Un vieil homme, trÚs vieux, sur un banc, attendant le bus. Il tient un grand bouquet de fleurs. L'homme qui ne parle pas entre, cÎté cour. Il s'assied à cÎté du vieil homme, et s'occupe avec un livre.
Ah, bonjour, jeune homme. On va aux cours ? (l'homme opine) Ah, c'est bien, il faut profiter des Ă©tudes, c'est une chance d'en avoir. Vous avez fait du latin ? (l'homme acquiesce) Du grec ? (idem) C'est beau la jeunesse... Plein de choses en tĂȘte, cela fourmille. Que lisez-vous ? (l'homme lui montre son livre) C'est un philosophe, non ? (L'homme opine encore) Aaaah, c'est bien. (le vieil homme regarde vers le ciel, heureux) C'est bien.
Entre une dame, cĂŽtĂ© cour.Â
LA DAME, condescendante.
Eh ben ? Vous attendez le bus monsieur ? Mais ça sert Ă rien aujourd'hui, ils sont tous en grĂšve ! Encore une agression, tout le monde est dans la rue, ils ont bloquĂ© les avenues, ils manifestent mĂȘme au centre ! C'est la folie !Â
Ah bah oui, faut pas rester lĂ , vous aller attraper la mo... la crĂš... vous allez attraper froid.
La dame sort, cĂŽtĂ© jardin.Â
Ah, ces grĂ©vistes ! On ne peut rien contre, monsieur, remarquez. Vous alliez en cours ? (l'homme opine) Allez, avec vos internets, vous allez bien trouver un camarade qui vous enverra ses notes ! Moi, j'allais au cimetiĂšre. Voir la femme de ma vie. Je n'ai jamais pu la marier, mais qu'est-ce que j'Ă©tais amoureux d'elle... J'en entends beaucoup Ă la radio, et dans les romans, qui disent que le grand amour ce n'est pas quelque chose qui existe, mais une... (il cherche le mot) une illusion. Eh bien non, moi je l'ai connu. Isabelle, c'Ă©tait son nom, et je l'ai rencontrĂ©e, oh, quand j'Ă©tais plus jeune que vous. J'avais seize ans Ă l'Ă©poque, et j'Ă©tais un solide gaillard. Oh, rien Ă voir avec ce que je suis maintenant, hein ! Elle quittait l'Ă©cole de jeunes filles, on n'avait pas encore les Ă©coles mixtes Ă l'Ă©poque, mais bon, je ne pense pas que ça aurait changĂ© grand chose. Donc, elle quittait l'Ă©cole, j'en Ă©tais lĂ ? Et alors la laniĂšre de sa serviette a craquĂ©, et toutes ses affaires ont volĂ© sur le trottoir ! Elle Ă©tait Ă deux doigts de pleurer, avec sa lĂšvre qui tremblait... Je ne sais pas ce qui m'a pris, mais j'ai couru Ă travers la rue, c'Ă©tait la rue Belliard, vous savez, la grande rue parallĂšle Ă la rue de la Loi ? Et j'ai ramassĂ© ses affaires. LĂ , nos yeux se sont croisĂ©s, et je n'oublierai jamais ce moment... (il s'arrĂȘte.) Enfin... Je ne vous dĂ©range pas avec tout cela ? (l'homme nie.) Mais je ne me suis pas mariĂ©. On s'est frĂ©quentĂ© pendant trois ans, trois annĂ©es pendant lesquelles j'Ă©tais fascinĂ© par tout ce qu'elle me racontait, de sa vie, de ses cours...Â
Et la guerre a éclaté. Elle est partie en exil en Amérique, et la derniÚre fois que je l'ai vue, je l'ai encouragée à partir, la vie deviendrait beaucoup trop dure pour elle. Nous nous sommes dit au revoir comme dans tous ces films, moi en uniforme, tout juste mobilisé, elle avec son petit costume de voyage... Mais quand ses parents l'ont vue prendre mes mains, ils sont venus la récupérer tout de suite. Elle a continué ses études à New York, et m'a envoyé quelques lettres, mais je ne l'ai plus revue depuis. Oh à la fin de la guerre, elle est rentrée, bien sûr, mais elle avait rencontré un homme trÚs savant, et elle l'avait épousé. Je me souviens de sa derniÚre lettre... "Jean", disait-elle, "Jean, tu dois me comprendre. Mes parents ne me laisseront pas épouser un homme qui n'a pas fait d'études. Je veux que tu saches que j'ai été trÚs heureuse avec toi, mais je vais me marier. Je ne sais pas si on devrait se revoir... Je voudrais que l'on s'aime dans une autre vie."
