JOUR 14 / ROYS PEAK TRACK / FOX GLACIER
La chambre est plongée dans le froid glacial dès six heures du matin. Ici aussi, la fenêtre est ouverte.
Le réveil sonne dans une demi-heure.
Nos sacs sont prêts depuis la veille et nous partons au petit-déjeuner pour finir de vider nos affaires de la cuisine. La cuisine est complètement vide, ce qui dénote entièrement avec le reste de notre séjour.
Dans le salon, quelques personnes s'affairent ici et là à manger ou organiser leur journée.
Le soleil n'est pas encore levé. Ce matin, nous partons pour la Roys Peak Track, après la flemme d'hier. Une hollandaise s'approche et me demande si nous y allons et si nous pouvons les déposer, elle et une amie.
Et c'est ainsi que tout retour en arrière n'était plus possible.
La voiture chargée, nous disons donc au-revoir à cette auberge qui nous aura accueillis durant quatre jours et partons en direction du chemin.
Le parking est déjà rempli. Les hollandaises nous distancent déjà et nous nous mettons en marche, d'un pas sûr.
La randonnée n'est qu'une ascension de 1228 mètres sur 16 kilomètres aller-retour, aucun plat en vue et la montée commence dès le début. Aucun échauffement possible.
Et ça commence sacrément à pic ! La gorge brûle, chaque pas devient plus difficile que le précédent. Madame me dit plusieurs fois d'arrêter, de l'attendre à la voiture.
Les moutons me narguent, je le sens.
Je me dis qu'au point où j'en suis, je préférais me mettre à quatre pattes et bouffer de l'herbe moi aussi. Tout, plutôt que continuer à grimper...
Au bout d'environ une heure, ou un peu plus, et après avoir vidé la moitié de ma première réserve d'eau, la montée devient un peu moins pénible. Non pas que le chemin se soit amélioré, mais mon corps s'est enfin échauffé à un tel effort, et je continue de grimper, souhaitant un peu moins décéder.
Des raccourcis encore plus abruptes coupent à travers le chemin, et comme si nous n'en chions pas assez comme cela, nous les empruntons. Histoire de déconner...
La deuxième partie est plus pénible pour Madame qui commence à ressentir la fatigue et à peiner à son tour. Nous croisons très peu de personnes dans un sens comme dans l'autre. Beaucoup moins que sur les autres randonnées. Peut-être que nous n'étions pas si en retard ce matin...
J'ai beau lever la tête, je ne vois pas de chemin, ce qui nous empêche d'anticiper l'effort et d'imaginer le restant. En plus, malgré le ciel bleu et le soleil, nous ne voyons pas le sommet, complètement occulté par un bloc de nuages épais.
La météo, avant de partir, indiquait un ciel dégagé sur la montagne à partir de midi. Un peu de patience, ça va le faire...
Épuisés, nous ne comptons plus les micro-arrêts pour souffler un peu ou boire de l'eau.
Nous entamons l'ascension au niveau des nuages, et le chemin déjà parcouru disparaît tout bonnement derrière nous. Le froid commence à mordre et nous nous rééquipons pour rester au chaud.
Finalement, nous arrivons au point de vue. Je respire. Mal. Mais je respire.
Moins d'une dizaine de personnes se trouve assis le long de la roche. Comme prévu, la vue est entièrement occultée.
Je me dis qu'un peu plus bas, en sortant des nuages, nous pourrons déjà prendre quelques photos.
C'est à cet instant que Madame m'annonce que nous sommes au point de vue...
L'envie de mourir revient brusquement...
Le chemin change du tout au tout, non pas sur la pente, qui elle, se fait toujours présente, mais sur la qualité de ce dernier. Au début, nous pouvions compter sur quelque chose de terreux/herbeux, du genre doux avec les pieds. À cet instant, nous foulons de nos chaussures poussiéreuses des foutus cailloux, de la taille de ceux du Rob Roy.
