vais acheter les albums de Renaud les uns aprĂšs les autres. Puis ceux de Jean-Jacques Goldman. Je fais une fixette sur le diptyque Entre gris clair et gris foncĂ© et Non homologuĂ©. Le rock, ça arrive quand ? D'un coup. Je suis en vacances chez un copain Ă Bergerac. Chez le disquaire, il y a une promotion sur les cassettes audio. J'y retourne six ou sept fois pendant le sĂ©jour. Mes deux prĂ©fĂ©rĂ©es sont deux albums en concert des Rolling Stones : Still Life et Love You Live. Un peu plus tard, jâachĂšte Rattle And Hum de U2, avec cette incroyable pochette signĂ©e Anton Corbijn - je me demande, quand je fais des photos aujourd'hui, si je ne cherche pas Ă refaire inconsciemment la mĂȘme image. RĂ©trospectivement, je me rends compte que mon initiation au rock s'est fait par le biais d'albums en concert, un genre dont je demeure trĂšs amateur. Encore aujourd'hui, si j'ai le choix entre un Best of et un Live, je choisis systĂ©matiquement le second.
Ton premier CD ? Alchemy Live de Dire Straits. Qui est aussi mon deuxiĂšme concert - Ă la sortie de l'album On Every Street. A nouveau Ă Bercy. Inoubliable entrĂ©e en matiĂšre : le grand rideau qui tombe sur les premiers accords de la chanson, les lumiĂšres blanches braquĂ©es sur Mark Knopfler⊠C'est le deuxiĂšme et le dernier concert que je vois avec mon pĂšre - quand le groupe repassera quelques mois plus tard pour une deuxiĂšme partie de tournĂ©e, je retournerai cette fois-ci le voir avec un copain. Penses-tu qu'il Ă©tait soulagĂ© de ne plus devoir t'accompagner ? Il Ă©tait content de me faire vivre cette expĂ©rience mais je pense qu'il exĂ©crait ces grandes messes. J'ai eu la chance de ne pas avoir de grand frĂšre mais plein de petits mentors Ă droite et Ă gauche. J'ai picorĂ© chez chacun. Le hard rock, ça arrive quand ? En mĂȘme temps que la scĂšne de Seattle. Je n'avais aucun complexe Ă Ă©couter Ă la fois Nirvana, Guns N'Roses et Metallica. Par contre, j'ai fait un rejet de Noir DĂ©sir - j'avais plus de tendresse pour les amateurs de vestes Ă patchs que pour les romantiques en keffiehs (rires). Je changerai dâavis par la suite⊠J'ai eu la chance de voir Nirvana au ZĂ©nith. Avec Teenage Fanclub en premiĂšre partie, dont je n'avais jamais entendu parler. The Breeders Ă©tait Ă©galement au programme - mais le groupe n'est jamais venu. C'Ă©tait un concert Ă la fois puissant et brouillon. Ămotionnellement parlant, la violence Ă©tait inouĂŻe. Je n'ai jamais retrouvĂ© quelque chose de pareil, mĂȘme dans le black metal. Jâai vu Guns N'Roses Ă la mĂȘme Ă©poque, un concert Ă©pique avec Soundgarden et Faith No More en premiĂšre partie. Le rĂȘve amĂ©ricain depuis la porte de Vincennes. Tout ce dont un gamin de quinze ans peut rĂȘver - Lenny Kravitz en guest, Aerosmith sur deux morceaux⊠La prestation des Guns a ensuite Ă©tĂ© diffusĂ© sur Canal Plus - je l'avais enregistrĂ©e sur une cassette audio qui accompagnait chacun de mes trajets lors dâun stage que je faisais Ă la DĂ©fense. Je pense que j'aurai du mal Ă la réécouter aujourd'hui (rires). Et Metallica, enfin, Ă l'Hippodrome de Vincennes en 1993. Fantastique. Un cran au-dessus des autres. Contrairement Ă Guns N'Roses, j'aurai encore des frissons si je réécoutais l'enregistrement aujourd'hui. Le groupe avait jouĂ© super longtemps. Le son Ă©tait puissant. Les lumiĂšres Ă©taient magnifiques. A un moment, je tenais un tableau Excel sur lequel je rĂ©pertoriais tous les concerts que j'allais voir. Et parmi les colonnes de notation, je donnais mon apprĂ©ciation sur la qualitĂ© du son. Et la qualitĂ© des lumiĂšres. Un tableau que j'ai malheureusement perdu le jour oĂč le disque dur de mon ordinateur m'a lĂąchĂ© - je n'avais pas pris soin de le