Mais vous voyez, jeune homme, il faut faire des Ă©tudes, faire son chemin dans la sociĂ©tĂ©. Si j'y avais pensĂ©, (il pleure doucement) j'aurais appris le latin et le grec, et les mathĂ©matiques ! Isabelle est devenue professeur de latin, et elle me parlait tout le temps d'auteurs que je ne connaissais pas, et j'Ă©tais pendu Ă ses lĂšvres... (il se reprend) Quand elle est rentrĂ©e en Belgique, je n'ai pas tentĂ© de la revoir, mais nous avions un ami commun qui me donnait de ses nouvelles ; elle a eu des enfants, elle a Ă©tĂ© trĂšs heureuse, et je suis content qu'elle ait eu la belle vie que je n'aurais pas su lui offrir ! Mais vous voyez monsieur, depuis le jour oĂč j'ai su que je ne la marierai pas, je collectionne les piĂšces de monnaie oĂč il est Ă©crit du latin dessus, et j'achĂšte des livres de latin, mĂȘme si je n'y comprends rien... Il faut faire des Ă©tudes, monsieur, vous ne savez pas la chance que c'est. Enfin, maintenant il n'y a plus vraiment de rĂšgles pour se marier. On n'Ă©tait peut-ĂȘtre pas nĂ©s Ă la bonne Ă©poque. Isabelle est morte en 1999, en dĂ©cembre. Moi, je suis passĂ© Ă l'an 2000, et mĂȘme 2010, alors que je n'ai rien fait de bien grand, je suis restĂ© ouvrier, je n'ai pas eu d'enfants, et je n'ai jamais cherchĂ© Ă me marier par la suite... Et en semaine, je vais au cimetiĂšre pour la voir... Quand je croise ses enfants et ses petits-enfants, je fais semblant de m'ĂȘtre trompĂ© de tombe. Au moins ils ne font pas attention aux fleurs, je peux les laisser lĂ sans problĂšmes. Allez, je crois que je vais rentrer. J'irai demain.
Le vieil homme se lÚve, et commence à marcher péniblement. L'homme le regarde, et soudain se lÚve à son tour, et prend le bouquet des mains du vieillard, et marche au rythme de ce dernier. Noir.
Un arrĂȘt de bus. On entend le bus qui s'Ă©loigne. L'homme qui ne parle pas entre cĂŽtĂ© cour. Il peste gestuellement. Une vieille dame arrive cĂŽtĂ© jardin, trĂšs lentement. Elle vĂ©rifie si le jeune homme est le seul Ă attendre le bus, toujours trĂšs lentement. Elle a peu de cheveux, tient une canne et un chapeau de la main droite.
Bonjour monsieur... Vous savez si le bus est dĂ©jĂ passĂ© ? Je ne vois personne d'autre Ă l'arrĂȘt de bus... Oui ? Oh. Voyez-vous, je me suis dĂ©pĂȘchĂ©e, et j'ai du mal Ă mettre mon manteau assez vite. J'habite au coin de la rue, mais ce n'est pas facile de me lever Ă l'heure. Oh, je suis rĂ©veillĂ©e, mais c'est se lever. On n'a plus les os solides, et le corps ne rĂ©pond plus aussi bien... Oh, mon chapeau est tombĂ©.
L'homme lĂšve la main pour faire signe Ă la dame de ne pas se baisser, et ramasse le chapeau.
