Partir-revenir /et toi fille verte de mon spleen
Je partais le dimanche soir et je revenais le jeudi.
Le dimanche soir, Ă l'heure de la mĂ©tĂ©o marine, aprĂšs les petits bateaux et avant le Masque et la plume et la critique me laisse tellement indiffĂ©rente mais c'Ă©tait juste ce qu'il fallait pour le dĂ©but de la route et pour oublier le cĆur lourd de les quitter, mon amour et puis la petite et le grand, j'emportais avec moi la toute petite. Il faisait jour quand on partait, s'il me souvient bien, Ă l'heure oĂč je partais, mĂȘme en hiver. Dans le sud, il faisais toujours jour, je m'en souviens.
On traversait le bleu des lagunes.
On bifurquait aprÚs les étangs de Salses, qui étiraient leurs eaux douces dans le couchant. AprÚs Salses et sa forteresse fauve qui marquait la frontiÚre du pays gavatx, on tournait vers le gris des CorbiÚres.
Les pĂąles des Ă©oliennes semblaient vouloir mĂ©langer le jour et la nuit, balançaient des Ă©clats de mĂ©tal roux entre les langues bleuies du ciel, j'avais une petite voiture au capot dĂ©foncĂ©, je m'en foutais, ça roulait, j'aimais bien rouler, j'aimais bien partir malgrĂ© mon cĆur lourd, parce que d'avance la jubilation de revenir et puis je crois bien que j'aime partir, la route me faisait oublier mon cĆur lourd, la toute petite s'endormait le plus souvent, le plus souvent elle s'endormait aprĂšs avoir babillĂ© un peu, elle Ă©tait heureuse de ces dĂ©parts, elle allait avoir sa maman pour elle toute seule pendant quatre jours, Ă ses frĂšre et sĆur elle faisait des au revoir joyeux avec sa petite main, elle babillait et moi je roulais et plus je roulais, plus j'oubliais mon cĆur pourtant si incroyablement lourd.
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Ensuite l'autoroute se perdait dans la monotonie des paysages de transitions, c'Ă©tait l'Aude mais ça aurait aussi bien pu ĂȘtre la Marne, c'Ă©tait l'autoroute et c'Ă©tait morne, il faisait nuit, le masque et la plume Ă©tait fini depuis longtemps, la petite dormait et mon cĆur rĂ©trĂ©ci Ă©tait rĂ©duit Ă rien quand ricochaient sur le pare-brise les derniĂšres lumiĂšres de la route, celles crues et tristes de l'immense pĂ©age de la grande ville dont je n'ai jamais compris pourquoi on la disait rose et dont je ne voyais rien. Alors je commençais Ă ĂȘtre un peu fatiguĂ©e.
Peut-ĂȘtre qu'elle Ă©tait lĂ , la frontiĂšre entre mes deux mondes, celui que je retrouvais le dimanche soir, celui que je quittais le jeudi, au gigantesque pĂ©age de l'entrĂ©e dans Toulouse. Il fallait que je sois attentive pour ne pas manquer la direction de l'aĂ©roport, il m'arrivait de rĂȘver un peu la nuit, il ne fallait pas manquer une sortie, il y avait la toute petite qui dormait derriĂšre et souvent, tellement confiante dans cette parenthĂšse en forme de route qui reliait mes deux mondes, je partais sans rien, biberons, couches, tout m'attendait lĂ -bas, en double, dans ma deuxiĂšme vie, dans ce minuscule appartement qui ressemblait Ă une garçonniĂšre, sauf qu'en gĂ©nĂ©ral on dit ça des chambres ou les garçons reçoivent des filles et pas l'inverse, alors qu'une bonbonniĂšre est bien une boite qui reçoit des bonbons, bref, donc souvent dans la voiture, je n'avais rien de ce qu'il fallait pour la toute petite.
Il y a eu un bouchon une fois, un bouchon trĂšs long, c'Ă©tait l'Ă©tĂ©, le soleil se couchait, je faisais les cent pas entre les camions, avec la petite dans mes bras, je faisais les cents pas entre les camionneurs qui ne pouvaient pas grand chose pour moi, Ă part voir la route d'un peu plus haut et sourire Ă la toute petite, elle avait 15 mois, elle Ă©tait dĂ©jĂ trĂšs jolie, jâai toujours aimĂ© les camionneurs, je me fous de savoir que les trois-quarts sont peut-ĂȘtre des connards, quand jâĂ©tais petite jâĂ©coutais Les routiers sont sympas sur RTL, jâai toujours rĂȘvĂ© de traverser lâEurope en camion et une autre fois, il y avait eu une dĂ©viation pour cause de transport d'airbus sur la nationale, de nuit, la route avait Ă©tĂ© Ă©largie exprĂšs pour leurs piĂšces dĂ©tachĂ©es, sans doute les ailes, les ailes des airbus voyageaient la nuit sur des convois exceptionnels, les voitures Ă©taient priĂ©es de prendre les petites routes, je m'Ă©tais perdue dans la campagne, la petite dormait, je pleurais arrĂȘtĂ©e au milieu d'une petite route et sans un providentiel conducteur alertĂ© par la dĂ©tresse de mes feux et que j'avais pu suivre ensuite vers la minuscule ville, prĂ©fecture et chef lieu de canton, je crois que j'aurais dĂ» dormir dans la petite voiture au capot dĂ©foncĂ©....
