Cet après-midi, j’ai eu rendez-vous à l’hôpital pour le suivi de mon état de santé, lié à mon obésité. Cela fait maintenant deux ans que j’essaie de perdre du poids. J’ai perdu trente kilos. J’en ai repris quinze. Et je ne comprends pas pourquoi. Enfin, si. Je sais très bien pourquoi. Je suis fatiguée. Mon rythme de sommeil est chaotique. Mon alimentation manque de variété. Je ne fais plus de sport en dehors du travail, par manque de temps, d’argent et d’énergie. J’ai pourtant la chance d’avoir un métier où je ne suis pas sédentaire. Je pensais naïvement que ça aiderait. Manifestement, mon corps n’a pas reçu le mémo.
Côté nourriture, je ne suis pas parfaite. Mais je suis plus proche de la sous-nutrition que de l’excès, surtout en ce moment. Il y a aussi les pathologies, le lipœdème notamment, qui n’aident pas vraiment à faire de mon corps un allié. Bref. J’ai 27 ans, je suis obèse, et je suis sous traitement pour ça. Chaque semaine, je m’injecte un produit qui me rend malade pour m’aider à perdre du poids. Je ne sais pas combien de temps ça va durer. Parfois ça marche, parfois non. Et j’ai peur que ce soit ça, ma vie : lutter contre mon propre corps avec des aiguilles, des nausées et beaucoup trop d’espoir mal placé.
Aujourd’hui, donc, j’avais rendez-vous avec un médecin que je vois trop rarement. Une pointure dans son domaine. Je sais que j’ai de la chance d’être suivie par cet homme. Vraiment. Pourtant, quand je me suis retrouvée dans son bureau, dans cette salle blanche aux néons qui grésillent, avec une table d’examen bleue médicament à ma droite, l’angoisse assise juste à côté de moi, et un poster de Tahiti à ma gauche, donnant une illusion qui n’existe même pas, je n’avais pas spécialement envie de lui dire merci. Je n’ai pas fait médecine. Ce n’est pas moi qui porte la blouse. Des patients, il en voit toutes les vingt minutes. Le sujet, il le connaît. Il le traite. Il l’analyse. Il le découpe en protocoles, en chiffres, en courbes, en molécules. Mais il ne peut pas faire de miracles. Et c’est peut-être précisément ça que je lui reproche.
Il traite l’obésité, oui. Il la connaît, scientifiquement. Il sait ce qu’elle provoque, ce qu’elle abîme, ce qu’elle complique. Mais il ne sait pas ce que c’est que d’être obèse. Il ne sait pas ce que c’est que de porter ce poids-là. Le sien, déjà. Mais aussi celui du regard des autres. Celui d’une société qui vous rappelle constamment que vous prenez trop de place, que vous n’êtes pas adapté, que votre corps est un problème public, une faute morale, une preuve visible de votre supposé manque de volonté. Il ne sait pas ce que c’est que de se détester pour ça. D’avoir envie de disparaître pour ça. De se demander, chaque fois que des gens rient autour de vous, s’ils rient de vous. De votre corps. De votre silhouette. De l’espace que vous occupez. Il ne sait pas ce que c’est que de manger avec d’autres personnes, même des gens que l’on aime, même des gens en qui l’on a confiance, et de craindre que chaque bouchée soit celle de trop. Celle qu’on va remarquer. Celle qu’on va juger. Celle qui confirmera tout ce qu’on pense déjà de vous. Il ne sait pas ce que c’est que de redouter de se retrouver nue devant quelqu’un, au moment où l’on devrait juste être désirée. De se demander si l’on peut encore séduire, si l’on est encore regardable, si l’on est autre chose qu’un corps trop lourd, trop visible, trop encombrant. Il ne sait pas ce que c’est que d’avoir peur que ses amitiés soient factices. D’être seulement la pote drôle, celle qu’on garde parce qu’elle met les autres en valeur. Celle dont on apprécie l’humour, tant qu’elle ne demande pas à être regardée autrement. Il ne sait pas ce que c’est que de passer un entretien d’embauche en se demandant si, malgré les compétences, malgré l’expérience, malgré tout ce qu’on sait faire, on ne sera pas écartée parce qu’on prend trop de place. Il ne sait pas ce que c’est que de regarder une chaise avant de s’asseoir. De calculer. D’anticiper. De craindre le bruit, le regard, la gêne. Il ne sait pas ce que c’est que d’acheter un vêtement comme on entre dans une épreuve d’humiliation, en espérant simplement que le tissu accepte de nous laisser exister.
Je ne dis pas qu’il n’a pas de problèmes. Je ne dis pas que tous les médecins devraient être obèses pour comprendre leurs patients. Évidemment que non. Ce serait absurde. Je sais bien que c’est ma mauvaise foi qui parle. Mais voilà que la seule personne réellement en capacité de m’aider, celle qui cherche des solutions, celle qui me permet d’avancer, je réussis quand même à la blâmer. Parce que ça ne marche pas assez vite. Parce que je suis frustrée. Parce que je suis fatiguée. Parce que j’ai encore toute la vie devant moi, paraît-il, mais que j’ai surtout l’impression qu’il va falloir changer vite. Très vite. Avant que ce corps ne prenne encore plus de place. Avant que cette fatigue ne gagne. Avant que je ne finisse par confondre ma vie avec un traitement à renouveler.
Je n’accepte pas ce corps. Je n’accepte pas cette vie. Je suis fatiguée de porter tout ce poids, dans ma chair, dans ma tête, dans le regard des autres, dans chaque geste banal du quotidien. Alors me voilà, encore une fois, assise face à lui. Je me tais. J’acquiesce. Il me propose une nouvelle solution, de nouvelles injections, un nouveau protocole, une nouvelle tentative de dompter ce corps qui semble toujours avoir un train de retard sur mes efforts. Et moi, je repars avec mes questions, mes doutes, mes peurs. Et cette impression épuisante de devoir encore faire confiance à un traitement, à un médecin, à un corps qui, jusqu’ici, ne m’a jamais vraiment fait la faveur de me rendre la pareille.