La visibilité de la route à suivre n'est pas évidente à cause des nuages, et nous ne croisons presque plus personne. Vient un pseudo embranchement. Devant notre désarroi, je sors mon GPS et indique à Madame que nous devons continuer la route par une petite descente avant d'atteindre un autre embranchement, celui-ci indiqué sur la carte.
Bornée, Madame refuse de prendre une petite descente et s'engage sur le pseudo chemin qui nous fait face.
Ceci n'était pas un chemin.
Nous nous retrouvons à errer à flanc de montagne dans une herbe trempée, avec le risque à chaque instant de tomber vers notre trépas.
Merde, je commençais tout juste à ne plus avoir envie de mourir !
Dans cette panade, nous apercevons bien plus bas d'autres randonneurs qui empruntent, eux, le bon chemin. Ayants rejoints un chemin plus officiel après avoir crapahutés pendant plusieurs bons mètres, je fais part à Madame de mon opinion concernant l'irresponsabilité dont j'estime qu'elle vient de faire preuve, et nous continuons l'ascension dans le silence le plus total...
Mais enfin, à quelques mètres de nous, perdu dans les nuages, nous apercevons le poteau indiquant le sommet. Nous retrouvons nos hollandaises, ainsi que deux trois autres randonneurs.
Devant une absence de vue pure et simple.
Le sommet culmine à 1578 mètres d'altitude.
D'après la météo, nous en avons au minimum pour une heure à attendre que les nuages se lèvent.
Qu'à cela ne tienne, nous nous installons pour manger, dans le froid. Le poteau est rempli d'inscriptions marquant le passage de tous les randonneurs ayant atteint le sommet, nous en profitons pour laisser un message pour l'anniversaire de notre nièce, ce jour, et pour lui enregistrer un petit message. Nous rencontrons également un français, dont les camarades sont restés au point de vue plus bas.
Fébrilement, tout le monde attend...
Histoire de ne pas être monté pour rien.
Vient midi et quelques nuages s'écartent pour laisser passer le ciel bleu, mais ce n'est pas encore ça. Le français nous dit qu'à ce compte là, il vaut mieux encore attendre, pour ne rien regretter.
Effectivement, nos gars sûrs norvégiens avaient raison ! Petit à petit, le ciel se dégage de plus en plus, et enfin, nous pouvons admirer le panorama qui, à l'image de la difficulté du chemin parcouru, est l'un des plus beaux qu'il nous ait été donné de voir.
Contents, après une heure et demie passée au sommet, nous redescendons sans aucun nuage, baignés dans le soleil. Nous pouvons finalement voir les chemins que nous devinions à la montée.
De retour au point de vue, un nombre impressionnant de randonneurs prend des photos et se trouve posé le long de la roche. Je me demande s'ils savent que le chemin n'est pas fini et que la vue est d'autant plus impressionnante là-haut.
La redescente est longue en revanche. La pente, difficile à la montée, semble encore plus compliquée à rebrousser et nous nous voyons même obligés de trottiner sur certaines portions pour rester stables.
Miraculeusement, aucune cheville n'aura été blessée durant cet exercice.
Téméraires, nous empruntons les raccourcis de l'aller qui semblent définitivement dangereux à descendre. J'annonce à Madame que tant pis, j'y vais, au pire, je roulerai.
"Oui, parce que Pierre qui roule..."
C'est à cet instant que Madame gagne le prix de la vanne la plus pourrie du séjour...
Toujours en pleine descente, vers quatorze heures, je me rends compte que c'était l'heure d'arrivée que nous avions prévu pour la prochaine auberge située à trois heures de route. Essoufflé, j'appelle pour décaler.
Le parking en vue, nous détalons le plus rapidement possible pour rejoindre Fox Glacier.
En route, nous longeons un lac sublime et je m'arrête pour laisser Madame prendre quelques photos. Nous redémarrons.
C'est à cet instant qu'elle m'annonce qu'elle a perdu mon Batman...
Nous approchons de Fox Glacier et un local nous double en nous faisant un doigt et en nous balançant une bouteille d'alcool.
On est les bienvenus, c'est cool.
Playlist : Blink-182 - Please Take Me Home