sauvegarder. Metallica, c'est aussi le premier concert oĂč je fais des photos. J'avais rĂ©ussi Ă introduire un appareil photo jetable dans lâenceinte de lâhippodrome.. Et qu'est-ce que ça donne quand tu fais des photos avec un jetable depuis les gradins ? Rien du tout (rires). Le seul moment oĂč tu peux avoir quelque chose sur la pellicule, c'est quand il y a des explosions sur scĂšne. Alors je guettais tout ce qui ressemblait Ă de la pyrotechnie. J'ai toujours adorĂ© les photos de concert. Quand j'Ă©tais au lycĂ©e, mes cahiers de texte Ă©taient couverts de photos de scĂšne dĂ©coupĂ©es dans la presse. Qu'est-ce qui te plait dans le hard ? Les grosses guitares. Et la batterie. J'y suis allĂ© crescendo. Slayer. Sepultura. Le black metal, le death metal, le heavy symphonique, ça par contre, je nâai jamais donnĂ©. J'ai par contre eu ma pĂ©riode prog rock : Dream Theater, Marillion - attention, je parle de la pĂ©riode Steve Hoggart, la plus gratinĂ©e (rires)⊠Je n'en tire aucune fiertĂ©. Ni aucune nostalgie. J'ai mĂȘme eu une pĂ©riode celtique - Alan Stivell, Michel Tonnerre, Tri Yann. Six mois. Un épiphĂ©nomĂšne dans ma vie. Mais je n'Ă©coute plus du tout ça aujourd'hui. La photo, ça devient sĂ©rieux quand ? En 2012, mon ami Laurent dâAbus Dangereux me propose un pass photo pour couvrir le festival SonisphĂšre Ă Amneville. Et lĂ , c'est la rĂ©vĂ©lation. Pour la premiĂšre fois j'ai l'occasion de rĂ©aliser des photos dans des conditions privilĂ©giĂ©es, en Ă©tant devant la scĂšne alors que d'habitude, j'Ă©tais perdu au milieu des gradins - je ne suis pas du genre Ă venir des heures Ă l'avance pour me prĂ©cipiter sur les barriĂšres de sĂ©curitĂ© dĂšs l'ouverture des portes. Le moment que je prĂ©fĂšre, ce sont les dix derniĂšres minutes qui prĂ©cĂ©dent l'entrĂ©e en scĂšne. L'Ă©quipe technique a fini de faire les rĂ©glages. Tu comprends que c'est Ă©minent. Le rythme cardiaque s'accĂ©lĂšre. C'est un mĂ©lange d'excitation et de stress. C'est un moment oĂč je ne parle pas. La photo a dĂ©multipliĂ© les sensations Ă cet instant prĂ©cis - puisque je sais que je ne vais avoir que trois morceaux pour rĂ©aliser des photos et que je vais devoir m'adapter Ă une scĂ©nographie que je ne connais pas Ă l'avance. C'est Ă la fois de l'impatience et de la plĂ©nitude.
Est-ce que le stress de devoir rĂ©ussir tes photos ne te gĂąche pas le dĂ©but du concert ? Non. Parce que ce que je vis Ă ce moment-lĂ , j'adore le vivre. Le seul souci, au contraire, c'est redescendre. Je peux avoir du mal Ă me reconnecter avec le spectateur que je redeviens ensuite. Je ne fais pas systĂ©matiquement des photos. Parfois, je ne demande pas de pass, parce que je ne veux rien rater. Je suis trĂšs content des photos de Savages que jâai rĂ©alisĂ©es lors de leur passage Ă la Maroquinerie en dĂ©cembre dernier, du coup, je n'en ai pas refait quand je suis retournĂ© les voir. Le plus important, ça reste d'assister au concert. Raison pour laquelle j'achĂšte toujours ma place pour pouvoir rester dans la salle - les photographes sont parfois mis Ă la porte passĂ© les trois premiers morceaux . Tes plus grandes Ă©motions en tant que spectateur ? Tool Ă l'Olympia en 2002. Je donnerai n'importe quoi pour revivre ne serait-ce que dix minutes de ce concert. Metallica l'annĂ©e suivante, le jour oĂč le groupe a donnĂ© trois concerts dans Paris. La Boule Noire Ă 13h00, le Bataclan Ă 18h00 et le Trabendo Ă 22h00. J'ai eu la chance d'assister aux trois. Ăa faisait quatre ans que je ne les avais pas vus - et quatre ans, c'est long quand c'est ton groupe prĂ©fĂ©rĂ©. C'Ă©tait il y a treize ans, mais pourtant j'ai l'impression que c'Ă©tait Ă une autre Ă©poque : il n'y avait pas cette frĂ©nĂ©sie liĂ©e