Journée de pute.
Dans mon entourage, beaucoup de mes proches ont l'image de la pute indépendante, financièrement à l'aise et qui propose ses services ponctuellement, histoire de se faire un peu d'argent de poche. Évidemment, la pute précaire qui suce 3 clients à la chaîne dans un hôtel miteux ou dans la voiture d'un client, ça fait difficilement bander. Et pourtant, même en tant une pute “ privilégié ” par rapport à certain.es, ma vie de travailleur du sexe n'est pas ponctué de séance de shopping au bras de charmants SugarDaddy, d'hôtels de luxe ou d'hommes d'affaires friqués. Non, ma vie de TDS est plutôt composé de lapins régulièrement posés par des clients, de fantasmeurs qui me voient comme un téléphone rose à dispo et gratuit ou de négociateur avide qui veulent me la mettre sans capote.
C'est moins bandant sur le papier, mais c'est plus proche de la réalité que la vision Pretty Woman de la chose.
J'avais envie de partager ici ma routine de pute, sans embellir la chose, dans toute sa beauté et sa banalité.
Il est 11H. J'ouvre difficilement les yeux, je me suis encore couché trop tard. Merci Tumblr et sa ressource inépuisable de GIF porno. Je prends quelques secondes pour savourer l'instant magique ou ma journée n'a pas encore commencé, ou je suis dans un flou totale entre le rêve et la réalité, loin des responsabilités de la vie d'adulte.
Je roule hors du lit et j'attrape mon téléphone, je désactive le monde avion et c'est partie pour la déferlante de SMS / appels manqués ( j'avais précisé pas d'appel sur mon annonce, bordel c'est pas compliqué ).
Je suis déjà fatigué alors que la journée n'a pas démarré. Je tente de m'attarder sur les messages respectueux, mais ils sont trop peu nombreux parmi les “ slt prix?” qui me piquent les yeux. J'ai envie de les appeler un par un et de gueuler que c'est pourtant pas compliqué d'écrire une phrase, en plus, c'est gratuit, merde.
Calme toi. Je pose mon téléphone, je me lève, avale mes antidépresseurs, retourne me lover dans mon lit. Je ne veux pas le quitter. Je veux fusionner avec lui, dans l'épaisseur moelleuse du matelas, ne faire qu'un avec mes draps tachés de mouille.
J'ai faim, mais je n'ai pas envie d’avaler mon habituel bol de riz, rien que d'y penser ça me dégoûte profondément. Cette pensée suffit à me donner l'énergie d'envoyer mon menu à mes potentiels futurs clients. J'esquive les messages qui me tutoie ou sms trop longs qui me prenne la tête d'avance, et je copie-colle à la chaîne mon habituel texte de présentation.
Je passe des minutes entières à répondre, en prenant soin de détecter les fantasmeurs des clients qui veulent réellement un rdv. Il y a des jours ou je ne tombe que sur des mecs qui me font perdre du temps et de l'énergie. C'est usant, on devrait être payé pour ça, juste l'action de répondre à tous ces types, surtout si la puterie est ta seule source de revenue. Tu es précaire mais ces mecs s'en foutent, ils veulent juste se branler gratuitement des tes SMS.
Tiens, je le sens sérieux lui. Thierry, 39 ans, il m'explique qu'il est cadre dans une société, qu'il mesure 1m80 et qu'il est blanc d'origine française. Je suis toujours mal à l'aise devant les clients qui jugent important de me dire qu'ils sont blancs, mais je ne relève pas et je lui propose un rdv dans la soirée. Il accepte, me donne son adresse et me demande si je suis branché frenchkiss. Il ne perd pas de temps inutilement, semble respectueux et je me projette déjà dans son petit studio au cœur du 7ème arrondissement. J'adore ce quartier, je m'imagine sortir de chez lui, la chatte encore mouillée, me poser en terrasse avec un verre de blanc sec avec les tunes de Thierry. Cette pensée m'apaise et me donne l'énergie dont j'avais besoin pour ma journée.
Je passe mon après-midi en slip devant la console, à me remplir de thé vert sans sucre.
J'ouvre twitter, je soupire, je ferme twitter. Ma vie serait plus douce sur ce putain de réseaux social. Je décide de me replonger dans le livre de Mona Chollet, “ beauté fatale”, loin de la violence des internet.
Le temps défile, il est déjà 18h. Je me traîne jusqu'à la douche, du Adore Delano à fond sur mon téléphone : j'ai besoin d'une musique bitchy à souhait pour me maintenir en éveil. Je me rase la chatte au dernier moment, mais je prends soin de laisser mes jambes pleines de poils en espérant ne pas me prendre de réflexions à la con de la part de Thierry. Je sens l’amande douce et la testostérone. Curieux mélange.
Hésitation de dernière minute. Je m’imagine les pires scénarios possibles dignes de Faite entrer l’accusé. Si on découvre mon cadavre découpé dans une baignoire, j’espère qu’iels prendront au moins la peine de me genrer correctement à la rubrique nécrologique.
Je repense au vin blanc, et l’idée du cadavre découpé dans la baignoire disparaît presque immédiatement de mon cerveau anxieux.
Je me maquillage, parfume, j’enfile un string et je regarde mon téléphone avant de quitter mon cocon. Je me sens beau, bonne, baisable. Je suis prêt à bouffer le monde, en commençant par Thierry.
En parlant de lui, il m’a envoyé un sms, mais j’étais trop occupé à chanter du Adore sous ma douche.
« Dsl, urgence avec ma femme, je me vois dans l’obligation d’annuler, excuse moi, je te tiens au courant bise »
Évidemment Thierry, évidemment.
Je suis fatigué.


















