Cultureux, vous êtes rentables (alors agissez comme tels !)
Assez régulièrement, des articles reviennent sur la rentabilité et la participation de la culture à l'économie du pays – et non simplement sur l'économie culturelle. Dernièrement, c'est le quotidien d'information économique La Tribune qui publiait un article disponible sur le net, « La culture contribue sept fois plus au PIB que l'industrie culturelle ».
Que cache ce genre d'articles, qui pullulent ?
Écoles de commerces, HEC et autres hautes écoles de bureaucrates... Issus des plus hauts cercles (pas toujours aussi cultivés que les voudraient les amateurs d'art), et en tout cas avec des perspectives plus globales, tout le management et le top management des institutions culturelles (voire des lieux de culture) contribuent aujourd'hui à élargir le spectre d'action de la culture... ou plutôt à le faire tendre vers le secteur économique. Alors même que le marketing prône que le contenu est roi, on trouve des dirigeants qui cherchent à marketer la culture en ignorant tout de ses particularités.
Loin de moi l'idée de vouloir parler d'exception culturelle... j'ai même tendance à penser que la catégorie art qu'on associe parfois exclusivement à cette exception culturelle française en est à la fin de sa vie... elle aura duré quelques siècles et fait long feu.
Le numérique culturel participe de cette évolution forte. Sur quoi me basé-je pour dire que le concept d'art périclite ? Sur la fin de l'auteur, que certaines formes de partage, les (nouvelles) licences, les (nouveaux) financement ou encore les dispositifs de crowdsourcing et d'écriture collaborative amorcent de plus en plus concrètement.
Je me base aussi sur le tournant conceptuel que les études culturelles (cultural studies) ont permis de réaliser et qui sont, au jour le jour, un outil dans ma pratique du numérique culturel. Ces mêmes études culturelles qui permettent selon moi de mieux comprendre ce que sont les politiques culturelles françaises depuis plus de deux siècles. Et que peut-on comprendre, justement ? Qu'au-delà de la reproduction sociale que l'art permet (c'est-à-dire au-delà de Bourdieu), ce concept est venu qualifier et surtout codifier une forme d'expression extrêmement vive et – au départ – libre (exemptée des contraintes du verbe, accessibles à d'autres usages que ceux centralisés et politisés de la parole).
En réalisant des études de phénomènes et d'avatar culturels hors de cette catégorie art, les études culturelles nous renvoient à d'autres formes d'expression, à cet avant art, à d'autres possibles de ces avatars culturels.
Et où ces possibles nous mènent-il aujourd'hui ?
A l'économie ?
Longtemps, on a cru que l'esthétique était une forme professionnelle qui pouvait structurer le secteur culturel. Puis, le numérique culturel a permis d'amplifier un phénomène de démocratisation culturelle qui, au fond, n'a jamais été vraiment ni maîtrisé, ni compris. Les politiques culturelles françaises de démocratisation ont même été un échec dit-on... car elles n'ont pas visé les bons objectifs, et n'avaient pas les bons indicateurs. L'esthétique ne s'est pas diffusée, elle n'a pas professionnalisé le secteur culturel au-delà de ses frontières.
Si on regarde ce que sont les pratiques culturelles avec le prisme des études culturelles, à l'heure des usages numériques, la donne est toute changée. Car les pratiques culturelles sont volatiles, s'échangent, s'hybrident en partie grâce aux outils numériques ou aux cultures numériques. Dernièrement, des formes nouvelles d'avatars et de pratiques culturelles sont apparues, saisies par des individus qui sont issues de cultures hétérogènes. Bref, ce prisme nous permet d'apprécier que la culture et la vie sont dans une phase fusionnelle telle que les artistes l'ont souvent rêvée (enfin, disons que c'est un bon début).
Mais toujours, on cherche à professionnaliser ce secteur (c'est peut-être la seule constante de l'art et de la culture). Or, l'économie dominant aujourd'hui une bonne partie de cette vie quotidienne dans laquelle les avatars culturels sont pris, la tenaille se resserre. Ces avatars culturels deviennent des marchandises ou des services.
Laissant de côté son autonomie, la culture s'inscrit dans les logiques économiques, depuis le marché de l'art (un grand et ancien classique) jusqu'à son économie de services, et son apport au PIB comme le signale l'article. Rassurez-vous donc, cultureux, vous êtes rentables !
On vous a dit trop longtemps que ça n'était pas le cas et vous avez toujours voulu prouver que l'apport intellectuel que vous étiez susceptibles de construire valait le coup d'investir. Vous vous trompiez donc d'argument.
Nous avons déjà les dirigeants bien formés au monde actuel, ils nous apportent les bonnes logiques... notre secteur culturel va se professionnaliser économiquement et donc va enfin acquérir les lettres de noblesse du monde actuel. D'ici à ce que des grandes entreprises investissent de l'argent pour notre développement, il n'y a qu'une grande réforme du mécénat à organiser.
L'apport du numérique culturel n'est pas minime dans ce mouvement. Car sans lui, les industries culturelles auraient pu continuer leur petit bonhomme de chemin en parallèle à l'art et la culture. Mais les pratiques des publics se sont portées des unes vers les autres – il faut dire aussi que les musées se sont blockbusterisés. Le cinéma a construit une économie des produits dérivés, le jeu vidéo est devenu un secteur puissant, la musique s'est schizophrénisée entre le concert et le disque/MP3/streaming, les séries se sont netflixées, (je ne vais pas tous vous les faire), le livre s'est.. (bon, ok, mauvais exemple). Je n'irai pas jusqu'à dire sans étude poussée que les publics sont libres, mais ils ont du moins cette impression que donne le choix des supports. Mixant sans cesse les pratiques, ils ont fini par faire de même avec l'art et la culture.
Le boulevard est ouvert. Les politiques culturelles françaises n'attendaient que ça.
Mais.. attendez... Sont-ce les pratiques culturelles qui intéressent le plus ? Que nous disent les démarches entreprises dans la structuration de notre secteur culturel ? Les CV de notre management ? Les rapports Lescure et autres directives économiques ?
Ah, ok... alors, non : c'est plutôt le « PIB culturel ».
Je ne vais pas commenter le rapport lui-même – il dit des choses intéressantes et on pourrait longtemps discuter, justement, de la place des industries culturelles. Je ne vais pas aller plus loin à propos des potentiels des pratiques culturelles et numériques, vis-à-vis des perspectives politiques de notre monde hypermoderne – même si c'est mon sujet favoris, celui que je trouve le plus porteur.
Non, je voudrais juste tenter de clarifier ce que je crois être le message implicite de l'intérêt de l'économie porté à la culture... je tenterais donc de l'exprimer en ces termes : « Cultureux, vous avez maintenant la responsabilité de 670 000 emplois directs. Soyez donc un peu responsables. »


















