Cet obscur objet du désir
(Initialement publiĂ© le 29/6/2009) Â
Je suis rĂ©cemment tombĂ© sur la citation dâun sociologue anglais, Michael Bull, qui a dit au sujet de la musique et de lâiPod « The aesthetic has left the object âthe record sleeveâ and now the aesthetic is in the artifact, the iPod, not the music ». Quand jâĂ©tais plus jeune quâaujourdâhui, nous achetions des disques Vinyl, des trentroitours. Le trentroitours Ă©tait un vĂ©ritable objet, grand comme un petit tableau, ostensible, manipulable. Câest pourquoi on lui a donnĂ© le nom un peu solennel dâAlbum. Plusieurs pochettes dâalbums Ă©taient cĂ©lĂšbres voire historiques. Certains ne se souvenaient dâun disque que par ce quâil y avait sur la couverture : on disait « la vache » au lieu de dire Atom heart mother. Parfois, comme pour le White Album des Beatles ou le Metal Box de PIL le design de la pochette donnait son nom Ă lâalbum. Il y avait des pochettes avec une fermeture Ă©clair, un pop up, des pages de journaux, un miroir, un raton laveur. CâĂ©tait lâĂ©poque oĂč les maisons de disques impĂ©riales avaient compris que la qualitĂ© de lâArtwork pouvait parfois compenser la mĂ©diocritĂ© de la musique puisque, la pochette Ă©tait aussi la PLV du disque.  Et puis il y avait la matiĂšre, le carton, ce carton qui sâuse comme un jean avec lequel on a traĂźnĂ© partout et qui conserve en lui quelque chose de notre histoire personnelle, de notre expĂ©rience unique. Notre exemplaire dâun album nâĂ©tait pas interchangeable. Notre copie du disque, avec ses craquements, ses craquelures et ses Ă©cornures racontait notre vie. On nâachetait pas de la musique on achetait des fĂ©tiches. La dĂ©sirabilitĂ© de la musique sâincarnait dans un objet physique. Une part de la valeur de la musique Ă©tait aussi dans lâobjet physique. Un album Ă©tait le signe extĂ©rieur de notre culture, sa matĂ©rialitĂ©. Car en fait on ne fait pas quâĂ©couter la musique, la musique sâarbore, la culture sâarbore, lâidentitĂ© sâarbore. Comme les perles. Lorsque le CD est arrivĂ©, lâobjet de musique sâest soudain quelconcifiĂ©. La pochette qui avait jadis lâimpact dâune photo en couverture dâun magazine avait dĂ©sormais la taille dâun pauvre huitiĂšme de page. Le boĂźtier en plastique anguleux, voire contondant Ă©tait tout sauf glamoureux. Dans cette coque stĂ©rile lâalbum Ă©tait prĂ©servĂ© de toute usure. Tous les exemplaires dâun CD se ressemblaient, devenaient interchangeables. Avec le CD, la pochette de disque est devenue packaging. Le CD nâĂ©tait rien dâautre que le conteneur du vĂ©ritable produit quâĂ©tait la musique. Ce nâĂ©tait plus un objet de dĂ©sir mais une nĂ©cessitĂ© logistique. Cette Ă©tape dĂ©glamoursifiante du boitier de CD a trĂšs naturellement menĂ© Ă la musique numĂ©rique, au MP3. . Lorsque lâobjet nâest quâemballage on peut facilement se dĂ©faire de cet oripeau. La musique sâest dĂ©sincarnĂ©e. Elle nâest plus quâun souffle qui sort dâun appareil. La « pochette » du disque est rĂ©duite Ă un timbre poste, un repĂšre visuel, un moyen de distinguer un titre dans un cover flow. Cliquez sur lâicĂŽne dâExcel pour lancer Excel, cliquez sur lâicĂŽne dâEminem  pour lancer Eminem. La « pochette » de disque est passĂ©e du rang de fĂ©tiche Ă celui dâicĂŽne, mais, hĂ©las, au sens le plus platement informatique dâicĂŽne. Steve Ballmer, ci-devant patron de Microsoft, a prophĂ©tisĂ©, pas plus tard que la semaine derniĂšre, que tout allait devenir numĂ©rique. Jâai regardĂ© par deux fois, la dĂ©claration Ă©tait bien datĂ©e de Juin 2009. Je pensais que cette idĂ©e Ă©tait acquise depuis au moins 1999(1) : chacun pense depuis des annĂ©es que nous vivons dans lâĂšre du numĂ©rique, que câest lĂ la nouvelle vie moderne, que tout va inĂ©luctablement aller sur les ordinateurs, les tĂ©lĂ©phones portables et Internet. Tout va se dissoudre dans la grande soupe des bits. Et si ce nâĂ©tait pas vrai ?  