aux rĂ©seaux sociaux, les places ne partaient pas en deux minutes, le marchĂ© noir n'Ă©tait pas aussi prĂ©sent⊠Renaud Ă la MutualitĂ© en 1995. Le voir, enfin, aprĂšs l'avoir Ă©coutĂ© toute ma vie. C'Ă©tait trĂšs fort. Bruce Springsteen Ă Bercy en 2005. Il m'a fait pleurer. Le clichĂ© est vrai : il chante devant 15.000 personnes, et pourtant, tu as l'impression qu'il chante pour toi. A un moment du concert, ton regard croise le sien. Et lĂ , c'est fantastique. Springsteen, c'est une passion grandissante chez moi. Je n'ai ratĂ© aucun concert de lui depuis 2005. J'Ă©coute tous les live officiels qu'il rend disponibles - et il en met en paquet actuellement. Et j'ai bien sĂ»r achetĂ© des places pour les deux dates de la tournĂ©e âThe Riverâ. As-tu une relation de fan par rapport Ă la musique ? Dans une certaine mesure, oui. Une dĂ©dicace, une photo avec l'artiste, ça me fait plaisir. Faire pied de grue devant l'hĂŽtel, par contre, non. Renaud, par exemple, tu l'as rencontrĂ© ? Oui, Ă Ris Orangis, en 1996. C'Ă©tait un concert de dĂ©but de tournĂ©e, un peu secret. Ma petite amie de lâĂ©poque avait rĂ©ussi Ă savoir dans quel restaurant il allait dĂźner avant le spectacle. Elle m'a tendu un piĂšge puisqu'elle m'a donnĂ© rendez-vous lĂ -bas sans me dire pourquoi.   Jusqu'oĂč es-tu allĂ© par fanatisme ? Faire quatre heures la queue devant le Virgin MĂ©gastore pour une dĂ©dicace de Metallica par exemple. Toujours pour Metallica : demande Ă un ami de venir m'attendre Ă l'aĂ©roport Ă mon retour du Japon - mon vol atterrissait Ă 20h00 - pour qu'il me conduise directement au Stade de France.
Es-tu allĂ© loin pour voir des concerts ? En Californie pour voir Janeâs Addiction sur le dĂ©but de leur tournĂ©e de reformation. Nine Inch Nails Ă New York. Tool Ă Los Angeles, et aussi Ă San Diego sur une tournĂ©e rĂ©cente. Nick Cave au Royal Albert Hall, Ă Londres - c'est la tournĂ©e qui passait par le Grand Rex Ă Paris, mais j'avais envie de le voir dans cette salle. D'une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, j'adore aller dans des salles oĂč je ne suis jamais allĂ© - pas plus tard que le mois dernier, j'ai fait lâaller-retour Ă Rouen pour voir Ghost au 106.
Des galĂšres ? J'avais profitĂ© de vacances Ă Chicago pour aller voir Anthrax. J'avais fait une demande de pass photo qui avait Ă©tĂ© approuvĂ©e. Le soir-mĂȘme, j'ai la mauvaise surprise de constater que je n'Ă©tais pas sur la liste. Et je n'ai mĂȘme pas pu acheter de place - le concert affichait complet. En Floride, j'avais des places pour un concert de Bruce Springsteen Ă Tampa. Mais son claviĂ©riste est dĂ©cĂ©dĂ© deux jours avant et le concert a Ă©tĂ© annulĂ©. Tes plus grandes Ă©motions en tant que photographe  ? Johnny Hallyday Ă Bercy en novembre dernier. J'ai pris un pied monumental. J'ai eu la chance de bĂ©nĂ©ficier de conditions incroyables puisque j'ai pu faire des photos pendant tout le concert. A ce jour, c'est la sĂ©rie dont je suis le plus fier. Nine Inch Nails. J'ai photographiĂ© un de mes hĂ©ros. C'est un concert dont je me souviens avec Ă©motion - c'est grĂące Ă Thomas Ayad, qui est dĂ©cĂ©dĂ© le 13 novembre dernier, que j'ai pu rĂ©aliser ce rĂȘve. Slash, j'Ă©tais hyper Ă©mu Ă©galement. Ensuite, la rĂ©ussite de mes photos joue sur ma perception du reste de la soirĂ©e. Je prends moins de plaisir Ă un concert oĂč j'ai fait des photos un peu moyennes. Mais j'adore ça. Parfois, je me demande si je cherche pas Ă refaire tous les posters que j'avais punaisĂ© dans ma chambre d'adolescent (rires). Combien de temps tâa t-il fallu pour retourner au concert aprĂšs le 13 novembre dernier ? Huit jours. A l'occasion du concert de Left Lane Cruiser, Ă Point FMR. Câest un