Dernière jactance.
J’ai reçu mon premier coup de poing littéraire dans la gueule grâce à François Cavanna. Un choc comme j’en connaitrai peu par la suite. Une écriture riche, débordante, tortueuse, populaire et exigeante, qui vous prend par les tripes, vous laisse KO et vous rend plus intelligent. François, c’est la liberté, la vraie, celle qui vous fait oser sans faire chier votre voisin, qui vous rend un peu moins con, vous inculque des valeurs que vous suivrez. Sinon un sens à cet absurde passage sur terre, du moins un cap à suivre. Avec humour et autodérision. Oh grand moustachu bêtement têtu, méchamment contestataire, tu as beaucoup fait pour ce que j’essaye d’être aujourd’hui. De tes créations on te doit notamment Hara Kiri, qui plus tard deviendra Charlie Hebdo. L’humour sublime au format quotidien. A la fois potache et d’une exigence folle, je ne m’en suis jamais remis. Tu mourus, heureusement, avant de voir tes anciens amis et collègues déchiquetés sous les balles. A chaque fois que j’ouvrais Charlie, je commençais par la fin, les unes auxquelles on échappait, puis aussitôt la rubrique de Charb. Je me disais que si un jour je devais écrire des textes, j’aurais aimé qu’ils ressemblent un peu à ça. à ceux de Cavanna, à ceux de Charb. Aussi un peu à ceux de Desproges, qui fut aussi en son temps contributeur au journal. Le jour de l’attentat, je fus abasourdi, vraiment, un monde s’écroulait. Une belle et nécessaire idée de liberté, de combats, d’humour, s’est détruite en moi. J’avais l’impression qu’ensemble on se comprenait, que j’étais un peu moins seul dans mon dégoût de la petitesse humaine, avec la prose de Charlie. Qui lire après ça ? J’ai vu fleurir en ton nom d’innombrables hommages suspects. Des hommes feindre la stupeur, lever des crayons en carton, poster des slogans sur l’écran. Parmi eux, beaucoup d’hypocrites qui, au fond, n’en avait jamais rien eu à secouer. De tes idées, de tes combats, de tes gags potaches. Le lendemain de l’attaque j’ai écrit un texte sur internet pour exprimer ce dégoût qui me tenait à cœur, un peu à la manière de ce que Charb pouvait faire, en essayant d’imiter le même ton mordant, qui faisait la signature du journal. Enfin disons que j’ai vaguement tenté de faire quelque chose qui me paraissait honnête, comme une sorte d’hommage. Ce fut radical. Tout le monde me tomba dessus, quelle honte d’écrire ceci, aucun recul, j’étais triplement con, une collègue me fit même ouvertement la gueule. Alors que justement non c’était l’inverse. Incompréhensions, incompréhension. Ça m’a donné envie de continuer d’essayer d’écrire, sur d’autres sujets, simplement, comme ça, pour tester l’humour Charlie ailleurs. Avec ces petites chroniques écrites de mes petites mains j’aurais, à mes yeux, l’impression d’être un peu plus sincère que tous ces types à la mine grave qui brandissaient des stylos géants sur la place publique, un soir de janvier 2015. Et puis voilà , pouf, aujourd’hui cent quarante textes. Pas vu le temps passé. En comptant ceux d’une amie venue pour un temps se greffer au projet, merci Camille. Je sais bien que parmi tous ces écrits il n’y a rien eut de bien transcendant, mais je sais aussi que j’y ai pris beaucoup de plaisir. Je me suis lancé quelques défis, comment transcrire par des phrases quelques-unes des mille pensées qui me passent quotidiennement par la tête ? Pour la jouissive joie d’être un brin caustique dans cette société de faux-derches, pour tester mon autodérision aussi, délicat ça, tester celle des autres, encore plus délicat, et pour parfois un peu moins broyer du noir. Coucher sur papier des inquiétudes, c’est déjà les rendre plus légères. Et puis aussi un peu, beaucoup, avouons-le pour flatter mon égo, Me savoir lu et apprécié, d’où la présence de ces textes sur Internet et pas juste dans un petit carnet. A ce titre, vos lectures assidues, vos réactions malicieuses, vos partages extatiques m’ont comblé au-delà de l’imaginable. Non, je déconne, du côté de la gloriole, ce fut un flop monumental. Après trois ans et demi d’écriture, seule une poignée de lecteurs est venue, pour la plupart des connaissances de Claire et Camille, les seules qui ont partagé les textes des jactances. Ceux que j’aurais aimé voir ici ne sont jamais venus, tant pis. Mais ça vaut peut-être mieux comme cela puisque parmi les rares lecteurs, certains ont cru se reconnaître dans des textes et ont fait la gueule ; d’autres ont rigolé alors que je pensais justement à eux. L’absence de public m’aura sûrement sauvé de nombreuses incompréhensions. Moi je m’en fiche, j’ai rendu mon modeste hommage à Charlie, à Charb, à François et c’est pour moi le principal. Je ferme donc très prochainement le blog, la page Facebook et quitte ainsi définitivement les réseaux asociaux. A bientôt pour certains dans la vraie vie. F.