Et si cet Ă©lan vers la dĂ©matĂ©rialisation de tout nâĂ©tait quâune Ă©tape, quâune illusion, que lâadolescence, forcĂ©ment excessive de la rĂ©volution numĂ©rique ?  Michael Bull dans la citation qui a dĂ©clenchĂ© cet article dit : ce nâest pas parce que la musique a cessĂ© dâĂȘtre matĂ©rielle que le besoin de fĂ©tiche, dâobjet ostentatoire de dĂ©sir a disparu. Cette place a Ă©tĂ© occupĂ©e par lâiPod (et lâiPhone). LâiPod nâest pas seulement le contenant universel de musique, il est la pochette de disque ultime, la MĂšre de tous les Albums, le fĂ©tiche personnel qui a digĂ©rĂ© tous les autres. La sortie dâune nouvelle version de lâiPhone est accueillie comme jadis la sortie du nouvel album dâune mĂ©ga rock star, avec des queues dĂ©lirantes devant les magasins. Soudain on redĂ©couvre que les gens veulent encore possĂ©der des choses dĂšs lors quâelles sont dĂ©sirables. Ils sont mĂȘme prĂȘts Ă les payer avec du vrai argent. Et il y a au moins une entreprise qui gagne de lâargent en vendant des atomes, câest Apple en face de si nombreuses entreprises qui en perdent en vendant des bits. Mais tout le monde est malgrĂ© tout sur les rangs pour produire des bits, parce que c'est moderne. Nous sommes tous allĂ©s, la fleur au fusil (et moi le premier depuis 25 ans) vers le tout numĂ©rique, la virtualisation et la mise en rĂ©seau. Tout devait devenir accessible, il ne devait plus y avoir de frottement dans la circulation des biens, des contenus et des services; les coĂ»ts marginaux de production et de transport de lâinformation devenaient quasi nuls (sauf quand il fallait passer par un OpĂ©rateur Mobile). Tout ça Ă©tait tellement facile. Tellement facile que lâĂšre du numĂ©rique est devenue lâĂšre du plĂ©thorique. La promesse du numĂ©rique câest que vous allez pouvoir dâun lĂ©gendaire clic de souris mettre tout ce que vous voulez en ligne, la mauvaise nouvelle câest que vous allez ĂȘtre un milliard Ă pouvoir le faire aussi. Alors, the next thing you know, tout finit par ĂȘtre volatil, Ă©phĂ©mĂšre, immĂ©diatement remplaçable, sans valeur, parce que supplantĂ© dans notre attention par mille autres tentations. Nous arrivons Ă la fin des annĂ©es 2000. Il est peut-ĂȘtre temps de se reposer la question de la matĂ©rialitĂ© et de la valeur. La question de la raretĂ©, du dĂ©sirable, de lâun-tant-soit-peu durable, du non volatil. Alors mĂȘme que la musique nâa jamais Ă©tĂ© aussi accessible, de maniĂšre gratuite ou payante, lâaffluence aux concerts devient de plus en plus importante. Pourquoi ? Parce quâun concert est un moment unique, inoubliable. Quâil porte en lui quelque chose de non reproductible, de limitĂ©, dâexclusif, de mĂ©morable. Laissons donc Steve Ballmer, en retard dâune guerre, numĂ©riser le monde et occupons nous de le re-matĂ©rialiser. Il y a beaucoup Ă apprendre en allant Ă contre courant de tout ce que le NumĂ©rique a apportĂ©. Câest notamment lâobjectif de lâInternet des Objets tel que je lâentends. En devenant eux-mĂȘmes directement connectĂ©s au rĂ©seau, les objets nâabdiqueront plus leur valeur. Ils nâauront plus Ă lâapporter en offrande au ventre infiniment glouton des iPhones et des Googles en Ă©change de 15 secondes dâAttention. AprĂšs lâAccessibilitĂ© et le Social, les maitres mots de la nouvelle Ă©volution seront la DĂ©sirabilitĂ©, lâExpĂ©rience, le Non Reproductible, le Sens, en gros : la Valeur. Les nouveaux rĂ©volutionnaires seront somme toute des rĂ©actionnaires.Â
(1) Il est Ă©tonnant que le grand patron de Microsoft nâait pas lu le livre Ă©crit il y a une dizaine dâannĂ©es par son prĂ©dĂ©cesseur, Bill Gates (ça sâappelait en français en Route vers le Futur ou un truc comme ça) et qui disait dĂ©jĂ que tout serait numĂ©rique et tout et tout (et quand je dis "et tout et tout" je pĂšse mes mots).Â