groupe de country garage originaire de l'Indiana auquel je suis particuliĂšrement attachĂ© : c'est le premier Ă avoir imprimĂ© une de mes photos sur une pochette de disques. Le groupe savait que j'Ă©tais au concert de Eagles Of Death Metal. Le chanteur m'a fait un gros hug avant de commencer le concert. C'est une dĂ©dicace qui m'a fait chaud au cĆur. Durant le mois qui a suivi les Ă©vĂ©nements, l'ambiance des concerts Ă Paris Ă©tait survoltĂ©e. Les groupes aussi bien que le public Ă©taient habitĂ©s par une envie d'en dĂ©coudre exceptionnelle. Le concert le plus fantastique de cette sĂ©rie a Ă©tĂ© celui de Savages Ă la Maroquinerie. Le groupe venait prĂ©senter les morceaux de leur album Ă sortir, Adore Life. Rien que le titre, dĂ©jĂ . La pochette reprĂ©sente un point levĂ©. Le message Ă©tait clair. Tout Ă©tait parfait ce soir lĂ . Comme si les astres s'Ă©taient alignĂ©s. Le 13 novembre, tu avais un pass pour rĂ©aliser des photos du concert des Eagles of Death Metal. Tu as eu la chance de ne pas ĂȘtre blessĂ© et de pouvoir rentrer chez toi dĂšs le soir-mĂȘme. Comment ça c'est passĂ© ensuite ? Pendant deux jours il ne s'est rien passĂ©. Le lendemain du concert, j'ai parlĂ© avec un ami photographe, Florian. C'est lui qui m'a convaincu de diffuser mes photos. PassĂ© l'extrĂȘme choc, tu reviens un peu Ă toi. Et j'ai dĂ©cidĂ© de faire ce que je fais d'habitude quand je reviens d'un concert : je poste sur mon site internet. Parce que ce concert, avant le massacre, c'Ă©tait une grosse fĂȘte. Les quarante-cinq premiĂšres minutes Ă©taient fantastiques. Je suis le premier Ă reconnaĂźtre que Jesse Hughes est un gros con. Mais son groupe est fantastique. J'en avais marre de voir sur Facebook des photos de voiture de flics ou de blessĂ©s soignĂ©s sur le trottoir. J'avais rĂ©alisĂ© des photos du public en transe. Il me tenait de partager les photos de ces gens rayonnants avant l'horreur. J'ai pleurĂ© deux fois. Quand mon ex-femme est venue me voir chez moi, j'ai pleurĂ© dans ses bras. Et au moment de publier la premiĂšre photo. Parce que beaucoup de spectateurs prĂ©sents dessus ne s'en Ă©taient pas tirĂ©s. J'ai reçu beaucoup de tĂ©moignages trĂšs Ă©mouvants. J'en reçois encore aujourd'hui. Aussi bien de la part de spectateurs qui Ă©taient prĂ©sents au concert que de proches des personnes dĂ©cĂ©dĂ©es. Ces photos ont aidĂ© certains Ă faire leur deuil. Il me tenait Ă cĆur de sortir quelque chose de positif de ce drame. C'est aussi une rĂ©action Ă chaud par rapport aux photos du bain de sang qui ont circulĂ©. Je voulais qu'il existe d'autres souvenirs que ces horreurs.
Est-ce que tu postes sur ton site internet dans la foulĂ©e du concert ? Non parce que je retravaille systĂ©matiquement avant de publier : les lumiĂšres, le cadrage⊠Je publie en gĂ©nĂ©ral le lendemain matin, vers 9 heures - ce qui fait que je passe parfois de nuits trĂšs courtes. La photo, pour moi, ce sont trois Ă©tapes distinctes : la prise de vue, le traitement, la publication. Je suis content que des gens voient mes photos. Je les rĂ©alise pour qu'elles soient vues. Est-ce que ce n'est pas dĂ©courageant pour toi de voir que tout le monde fait de la photo en concert avec son tĂ©lĂ©phone ? Pas du tout. Au contraire. Mais il ne faut pas se leurrer : le matĂ©riel compte beaucoup. Le retravail fait partie de la photo aujourd'hui. Je l'assume complĂštement. Mais je ne suis pas dogmatique par rapport à ça. Par ailleurs, je suis le premier Ă faire des photos avec mon tĂ©lĂ©phone et Ă les poster sur Instagram - mais ce n'est pas la mĂȘme chose. Ăa t'apporte quoi de faire des photos ? Ăa me fait vivre le concert plus longtemps. Photos : Lâincontournable Benoit Grimalt.
















