La débandade
Me revoilà. Émergeant des eaux boueuses et torrentielles de mon boulot de maîtresse. Je sors la tête, j'agrippe une branche, je prends ma respiration, mais je suis de nouveau emportée. Vous avez l'image?
« La maîtresse va craquer » n'a jamais aussi bien porté son nom. Une demi-année de bastons, d'insultes, de crachats , de moues, de pfffff, de « j'm'en fous », d'yeux levés au ciel, de « j'ai l'droit », de « vous avez pas l'droit », de regards perdus, de ricanements, de stylos volants, de « j'ai rien fait »... Et j'en passe.
Je savais pourtant. Je commence à la connaître ma REP. Je les ai tous vu pousser depuis le CP ces gosses. Mais bordel, je ne les avais pas vu autant dévier du chemin de l'école. Déjà tout mômes, ils avaient du mal à regarder l'école en face. Ça bousculait, ça hurlait, ça rigolait, ça crisait, ça faisait craquer les maîtresses du haut de leurs trois pommes. On a essayé de les raccrocher, de les dresser aussi un peu. L'école, mon grand ! L'école, bon sang ! C'est ta porte de sortie mon gars. C'est ton billet pour entrer dans la vie dont tu rêves et elle est là, juste ici, regarde...
Mais non. Ils sont passés à côté, pour une bonne moitié. Ils ont subi des 4 années d'école, en révolte permanente contre cet endroit qui a l'air de leur faire plus de mal que de bien.
Rien n'est rentré. Rien. Tout s'est embrouillé dans ces caboches où se mêlent le foot, les tables de multiplication, les jeux vidéos interdits aux moins de 18 ans, les groupes nominaux, les coups de ceinture du daron, les heures solitaires devant les écrans, les insultes, la dévalorisation, Jeanne d'Arc, les grands frères qui dealent,, le harcèlement, l'accord du participe passé, le rap, l'indifférence, la liberté et les heures dans les halls d'immeubles... Tout ça, quoi. Personne n'a réussi à leur faire faire le tri. Ni nous, ni leurs parents. Echec. Impuissance totale.
Alors voilà. A dix ans, c'est la guerre. L'école ? A quoi bon ? L'envie et les efforts sont morts, oubliés, enterrés. Les interactions sociales sont bien au-dessus : prouver aux autres qu'on existe, qu'on est cap, qu'on est le boss. Avoir sa bande et montrer que rien ne fait peur, ériger en art l'irrespect et l'insolence.
Alors, nous, on se dit quoi dans cette débandade ? On continue à les obliger à réfléchir, à se donner, à se dépasser, à ne jamais abandonner, à cesser de croire qu'ils n'y arriveront pas. On cherche d'autres moyens, des projets, des défis, plus de sport, des découvertes, des rencontres. Mais nada ! Que dalle ! Ca se finit en eau de boudin, en coups sur le pif, en « Dégage! », « Ferme ta bouche toi ! » et « Ca s'fait paaaaaaaas ! ». Voilà, voilà...
Éducation positive, nous dit-on. Oui, oui... Ça marche au top, pour ceux qui sont sur la route. Mais quand tu as des mômes qui ont tellement sombré, pour qui tous les soins ont été refusés, qui n'ont jamais été aidés, qui détestent ce monde d'adultes, qui croient avoir tous les droits, qui ne sont pas capables de faire une phrase correcte ni à l'écrit, ni à l'oral, qui te retournent une classe en moins de deux, qui insultent à longueur de mots, tu fais quoi ? T'as discuté, grondé, encouragé, expliqué, travaillé, écouté, excusé, patienté. Mais rien ne change.
Alors, tu pleures dans ta voiture en sortant de l'école. Tu t'avales 10 kilomètres de footing deux fois par semaine pour dégager cette pression de malade. Et tu attends que l'année se termine, tu les jettes dans un collège dont tu sais qu'ils vont se faire virer au bout de deux mois et tu te dis que bordel, t'aurais jamais pensé devoir subir un tel échec.
Le pire étant sans doute celui que t'envoie, en pleine face, Myriam, petite perle et excellente élève mais qui insulte son monde à longueur de journée. Pourquoi ? « Parce qu'on m'a tellement bousculée, insultée et parlé mal l'année dernière que maintenant, je me venge... ».