Merci, monsieur, vous ĂȘtes bien aimable. J'ai bien du mal. Je ne devrais pas porter de chapeaux, mon coiffeur me l'a interdit parce que ça empĂȘche les cheveux de pousser, mais j'ai grandi au BrĂ©sil, je ne faisais que porter des chapeaux lĂ -bas. Vous connaissez Maurice BĂ©jart ? Je l'ai rencontrĂ© alors que je prenais des cours de danse, et il Ă©tait de passage Ă Rio. Nous faisions la leçon, et il nous regardait... La leçon se terminait toujours par des improvisations, et quand j'ai eu terminĂ© la mienne, Maurice BĂ©jart est venu vers moi. Il m'a dit alors qu'il Ă©tait impressionnĂ© par ma performance, et qu'il voulait m'avoir dans son ballet en Belgique. Pour moi qui venais de Belgique, c'Ă©tait incroyable d'ĂȘtre repĂ©rĂ©e par un maĂźtre du ballet belge en suivant des Ă©tudes au BrĂ©sil... J'avais 14 ans Ă l'Ă©poque. Je lui ai alors proposĂ© d'attendre le chauffeur de mon pĂšre (mon pĂšre avait un chauffeur, et cela donnait un grand standing au BrĂ©sil). Oh, quel plaisir j'ai eu quand mes parents ont parlĂ© Ă Maurice BĂ©jart ! Ah, notre bus arrive, enfin...
On entend le bus arriver, reprĂ©sentĂ© par une foule de gens qui marchent tout serrĂ©s. Les deux s'insĂšrent dans la foule.Â
Donc, oĂč en Ă©tais-je ? Oui, Maurice BĂ©jart Ă©tait alors venu avec moi chez mes parents. Mon pĂšre lui disait qu'il savait que j'avais le talent pour jouer avec les professionnels... Je me souviens de chaque mot de cette conversation, mĂȘme si cela fait soixante ans qu'elle a eu lieu... Que j'Ă©tais heureuse ! Un an plus tard, je suis rentrĂ©e en Belgique, et j'ai rejoint le ballet de Maurice BĂ©jart. Cela a Ă©tĂ© la plus belle pĂ©riode de ma vie. Je vous bassine avec tout ça, non ? (signe de dĂ©nĂ©gation) Non ? Vous ĂȘtes adorable. J'ai dansĂ©, dansĂ©, j'ai appris le chant aussi, j'Ă©tais la femme la plus heureuse du monde, et mĂȘme quand il a Ă©tĂ© temps de quitter le ballet, je continuais Ă danser et Ă chanter. Je m'Ă©tais mariĂ©e, et j'apprenais Ă mes enfants Ă danser.
Et puis un jour, j'ai eu une rupture d'anĂ©vrisme.Â
Quand je suis sortie de l'hĂŽpital, j'ai appris que je ne pourrais plus jamais danser. Je pouvais Ă peine bouger, mais j'Ă©tais tellement en colĂšre que j'ai tout jetĂ© Ă la poubelle, mes partitions, les affiches des spectacles que j'avais donnĂ©, toute ma correspondance reliĂ©e Ă la danse, mĂȘme les lettres de Maurice BĂ©jart... Ce n'est que quand j'ai voulu lancer mes chaussures de danse que ma fille s'est interposĂ©e et m'a dit non, maman, tu peux tout balancer si tu veux, mais garde ce souvenir. Vous descendez ici, monsieur ? Je descends ici aussi. Je me souviens de tout ce que j'ai jetĂ©, monsieur, je ne retiens plus beaucoup parce que je suis vieille, mais je me souviens des affiches, des partitions, du contenu des lettres de Maurice BĂ©jart que je connaissais par coeur. Je me souviens de la douleur le lendemain, quand j'ai vu que j'avais dĂ©truit tout ce que la maladie avait Ă©pargnĂ©. Je vois plein de gens parler de la fin du monde, monsieur, mais j'ai vĂ©cu la fin de ma vie, et j'aurais prĂ©fĂ©rĂ© la fin du monde.
Ils quittent le bus qui repart en coulisses. On installe un banc discrĂštement.
