Du “retournement” de la courbe au retour du halo : vers un moment Piketty ?
“Prospective” - La baisse du nombre de chômeurs de catégorie A masque la hausse équivalente des autres catégories, que l’on désigne parfois sous le terme de “quasi-chômage” ou “halo de chômage”. Ce phénomène, classique des périodes de “reprise”, ne doit pas masquer sa hausse structurelle depuis une vingtaine d’année. Véritable mesure de la précarisation de l’emploi, elle matérialise le déclassement de toute une partie de la population. Aussi, politiques et commentateurs se trompent quant ils pensent que les “bons” chiffres du chômage participeront de la réduction de la coupure entre les élites et le peuple. Bien au contraire, ils l’accentueront. Nous spéculons dès lors sur les conséquences de ce mouvement : s’il peut conforter le discours dominant sur “l’assistanat”, il peut aussi contribuer à remettre la question des inégalités et du précariat parmi les sujets qui peuvent être mis à l’agenda du débat public. S’il est quelqu’un pour l’incarner, un “moment Piketty” pourrait donc survenir.
Au vu de la fatale et régulière augmentation des dernières années, on ne pourrait que se réjouir des relativement bons chiffres du chômage (pour la catégorie A) tombés ce mois-ci, si les autres catégories de chômage n’avaient pas augmenté dans le même temps dans une proportion équivalente. Au moins a t-il cesser d'augmenter, pour se stabiliser à un niveau historiquement élevé. “Phénomène classique des reprises économiques”, pourra t-on défendre. N’est-il pas vrai que les retournements de tendance sur le “marché de l’emploi” débutent souvent par une période de baisse du chômage conduite sur un mode extrêmement précaire ? Mais sommes-nous véritablement dans cette situation ?
L’annonce qui a été faite ne peut être considérée comme une grande surprise. Certains indicateurs économiques sont en effet redevenus favorable. La confiance des ménages comme celle des entreprises est, par exemple, à un plus haut d’environ 5 ans, tandis que les défaillances d’entreprises, tout en se situant à un niveau encore élevé, sont à un plus bas depuis la mi-2013. Le marché de l’interim donne des signes de reprise. Il n’en faut pas moins pour que des conjoncturistes fiables (OFCE, Xerfi, voir UNEDIC) anticipent pour 2016 une baisse sensible du taux de chômage en France.
Commentateurs et politiques pourront donc spéculer sur “l’inversion de la courbe”, signe de la “reprise économique” portée par les “réformes”, au risque de masquer le véritable phénomène marquant : la poursuite, et même le renforcement, de la précarisation du marché de l’emploi. On l’appelle le halo du chômage, ou le quasi-chômage : il est constitué par l’ensemble des individus cherchant un travail et immédiatement disponible, tout en disposant déjà d’un “petit boulot” (temps partiel, CDD à court terme), d’un stage, d’une formation... Depuis une vingtaine d’année, ce phénomène ne cesse de prendre de l’ampleur, au point aujourd’hui de représenter le tiers du chômage “classique”.
Alors, si la situation n’est pas un épiphénomène, et si un nouveau “bug” n’est pas révélé dans la construction des statistiques de l’emploi, dans quelle situation sommes-nous ? Il faudrait, pour le savoir avec certitude, que la suite de la séquence habituelle s’enclenche, que la croissance augmente franchement, et que celle-ci se révèle riche en emploi - deux conditions qui, au stade de développement actuel de nos économies, engendrent depuis plusieurs années parmi les économistes, quant à leurs conditions de réalisation, de profonds débats. Sans discuter ici la thèse de la "stagnation séculaire", force est de constater à tout le moins que "l'alignement des planètes" reste très incomplet. La baisse des prix du pétrole, celle de l'euro, la faiblesse des taux d'intérêts, sont compensés par d'immenses incertitudes sur la croissance dans les pays émergents, par les défauts persistants de l'euro, par le maintien de la financiarisation de l'économie et des entreprises.
