Lâultime consolation dâavoir ratĂ© sa vie, ou simplement dâĂȘtre malheureux : garder en soi la ferme croyance que, dans dâautres circonstances, cela aurait Ă©tĂ© possible.
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Lâultime consolation dâavoir ratĂ© sa vie, ou simplement dâĂȘtre malheureux : garder en soi la ferme croyance que, dans dâautres circonstances, cela aurait Ă©tĂ© possible.

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DĂ©sir nouveau, ou renouveau, dâĂ©lĂ©gance, de discipline, dĂ©sir dâefforts conscients, de redressement, en un mot dâĂ©veil Ă la vie. Un dĂ©sir de tempĂ©rance, de justesse, de pertinence dans mes actions. Prendre le temps de me faire plaisir, de me faire du bien. Prendre le temps de prendre le temps.
"Je ne cesse dâen refaire lâexpĂ©rience et de me regimber contre elle, je ne veux pas croire au fait malgrĂ© son Ă©vidence : la plupart des gens manquent de conscience intellectuelle : il mâa semblĂ© mĂȘme souvent que quand on en a, on y est aussi seul quâau dĂ©sert dans la ville la plus peuplĂ©e. Chacun vous y regarde en Ă©tranger et continue Ă faire fonctionner sa balance, nommant ceci bon, cela mauvais ; nul ne rougit de honte quand vous laissez entendre que ses poids sont creux ; nul ne sâindigne contre vous : peut-ĂȘtre rit-on de vos doutes. Je veux dire ceci : que la plupart des gens ne trouvent pas mĂ©prisable de croire telle ou telle chose et dâagir dâaprĂšs elle sans avoir pesĂ© le pour et le contre, sans avoir pris une conscience sĂ»re de ses suprĂȘmes raisons dâagir, sans mĂȘme sâĂȘtre donnĂ© la peine de sâenquĂ©rir de ses raisons ; les hommes les plus douĂ©s et les femmes les plus nobles font encore partie de ce grand nombre."
Friedrich Nietzsche, Le gai savoir, trad. Alexandre Vialatte, 1882.
LâidĂ©al serait de se sentir vivre sans avoir besoin de se le prouver.
Jean-René Hugenin, Journal.

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Ceux-lĂ mĂȘme qui me sont les plus chers, je les ai mal aimĂ©s. Jâai Ă©tĂ© nĂ©gligeant, Ă©goĂŻste, mal intentionnĂ©. Jâai longtemps pensĂ© que jâĂ©tais bon, quelquâun de bien, et si je lâai bien Ă©tĂ©, je nâai absolument rien fait de cette bontĂ©. Jâai toujours Ă©tĂ© passif, prĂ©sent sans jamais me mouiller. Dois-je me pardonner ? JâĂ©tais jeune, je me cherchais, je croyais avoir le temps, je croyais peut-ĂȘtre que mes proches mâattendaient, attendraient le temps quâil faut. JâĂ©tais, en un mot, faible. SĂ»rement je le suis encore.
Je nâai pas Ă©tĂ© forcĂ© Ă dĂ©fier ma nature.
Aujourdâhui jâai pleurĂ© en lâembrassant. Il est si difficile de dire je tâaime Ă ceux Ă qui nous ne sommes pas habituĂ©s Ă le dire. Mon dieu comme mon enfance me manque. Il me semble survivre Ă un monde qui nâest plus, et Ă un enfant qui nâest plus. Il me semble ĂȘtre dans la peau dâun autre que je ne connais pas, ou bien de regretter une vie qui nâest pas la mienne.
Quelque chose a déserté la vie
Je ne nage plus en plein délire
Les herbes hautes ont quitté les champs
Je ne sais plus ce que je dis
« Humble comme je suis qui ne suis rien qui vaille »
Quand lâenfance est passĂ©e, lâĂ©ducation faite, tant bien que mal, que les annĂ©es passĂ©es ont assis notre caractĂšre, le mien, guidĂ© au fond par un intime sentiment de nullitĂ©, que sâoffre Ă nous ?
