Lettre à celui que j'aurais dû être
Je t’écris – toi qui aurais dû surgir de moi – dans un fracas de nerfs, comme si ma gorge se retournait d’un seul coup contre le monde et qu’elle y plantait sa langue arrachée pour dire non à tout ce qu’on m’a imposé, à tout ce que mes os ont dû porter comme une croix de chair étrangère. Je t’écris, ombre droite, frère futur, éclat de lumière mal formée, toi que j’aurais dû être, toi que j’ai poursuivi comme un chien affamé poursuit sa propre absence. Je t’écris du fond du ventre – là où tournent encore les vieux ordres, les vieux mensonges, les vieux rituels d’une identité cousue au fer rouge sur un corps qui n’en voulait pas. On m’a voulu femme. On m’a façonné de biais, à coups de raisons tordues, de mots viciés, d’injonctions comme des clous enfoncés dans la tête. Et j’ai marché droit dans la gueule de leurs attentes, comme un condamné traverse un corridor qui ne mène qu’au mur. J’ai marché, marché, marché encore, jusqu’à perdre la forme de ma propre volonté, jusqu’à ce que mes pas soient des spasmes et mes pensées des lambeaux. Tu aurais dû naître debout en moi – tu aurais dû sortir d’un coup, dans une gerbe de feu, comme un cri d’homme trop longtemps ravalé. Mais ils t’ont écrasé, étranglé, pressé dans le moule d’un autre dont le reflet me dévorait. Je t’écris maintenant parce que le monde pue de son évidence infecte, parce que je suis las de mordre dans les interdits qu’on m’a forcé à avaler, las de tenir ma colère en laisse comme une bête de cirque droguée. Le monde n’a pas droit sur toi. Ni sur moi. Ni sur cette mutation en marche, sur ce chantier de chairs révoltées qui hurle pour se rassembler enfin sous une forme qui ne ment pas. Je t’écris avec les ongles, avec les dents, avec tout ce qui reste d’instinct non brisé. Je t’appelle, toi, moi, nous – qui tournoyons dans le même cyclone de désarticulation, d’éclairs, de visions battues par la fièvre. Je ne te promets pas la joie. Elle n’existe pas pour ceux qui sortent du gouffre. Je ne te promets pas l’affection, ni les regards droits, ni les mains propres. Ces choses-là , je ne les ai jamais crues pour moi. Je n’ai jamais su tenir le bonheur sans qu’il ne me glisse des doigts. Mais je te promets la vérité, la brûlure juste, la reconquête de ton nom, de ton souffle, de la place exacte où ton thorax doit frapper l’air. Je te promets le retour – non pas tendre – mais incandescent, du corps qui se reconnaît enfin hors des prisons de la pensée domestiquée. Je suis encore un chantier, un amas d’organes en révolution, un alphabet de chair qui s’invente mot par mot. Mais je t’atteins, tu m’entends, je le sais : tu t’agites sous ma peau comme un animal qui ouvre les yeux. Un jour – pas celui où la société m’accordera une étiquette, pas celui où la raison m’offrira un certificat – non : un jour de dislocation pure, de fièvre parfaite, je te laisserai passer. Je te laisserai surgir dans ta verticalité neuve, sans honte, sans permission, avec cette force sauvage que ni les lois ni les morales ni les vieux fantômes ne pourront plus éteindre.
Toi, ce que j’aurais dû être, je t’appelle encore – reviens reviens REVIENS – dans les fibres, dans les nerfs, dans l’os brûlé. Et quand enfin tu entreras dans le monde, ce ne sera pas un homme docile mais la déflagration même de tout ce que j’ai refusé de mourir.















