Il m'appelle "ma chérie"
Jâai 25 ans lorsquâil est nommĂ© Ă un poste hiĂ©rarchique dans le prestigieux journal oĂč je travaille depuis deux ans. DĂšs quâil arrive, il tient Ă ce quâon dĂ©jeune ensemble. En 15 ans, on dĂ©jeune si souvent ensemble que je ne peux plus compter. Il est lâun de mes chefs, donc je dĂ©jeune sâil veut quâon dĂ©jeune. Je crois benoĂźtement quâil en va ainsi de tous les journalistes de la rĂ©daction, et puis des collĂšgues masculins mâapprennent quâen 15 ans, ils nâont jamais Ă©tĂ© invitĂ©s. Mais avec moi, il faut dĂ©jeuner, câest important.
Chaque fois que jâentre dans son bureau pour discuter dâun article, jâai droit Ă un commentaire Ă©logieux sur ma plastique, ma tenue, ma coiffure, mon maquillage. Je viens parler angle, papier, enquĂȘte, reportage, il me rĂ©pond "cette jupe vous va tellement bien", "vous ĂȘtes si jolie", "surtout ne maigrissez pas", "vos yeux ont une couleur incroyable", "jâaimerais bien ĂȘtre Ă SA place", "vous sentez trĂšs bon". Je viens proposer un sujet pour le journal et il me dit : "Il nây a rien de meilleur que de faire lâamour Ă une femme quâon aime". Il m'appelle "ma chĂ©rie".
Parfois, il vient Ă mon bureau sous un prĂ©texte quelconque, parle de choses et dâautres et trouve appropriĂ© de mâembrasser sur le front. Jâai demandĂ© Ă mes confrĂšres sâil les embrassait sur le front, eux aussi. Ils mâont dit que non.
Quand je tombe enceinte de mon premier enfant, il me dit: "Mais câest voulu ?". Je suis trĂšs enceinte de mon deuxiĂšme enfant lorsque, au cours dâun Ă©niĂšme dĂ©jeuner, il me prend la main, la porte Ă ses lĂšvres, lâembrasse et me dĂ©clare, les yeux dans les yeux, que "si seulement" jâavais vouluâŠ. Mais bon, je nâai pas voulu.
Lorsque je rentre de mon congĂ© parental et quâon mâattribue un placard mĂȘme pas dorĂ©, je ne suis pas trĂšs contente et il sâen aperçoit. Il me dit : "Si vous Ă©tiez plus gentille, ça ne se passerait peut-ĂȘtre pas comme ça." Je demande Ă mes confrĂšres garçons si eux sont "gentils", je ne suis pas sĂ»re quâils comprennent la question.
Je sais que certains pensent : "Elle y trouve sĂ»rement son compte", mais jâai un placard, je ne suis pas trĂšs bien payĂ©e et la fonction hiĂ©rarchique que jâoccupais avant de partir en congĂ© maternitĂ© mâa Ă©tĂ© retirĂ©e, alors je ne crois pas. Câest vrai que jâai dĂ©jeunĂ© gratuitement quelques fois.
Il Ă©tait intelligent, parfois drĂŽle, il nâavait pas les mains baladeuses, il nâa pas essayĂ© de mâentraĂźner dans sa chambre dâhĂŽtel, il nâa pas tentĂ© de me violer, mais jâĂ©prouve encore cette petite salissure ordinaire, quotidienne, dâavoir Ă©tĂ© considĂ©rĂ©e comme un paquet de viande. Et de nâavoir pas su quoi dire.