Jâai changĂ© de carapace, câest certain. Jâai changĂ© beaucoup en apparence. Le fond est malheureusement restĂ© le mĂȘme. Une jalousie mĂȘlĂ©e dâun Ă©tonnement Ă©merveillĂ© pour les autres. Je ne cesse dâĂȘtre surpris par la capacitĂ© toute naturelle des autres Ă exister, faire, ĂȘtre, conduire leur existence dans des schĂ©mas stĂ©rĂ©otypĂ©es, quand ma vie Ă moi me semble dâun illogisme sidĂ©rant. Jâai une certaine haine de lâalcool qui mâa rĂ©vĂ©lĂ© aux autres (et Ă moi-mĂȘme), dans tout ce que jâavais de plus ridicule, de plus intime donc. De lĂ me vient la mauvaise estime que jâai de moi-mĂȘme, qui nâĂ©tait peut ĂȘtre dĂ©jĂ pas grande. Mais cette premiĂšre mauvaise estime tenait de la timiditĂ©, elle Ă©tait donc excusable, surmontable peut-ĂȘtre mĂȘme. La seconde tient de la honte, provoque le dĂ©goĂ»t de soi, et ce terrible sentiment dâĂȘtre illĂ©gitime Ă vivre.
Jâaimerais tout quitter, me refaire quelque part. Mais on nâa rien sans rien. Hors je nâai rien. Je crois avoir rien. Il faudrait faire le constat de ce que jâai rĂ©ellement, faire le mĂ©nage en moi, ordonner, ranger, classer, tout ce que je nâai jamais su faire dans ma vie. Je me sens, comme toujours, dĂ©passĂ©, spectateur, et le bruit de la vie des autres mâempĂȘche de mettre la mienne en marche. Autour de moi, on marche plus vite que moi, et, cĂ©dant le pas Ă tous, je reste sur place. Combien de fois, avec lâalcool, jâai sautĂ© le pas, mais bien vite je me suis mis Ă tituber, et me suis retrouvĂ© Ă terre. Toutes les fois que jâessaye de vivre, il semble que je me brĂ»le les ailes. Il y a, dans lâart de vivre, une justesse qui mâest inaccessible. Ou bien trop timide, ou bien ridicule, pas de juste milieu.
Ha ! Quel apitoiement !⊠En vĂ©ritĂ© je ne me plains moins que jâessaye encore et toujours de mâĂ©claircir, pour me dĂ©livrer justement de ces sentiments. Est-ce quâil est trop tard ? Est-ce que quelque chose mâĂ©chappe ? Moi qui ai tant pensĂ© pour ne rien avoir Ă regretter, pour essayer de prĂ©voir les catastrophes qui me semblaient destinĂ©es. Ou bien a-t-on beau vouloir faire, et nous nâĂ©chappons pas Ă un certain dĂ©terminisme ?
Je nâai plus de famille, et je sais que cette orphelinat me coĂ»te, mâaffecte Ă©normĂ©ment. Plus de nid familial, ni dâexemples Ă suivre. Plus de soutien, plus dâenjeux. Libre de tout, seul dans ma chair.
Quelque chose me pousse Ă me retourner, rebrousser chemin. Un murmure vient de lĂ -bas, jâentends, au loin, une voix qui me susurre, trĂšs doucement : « Cherche encore. »
QuĂȘte de soi, exploration, dĂ©couverte, se frayer un chemin dans ces broussailles intĂ©rieures, Ă©cartant avec tendresse les feuillages, pour aller oĂč ? Nulle part vraiment, se dĂ©couvrir pour le simple plaisir de se mouvoir quelque part oĂč lâon se sent bien, chez soi, en soi. Tout le bonheur de la solitude vient de lĂ . Je veux ĂȘtre adolescent encore, reprendre cette marche curieuse au goĂ»t inĂ©puisable de dĂ©couverte, dâaventure, dâinĂ©dit, de fraĂźcheur, de chaleur, de vie en somme, oĂč tout est communion avec la nature et le silence. Fermer les yeux sur tout ce qui est hideux, oublier les hommes, le bruit, la ville, ne plus considĂ©rer que les choses pures, silencieuses dans leur chant de beautĂ©, devenir soi-mĂȘme minĂ©ral, mourir dans la mĂ©ditation immobile dâune goutte dâeau, percĂ©e dâun rayon de soleil, sur un tapis de mousse touffue, imbibĂ©e dâeau pure, vibrant de lumiĂšreâŠ
Comme je me suis mis Ă Ă©crire, je me suis mis Ă arrĂȘter dâĂ©crire, sans le vouloir, et sans savoir vraiment pourquoi.