J'espĂšre que je ne vous ai pas trop embĂȘtĂ© avec mon histoire... Bonne journĂ©e, monsieur, moi, je vais au tram, vous prenez le mĂ©tro sans doute ? (l'homme opine) Oui ? Nous nous recroiserons sans doute... Merci, cela m'a fait plaisir de parler avec vous aussi. Au revoir.
La femme quitte la scÚne cÎté cour, toujours lentement. L'homme reste un instant, s'asseoit, et met son visage dans ses mains. Noir.
L'intĂ©rieur d'un bus. L'homme qui ne parle pas est assis. Arrive une jeune femme, en tenue de jardinage, qui s'assied sur un siĂšge en vis-Ă -vis du jeune homme.Â
LA JEUNE FEMME, l'air fatigué mais enjoué.
Bonjour m'sieur ! (l'homme lui sourit) Il fait froid aujourd'hui, hein ? Moi je travaille en extĂ©rieur, et le matin c'est dur de travailler dehors ! Mais y a pas beaucoup de gens dans le bus, c'est chouette pour parler. Je travaille dans les jardins, c'est pour ça que je suis habillĂ©e comme ça. Vous connaissez la Serre Magique ? Eh bien je vais prendre les instructions au bureau de la commune, puis je rejoins Michel, Michel c'est un autre jardinier, il a une voiture alors il me dĂ©pose lĂ oĂč je dois travailler.Â
Vous ĂȘtes pas un bavard, vous, hein ? (l'homme lui sourit et hausse les Ă©paules) Je vous embĂȘte pas, au moins ? (l'homme hoche la tĂȘte en signe de dĂ©nĂ©gation). Vous ĂȘtes gentil. Y a pas beaucoup de gens avec qui on peut parler comme ça, souvent les gens me tournent le dos. A part avec Michel, je parle pas vraiment avec les autres au boulot, et pour mon patron, un jour je suis arrivĂ©e avec un quart d'heure de retard Ă cause des travaux sur l'avenue Orban, et il m'a renvoyĂ©e chez moi et je n'ai pas Ă©tĂ© payĂ©e ce jour-lĂ . Depuis, je prends le bus une heure plus tĂŽt au cas oĂč. C'est pas correct, non, de renvoyer quelqu'un parce qu'il est en retard, non ? (l'homme approuve) Enfin bon, c'est pas comme si j'avais quelqu'un, je m'occupe de ma maman en rentrant, et j'ai pas trop le temps pour faire autre chose... Je pense que c'est votre arrĂȘt, lĂ , non ?
L'homme acquiesce, se lĂšve, la salue de la tĂȘte et commence Ă sortir du bus.
Attendez ! Vous ne voulez pas m'accompagner jusqu'Ă mon arrĂȘt ? Il y a un autre bus qui vous amĂšne plus loin sur la ligne de mĂ©tro lĂ -bas... J'aimerais juste un peu parler, si ça ne vous dĂ©range pas ?Â
L'homme hésite, pendant que le chauffeur et les navetteurs commencent à protester. Il tourne les talons et regagne sa place.
Merci. Je peux vous tutoyer ? T'es gentil, toi. Je te vois pas souvent Ă cette heure-ci, tu es parti en avance ? (l'homme opine) Ah, c'est vraiment sympathique de ta part de rester avec moi, ne t'en fais pas, il n'y a que quatre arrĂȘts jusque mon travail, et puis comme ça je te prĂ©sente Michel s'il est en avance aussi, et puis si tu as le temps un de ces jours, on peut prendre un cafĂ© aux galeries du mĂ©tro...
Le vieil homme, la vieille femme, et la jeune femme des scÚnes précédentes attendent le bus. Ils se regardent l'un l'autre, mais jamais réciproquement. Noir.
L'homme qui ne parle pas entre cĂŽtĂ© cour. On devine au dĂ©cor que les trois autres se trouvent plus loin, cĂŽtĂ© jardin. Il les remarque, et hĂ©site Ă les rejoindre.Â
Oh et puis merde. J'y vais Ă pied.