Il y a toujours ce moment pendant le shift où je peux prendre 5 minutes, m'asseoir dans le coin métallique entre les bouteilles à moitié vidés et la porte. Cet endroit m’offre une vue particulière sur le bar, je vois la quasi-totalité de la pièce, mais je ne sais pourquoi, les multiples conversations ne m’atteignent pas si frontalement.
Honnêtement, je hais mon job.
Je dois prendre des commandes à longueur de soirée, remplir des verres, nettoyer des verres, encaisser, recommencer.
Je déteste ce moment où le client, les deux coudes sur le bar, m’attrape pour me balbutier sa commande. En fait, ce qui me dégoûte c’est le contact visuel entre eux et moi. J’ai quelque chose qui les transperce toujours. Je le vois dans leurs yeux, ils ressemblent à des enfants tristes d’un coup. Mais moi, ce que je vois c’est le vide, le vrai. Ils sont noyés dans les degrés de whiskey bon marché, ils semblent tous sans vie, sans but. Comme les zombies dans les séries Netflix, ils ont été arrachés à leurs pensées, et tout ce qu’ils expriment c’est la peur de remonter à la surface. Retrouver le chemin barbelé de leur vie monotone qu’ils cherchent à fuir par le vide. L’ambiance est sombre, immanquablement. Leurs angoisses se déposent sur les murs et dégoulinent sur le sol, c’est poisseux, c’est hideux, ça me colle à la peau.