Elle nâa jamais eu la beautĂ© Ă©vidente et facile de ces filles quâelle admire en silence. La sienne est timide, dĂ©licate et fragile. Elle affleure Ă la surface, dans ces moments inattendus oĂč elle paraĂźt vulnĂ©rable, presque dĂ©pouillĂ©e. Nue. Elle nâa rien des canons de beautĂ© dont lâon salue la gĂ©nĂ©tique avantageuse, mais elle est touchante, dans sa maniĂšre de se mouvoir gauchement, dans le tremblement imperceptible de sa main sur la poignĂ©e, dans lâhumiditĂ© de son regard, et la profondeur de celui ci.
Elle descend lentement les marches, avec une dignitĂ© solennelle, si naĂŻve quâelle en deviendrait presque risible. Autour, les couleurs fanĂ©es, les gestes au ralenti et les bruits assourdis. Il nây a plus quâelle, elle et sa curiositĂ© maladie, elle et son dĂ©sir de savoir. En poussant la porte, elle prend une inspiration longue, lente, songeant au plaisir quâelle Ă©prouverait dans quelques secondes. Un plaisir empreint de soulagement, comme un corps que lâon tend puis qui se relĂąche, dans un soupir. Il y a quelque chose dâĂ©rotique dans lâimage quâelle se fait dâelle mĂȘme, Ă cet instant prĂ©cis, dans cette reprĂ©sentation mentale de chacun de ses muscles, bandĂ©s, Ă©tirĂ©s, jaillissant. Elle saurait.
Enfin, elle se tient devant lui, il ne lâa pas vu, il discute. Elle nâa pas la confiance de ces filles. Elle se sent soudain ridicule, pathĂ©tique. Elle nâa pas la justesse de ces filles. Elle se sent laide, idiote. Il nâa pas tant changĂ©, mĂȘme si elle sâentend affirmer le contraire, par politesse, avec ce souci tout particulier d'alimenter la conversation. « Je ne tâaurais pas reconnu », câest ici signifier « tu as grandi et moi aussi, et ce que jâĂ©prouvais nâa plus dâimportance, dâemprise sur moi. Tu as changĂ© et tu ne me plais plus le moins du monde, non. Tout ça est derriĂšre moi, j'en suis parfaitement distanciĂ©e et câest un ĂȘtre parfaitement nouveau qui se tient devant moi. Cette histoire est vierge de tout dĂ©sir, de tout sentiment, elle est Ă réécrire depuis le dĂ©but. ». Il ne remarque rien de son trouble. Dâailleurs, la remarque-t-il vraiment ? Elle sonde son regard, cherchant un indice dans les inflexions de sa voix rauque, dans le tressaillement de sa main lorsquâil chemine Ă son cĂŽtĂ©. Elle fouille, creuse le moindre de ses gestes, suspectant lâindicible, espĂ©rant y trouver lâinexprimable.
Soudain, il est tard, et le moment est passĂ©. Il ne reste rien. Seulement peut ĂȘtre, une phrase en suspens, une conversation inachevĂ©e, dont elle devra sans doute se contenter. A quoi sattendait elle ?
Elle rĂȘvait dâaventure, de libertĂ©, dâindĂ©pendance. Elle rĂȘvait de doigts inconnus parcourant son corps, dĂ©couvrant ses courbes, avec lâĂ©merveillement du dĂ©but. Elle rĂȘvait de lui, ou dâun autre, peu lui importait, il lui fallait seulement lâinĂ©dit et le nouveau. Une Ă©trange lassitude lâenvahit alors quâelle rĂ©alise que ce ne sera pas le cas, cette fois encore. Un sentiment dâĂ©puisement ou de rĂ©signation, devant ces opportunitĂ©s avortĂ©es alors quâelles se dessinaient tout juste, devant ces espoirs déçus alors que leur perspective venait de sâimposer Ă elle. Elle reste lĂ , Ă Ă©crire, nourrissant sa plume des histoires quâelle se racontait sans oser y croire. Elle sâĂ©clipse.
Quâes tu devenu ? Que vis tu ? A qui penses tu ce soir, au moment paisible qui prĂ©cĂšde le sommeil ? Combien de filles as tu connu ? Quelles sont celles que tu as aimĂ©, Ă quoi ressemblent-elles ? Te souviens tu de la chaleur de leur corps, de la douceur de leur peau sous tes doigts ? Te rappelles tu de ton dĂ©sir pour elles, de lâimpatience de tes baisers ? Que sont elles devenues ? A quoi ressemble tu, dans ces instants intimes et vulnĂ©rables ? Quel est le goĂ»t de ta peau ?