Date sans importance / Mission sans importance
Des ruines en miettes, voilà tout ce qu’il reste de la « Cité perdue » que j’ai tant cherchée. Mes rêves s’effritent les uns après les autres devant ce constat amer.
Des années durant, j’ai escaladé la plus haute montagne, navigué sur des mers tumultueuses, exploré toutes les cavernes, erré au fond des plus profonds cratères. Et je me retrouve ici, telle une âme en peine à travers le cimetière mythologique d’une jungle — un lieu paradoxal, où l’effervescence de couleurs et d’odeurs côtoie son pendant végétal sous lequel étouffe le moindre souffle de vie.
Le guide de mon expédition m’a abandonné et mes porteurs ont fui là où d’autres ont virés déments. J’ai dû me résoudre à les tuer. La grande marche vers la cité sonne comme un échec lamentable et je m’en désole.
La forêt assourdissante renvoie l’écho du cri de tous les animaux qui l’habitent : chaque singe hurle son existence, comme une énième apostrophe au reste du monde : « J’existe ». Au fond, la moindre forme de vie cherche à attirer l’attention sur elle. Nous désespérons de ne pas briller dans l’œil de nos congénères, nous voulons être remarqués.
Puis les oiseaux suivent et y vont de leur cacophonie.
 La « Cité enfouie » ressemble à un mirage lointain, à une illusion archéologique ; ce lieu ne réside plus que dans les mémoires d’érudits d’outre-tombe.
Jamais je n’aurais dû quitter mon précieux amour pour cette chimère indicible...
Sur le continent, les décombres de nos édifices ne reflètent que notre désir de grandeur. Nous grattons la terre que nous foulons comme des forcenés afin d’y extraire des morceaux d’histoire que nous savons être incomplète et biaisée. Secrètement, nous attendons une révélation, une réponse à nos origines, et de cette ignorance naissent tous les fantasmes les plus absurdes.
En vérité, les vestiges forment des fragments, les rebuts de nos civilisations : les fantômes de lieux malsains, repères de toutes nos plus folles croyances et superstitions. Nous espérons y découvrir des merveilles, mais nos mains n’y déterrent que des cadavres.
L’Homme érige des sanctuaires aux noms de démiurges fictifs et lointains qu’elle continue de prier depuis des siècles : mais où sont passer les véritables sauveurs, ceux qui luttent pour préserver des vies, des espèces entières, pour comprendre le monde et nous améliorer — sans y perdre notre humanité ?
Ce sont les seuls authentiques héros à mes yeux, des inconnus, des « sans temples » (à mes yeux) auxquels il ne manque que les dimensions faussement divines et magiques afin de les édifier en mythes et en idoles. Nous dénigrons bien trop la réalité désenchantée au profit du mensonge rassurant.
« La Cité lointaine » appartenait à une fable que je me racontais sans cesse jusqu’à ignorer les miens. Enfant déjà , je me gavais tous les soirs de récits d’aventures dans lesquels des explorateurs téméraires me guidaient en des lieux hors du temps, comme une lente préparation à ce qui deviendrait plus tard ma vocation.
Pourtant, autour de moi, les arbres m’effrayent par leur immobilité macabre. Ils se tiennent là , debout, survivent et dominent. Ils touchent les nuages de leurs frondaisons luxuriantes et humides. La canopée est une frontière qui m’empêche de voir le ciel libérateur. Je suffoque sous la masse verte de la jungle. Un moustique m’empale. Mon visage dégouline de sueur. Je hais cette pourriture.
Je ne caresse désormais que l’idée de rejoindre cette voûte céleste, l’unique espoir de m’extraire de ce gouffre végétal. L’architecture enchevêtrée d’un tel environnement ainsi que son atmosphère oppressante pèsent sur mon moral. Je survis tant bien que mal par instinct alors que ma raison sourit déjà à la mort.
L’Histoire règne en prétexte : elle nous ramène à notre condition de mortels. Seuls les puissants finissent dans les pages des livres. Les autres termineront tous un jour en débris d’une vie banale et d’un passé anodin. La plupart n’existeront plus dans aucune mémoire. Nous aurons seulement laissé une trace, comme une signature qui attesterait de nos fugaces présences à travers ce cosmos sombre et infini. Nous dépendons des annales de notre monde afin de nous rappeler nos erreurs — pour ne jamais les corriger…
Une autre vérité : les artefacts qui tapissent les contrées conquises ne sont que des symboles de la folie qui ronge notre conscience. Nous répétons des schémas identiques partout où nous posons le pied. Ici ou ailleurs, les pictogrammes et les idiomes ont le même sens. Ici et là , les mêmes éclairs de génie, les mêmes tares.
Quant à moi, j’ai suffisamment épanché ma soif de découvertes. Les palais cyclopéens, éparpillés au sein des galaxies n’y changeront rien. Je suis las de cette ambition humaine démesurée. J’ai aperçu des morts entassés dans des pyramides aberrantes. Je ne trouve rien à l’intérieur hormis les ossements de rois aliénés et d’esclaves-bâtisseurs. Où se cachent la raison et l’humilité ?
L’évolution ne signifie pas que l’on s’améliore et cela me consterne, car nous suivons éternellement nos propres empreintes. Nous ne faisons que contempler un miroir afin de revêtir nos défauts de maquillage des plus absurdes.
Après des heures de marche à ramper dans l’Enfer vert, je distingue les contours de mon vaisseau, ma nef des fous, que je renomme « Le Brise-rêves » pour l’occasion. Je dois me dépêcher de rejoindre mon arche, mais la fatigue brime mes jambes.
Une chute dans un marais nauséabond me coûte une brûlure éternelle sur la peau mais elle ne m’empêche pas de monter à bord de ma capsule. Une fois le décollage engagé, je crie ma joie de laisser cette quête de non-sens derrière moi.
Je veux rentrer chez moi, loin de tout, et guetter l’entropie qui finira d’achever la création.
Je retrouverai celle que j’aime, puis nous attendrons la mort sous le feu primordial de l’Univers.
Ndlr: texte écrit en 2018 et légèrement retouché en 2023 ( refusé par Aoc et Bifrost)