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Ce quâil faut bien comprendre dans le « câĂ©tait mieux avant », câest quâil sâagit bien souvent de lâexpression du regret dâun certain Ă©tat moral des consciences, non dâun conservatisme atavique.
Je sens que je me perds, mâefface. Je sens que je disparais. Que tout sâengourdit, ma pensĂ©e, mon regard. Que tout va bientĂŽt faire silence, et que pour de bon je me serais vraiment perdu. Mon enthousiasme sâenroue un peu, Ă©tant donnĂ© que je suis de plus en plus sage, de plus en plus pertinent. Le stress, lâangoisse diminuent, je vais dans des lieux mais je ne vois plus rien, ni les visages, ni les objets, je ne vois plus les dĂ©tails et je ne me sens jamais lĂ . La seule fois oĂč je me sens vivant, peut-ĂȘtre, au travail, mais câest un autre moi qui nâest pas vraiment celui que jâaimerais ĂȘtre. DâoĂč me vient cette incapacitĂ© Ă me sentir ? Jâessaye dâactualiser mon attention, Ă forcer le sentiment de ma prĂ©sence, mais rien, un ogre sommeille sur mon cerveau, Ă©crase toutes perceptions franches. Peu importe le bien, le mal de ma vie, je suis prĂȘt Ă tout affronter, quâon me redonne seulement le sentiment dâĂȘtre lĂ , bien Ă©veillĂ©, quâon me redonne mon cerveau dâavant. Je sens que tout mâĂ©chappe, quâil nây est plus rien qui soit de mon ressort.
RĂȘve dâune discussion avec un vieux riche qui cherche par tous les moyens Ă devenir immortel. Ă un moment je dis « je me fous dâĂȘtre immortel, ce que je cherche câest rencontrer Dieu. »
Toujours, voir plus grand, plus haut, plus libre. SâĂ©lever au-dessus de tout, se prendre soi-mĂȘme dans les bras et sâĂ©lever au-dessus du quotidien. Nous sommes, je suis, trop souvent beaucoup trop humble envers moi-mĂȘme, je nâose pas, par mauvaise habitude, jâattends, je cĂšde la place Ă tout⊠Jâaspire Ă plus de force, dâaffirmation de soi, dâĂ©vidence dans ce que je suis et veux surtout. Je ne suis certainement pas un homme de convictions, je ne crois profondĂ©ment quâau doute, qui est ma premiĂšre conviction, et le seul garant valable des quelques autres que jâai glanĂ©es ici et lĂ . Je suis souple sur tout, car tout dĂ©pend de tout, et je nâai pas trouvĂ© moi-mĂȘme de quoi dĂ©pendre. Alors je ne suis rien, que de passage toujours, dâun Ă©tat Ă un autre. Cette impermanence mâempĂȘche de me prendre trop au sĂ©rieux, mâassure lĂ©gĂšretĂ©, libertĂ© dâesprit, mais fait aussi ma solitude et quelque fois mon dĂ©sespoir. HĂ©las câest ce que je suis.