Les économistes hétérodoxes soulignent parfois que les économies ont la conjoncture de leur structure, mais l'on ne prend la pleine mesure de la puissance de cette analyse qu'en l'articulant avec le fait très probable que les agents, dans leurs actions (que celles-ci soient rationnelles ou passionnelles) agissent d'abord et avant tout en fonction de la "confiance" qu'ils ont dans l'avenir. Si les faiblesses du capitalisme financier ne sont plus à prouver, le paradoxe est que cette crise liquide peu à peu, dans l'ensemble des pays Occidentaux, les reliquats des institutions du capitalisme fordiste. De sorte que ce qu'il ressort aujourd'hui, c'est une relative mise en cohérence du système malgré ses faiblesses, une réduction (provisoire ?) des contradictions, rendant possible une détente (provisoire ?) de la crise - à condition cependant, et c'est là le point essentiel, que les gens y croient.
Les déterminations de la confiance ne reposent pas uniquement sur des considérations matérielles économiques. Le politique, le culturel, le social, déterminent largement l'espace des représentations, et sa base matérielle repose, par exemple, au moins autant sur l'éducation d'une population que par l'évolution des comptes en banque (ce d'autant plus que les gens sont logiquement bien plus sensibles aux dégradations qu'aux améliorations). Autant dire que que l'évolution de la confiance s'effectue de façon assez largement indépendante des évolutions du cycle économique.
C'est pourtant dans ces situations que, paradoxalement, le rôle des hommes politiques est primordial, et c'est ici que nous pensons que les gouvernements occidentaux vont payer une erreur historique de politique économique, celle de la flexibilisation des mécanismes de marché. Car les deux adresses politiques primordiales pour appuyer une reprise, sont aujourd'hui, sans l'ombre d'un doute, la sécurité et la protection, parce que ces garanties poussent à l'investissement et à la consommation. Or les politiques menées, pour le coup, rendent structurelles à la fois la précarisation du marché du travail et l’apprêtée de la concurrence internationale dans un contexte de politiques non-coopératives visant à compresser sa demande pour exporter chez le voisin sa propre déflation. Ces politiques renforcent donc, au lieu de contrebalancer, le mouvement de creusement des inégalités au sein des sociétés développées, lui-même relégitimé, dans l'espace des représentations, voir provoqué, par une stratification éducative plus inégalitaire qu’autrefois, et surtout en voie d'ossification.
Dans ces conditions, la majorité de la population ne "verra pas", directement ou par ses proches, la reprise du marché de l’emploi, mais bien plutôt sa précarisation par rapport à la situation qui précédait la crise. Elle verra que la “remise en route” s’accompagne d’une dégradation par rapport à l’avant. Le contraste entre cette situation et la communication rendue encore plus optimiste des hommes politiques ne pourra par conséquent que contribuer à l’accentuation de la coupure entre les élites et les gens, et non pas à sa réduction, comme d’aucuns en haut lieu se plaisent à le croire. Le problème, pour l’opinion, n’est décidément pas principalement la perte de la souveraineté nationale, mais d’abord [1] (le second étant la cause du premier) l’inconséquence des élites nationales.
Ce double phénomène, économique et politique, contribuera certainement à amplifier les attentes des Français sur un discours centré sur “la valeur travail”, la dénonciation de l’assistanat, voir du coût social de l’immigration. Mais il peut aussi contribuer à remettre sur le devant du débat public la question des inégalités - économiques bien sûr, mais aussi et surtout politiques. On imagine ce que cela pourrait donner en période de “reprise”, où le pessimisme laisse alors place à la colère, le fatalisme à la revendication. Charge à une ou plusieurs personnalités politiques, médiatiques, intellectuelles, d’incarner cette potentialité.
Le moment Zemmour ne se terminera pas, mais le moment Piketty, lui, pourrait alors véritablement débuter.
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[1] Outre bien sûr les questions identitaires ou culturelles... que cela plaise ou non de l’admettre.
PS : l'avantage avec les analyses prospectives, c'est que quelques temps après, à la relecture, apparaissent pour ce qu'elles sont : des exercices de fiction. C'est pourtant un exercice indispensable, mais cela n'engage que nous.