AprĂšs Toulouse, il y avait tous ces ronds points, le grand pĂ©riurbain et cette petite route toujours bouchĂ©e le jeudi soir dans l'autre sens, ce n'Ă©tait pas une route aimable mais j'essayais de lui faire bonne figure dans la nuit de l'aller, il y avait une Ă©mission trĂšs pointue de cinĂ©ma sur France culture, je nâavais vu aucun des films dont ils parlaient, j'aime bien ces Ă©missions trĂšs pointues, les mots qui te parviennent sans rĂ©ellement de visions, ou d'Ă©chos ou de rĂ©sonances, mais juste comme ça la matĂ©rialitĂ© dans une voix de la pensĂ©e trĂšs pointue et les neurones font leur affaire de ça, travail de fond et puis venait le Gers, je le savais quand je croisais la Comtesse du Barry, tous feux Ă©teints au bord de la route, alors je me dĂ©tendais un peu et l'entrĂ©e dans la minuscule petite ville du sud-ouest venait trĂšs vite et lorsque je montais vers la ville haute et que je passais devant l'Ă©clat dans la fontaine des lumiĂšres brillantes du Daroles, j'Ă©tais arrivĂ©e et je le savais depuis la premiĂšre fois que j'avais mis les pieds dans cette petite ville, en quelque sorte, si loin des miens, j'Ă©tais quand mĂȘme un peu chez moi.
Et puis le jeudi soir, je revenais.
Et, il y avait, oh, combien, du bonheur Ă revenir. MĂȘme au plus fort de cette histoire dans laquelle j'avais jetĂ© mon corps comme on fait en retenant son souffle dans une mer agitĂ©e, mĂȘme au plus fort, au dĂ©but comme Ă la fin, il y avait du bonheur.
J'attrapais la toute petite chez Huguette, cette nourrice qui a lui a donnĂ© le goĂ»t du travail Ă 15 mois (avec son pĂšre on a cherchĂ© partout dans la gĂ©nĂ©alogie, on voit pas qui d'autres a pu lui transmettre), je reprenais la route, je traversais le Gers, j'essayais de ne jamais manquer la silhouette de ce chĂąteau comme tout droit sorti d'un conte de fĂ©es et dont j'ai oubliĂ© le nom, le chĂąteau de Caumont? j'avais dĂ©cidĂ© qu'il me portait chance et au dĂ©but, la route Ă©tait belle et jusqu'Ă la Comtesse du Barry, version retour, je pouvais rĂȘver aux petits vallons et au charme, loin de la nationale, de ces villages de cocagne serrĂ©s autour d'une bastide avec au devant des maisons ces petits potagers a l'air sauvage et les pigeonniers au milieu des champs...
J'Ă©coutais la mĂ©moire et la mer, en boucle, cette chanson Ă laquelle je ne comprends rien, la marĂ©e je l'ai dans le cĆur qui me remonte comme un cygne, que je n'aimais mĂȘme pas en tant que texte, mais dont je me saoulais, les rouleaux du piano sous la voix qui se brisait, cette voix qui peut bien dire n'importe quoi, je suis toujours avec elle, mes dĂ©sirs dĂšs lors ne sont plus qu'un chagrin de ma solitude, disait la voix et le goĂ»t du dĂ©sir, oh, les grandes lames du dĂ©sir, au volant de la voiture, dans mon corps qui retrouvait la mĂ©moire.
Et puis il y avait ces haltes sur l'autoroute pour donner son biberon Ă la toute petite, impossible de faire le voyage entre 18h00 et 21 h00 sans la faire manger, j'essayais de me dĂ©brouiller pour partir toujours Ă peu prĂšs Ă la mĂȘme heure, il y avait toujours cette tension, la peur que sa faim explose avant la bonne station, celle oĂč il y avait un bar et un micro-ondes, celle oĂč le serveur ou la serveuse me regardait arriver la petite dans mes bras avec un regard entendu et me demandait quand je leur tendais le biberon : « une minute? »...
J'aimais ça, les stations sur l'autoroute, j'aimais les mots que je lui glissais dans l'oreille pendant qu'elle engloutissait son lait, affamée, entre les camionneurs et les voyageurs, des hommes, des femmes en transit vers quelles histoires sous le néon des stations-services?, je buvais quoi, moi, un café, sans doute et puis, je la changeais et encore des mots à l'oreille et ma bouche sur son ventre et des rires et puis on reprenait la route et on roulait et on roulait dans la petite voiture au capot défoncé et je ne voyais de l'Aude que la sortie lézignan-corbiÚres et puis les pins parasols et la lumiÚre bleutée des vieux massifs signalaient le pays catalan, alors c'était à nouveau le miroitement des lagunes, mais à notre gauche et le ciel était rose, et je roulais jusqu'à cette cité qu'on habitait juste à l'entrée de la ville et à 21h00, je me garais devant la maison et alors je n'avais plus qu'à retrouver mon visage, celui qu'ils allaient me redonner aussi, j'étais revenue.