Ce matin je me rĂ©veille avec la triste pensĂ©e, le douloureux constat que je nâĂ©cris plus. Je ne suis pourtant pas devenu insensible au monde de la pensĂ©e. Câest surtout que, ma vie personnelle ne me mettant pas dans la bonne disposition, les portes du cĆur sâhabituent Ă rester fermĂ©es. Jâai besoin de plus de solitude, de plus de libertĂ©, pour que mon monde intĂ©rieur se rĂ©veille, que le manĂšge des rĂȘves redĂ©marre. Heureusement, je sais et je sens que tout est encore lĂ , intact, derriĂšre les portes. Ă, comme jâaimerais encore Ă©crire de la poĂ©sie ! Câest avec cet amer regret que je me rĂ©veille ce matin, ici, dans la belle Alsace que jâai dĂ©couverte avec mon pĂšre il y a une dizaine dâannĂ©es. Quand la poĂ©sie que je portais en moi commençait tout juste Ă se manifester non plus en rĂȘves vagues mais aussi en mots, et jâĂ©crivais des poĂ©sies sur rien, sur la poĂ©sie elle-mĂȘme, sur lâincomprĂ©hensible beautĂ©, lâincomprĂ©hensible Ă©tonnement que je ressentais, et ressens encore, pour toute chose. Ha ! Je dĂ©couvrais lâAlsace et je la trouvais merveilleuse. Je regardais les filles aussi. JâĂ©tais tombĂ© amoureux pour un regard. Aujourdâhui je repasse par les mĂȘmes chemins que jâavais empruntĂ©s avec mon pĂšre, pour retrouver quelque chose de lui. HĂ©las tout est diffĂ©rent maintenant, je ne suis plus le jeune adolescent que jâĂ©tais, naĂŻf, plein dâespoir, jeune en un mot. Je suis revenu un peu des choses, mĂȘme si jâai gardĂ© un fond dâenthousiasme. Câest tout de mĂȘme vrai que je ne suis pas heureux. Et pourtant ! Il me semble parfois, soudain, en flĂąnant dans ces charmants villages, en passant par certains chemins qui longent les vignes, Ă lâextĂ©rieur de la ville, il me semble que tout est encore possible. Jâaime follement lâatmosphĂšre que créé le soleil sur le paysage alsacien, enfin mon Ăąme respire. Le village, la vie mondaine, et tout de suite Ă cĂŽtĂ©, les vignes en hauteur, la montagne, lâĂ©vasion, la solitude, la nature. Disposition gĂ©ographique merveilleuse qui contente mon esprit.

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IdĂ©e du moment : mĂ»rir, pour moi, a Ă©tĂ©, et est encore, une dĂ©mystification des choses. Et la dĂ©mystification sâopĂšre lorsquâon ose, lorsque ĂȘtre courageux nâest pas une option. Alors la rĂ©ussite fait office de rĂ©alisation, de dĂ©mystification : ce nâĂ©tait donc pas si terrible. On est de facto plus fort, plus libre, plus grand. « Qui ose gagne ». Ă retenir quâil faut toujours aller au-devant des choses, traquer le doute et la crainte oĂč quâils se trouvent, pour cela ĂȘtre pro-actif.
Je me sens de plus en plus libre, de plus en plus fort, grand, capable. Pour la premiĂšre fois depuis que je tente dâexister, je peux dire quâil me reste certes beaucoup Ă faire, mais le chemin est dĂ©sormais bien entamĂ©.
âL'Histoire est rusĂ©e, disait un cĂ©lĂšbre politique. L'Histoire roule tous les gens avec leur crĂ©dulitĂ©. Cela se passe toujours « autrement ». Ce n'est jamais ça. Les idĂ©es ne se rĂ©alisent pas dans l'Histoire ; l'Histoire dĂ©tĂ©riore les idĂ©es, elle va mĂȘme Ă l'encontre des idĂ©es ; c'est qu'en vĂ©ritĂ© on a voulu autre chose que ce qu'on croyait vouloir. Les idĂ©es n'Ă©taient que les impulsions des masques passionnels, qui se rĂ©alisent en dĂ©tĂ©riorant les idĂ©es, qui n'Ă©taient que les alibis des impulsions.â
â Ionesco, Journal en miettes.