« DerniĂšre danse » de Kyo : chanson sur lâabsence
Tube de lâannĂ©e 2003, extrait de lâalbum Le Chemin, la chanson « DerniĂšre danse » suscite des interrogations quant Ă son interprĂ©tation, mĂȘme prĂšs dâune quinzaine dâannĂ©es aprĂšs sa sortie. Est-ce une chanson de rupture mal digĂ©rĂ©e ou de deuil ? Je vous propose aujourdâhui de nous pencher sur la question, Ă partir des paroles uniquement dans un premier temps. JâĂ©largirai en fin dâĂ©tude de texte avec le clip, qui permet un autre Ă©clairage sur la chanson.
PremiĂšre chose Ă dire sur « DerniĂšre danse » : câest une chanson sur lâabsence et, plus particuliĂšrement, sur lâabsence subie. Sâil est certain que le texte Ă©voque une femme, il ne lâĂ©voque pas clairement et, si ce nâest le pronom « elle » rĂ©pĂ©tĂ© deux fois et liĂ© aux descriptions, cela pourrait ĂȘtre un texte universel. La femme dĂ©crite nâest dĂ©jĂ presque plus lĂ , elle nâest plus incarnĂ©e, bien que « ses formes » restent en mĂ©moire du narrateur (« jâai appris par cĆur »). Disparue mais surtout impalpable, sa description physique qui ouvre la chanson nâa rien de prĂ©cis : attachons-nous par exemple aux quantifications dont nous gratifie le chanteur et Ă leur effet entonnoir : « longtemps parcouru son corps », « effleurĂ© cent fois son visage », « trouvĂ© quelques Ă©toiles » jusquâĂ arriver à « je veux juste une derniĂšre danse ». Du corps, on passe au visage puis aux Ă©toiles⊠Le tout pour exprimer la volontĂ© du narrateur, qui a donnĂ© son titre Ă la chanson : une derniĂšre danse. Si tout est flou en ce qui concerne le visage et le corps de la femme en question, lâadjectif indĂ©fini « une », accolĂ© à « derniĂšre », confĂšre Ă cette entrĂ©e en matiĂšre une dimension presque dramatique. Et ce nâest que le dĂ©butâŠ
Le refrain ne craint pas la rĂ©pĂ©tition, clamant deux fois « Je veux juste une derniĂšre danse », qui finit par tinter comme un caprice. « Je veux juste une derniĂšre mousse au chocolat ! » Un voile obscur se baisse sur le narrateur, son avenir ne semble pas trĂšs joyeux : « Avant lâombre et lâindiffĂ©rence ». Face Ă ce qui lâattend, il nâa plus que lâespoir, lâespoir du « vertige puis le silence ». Ombre, indiffĂ©rence, vertige et silence : voilĂ des mots-clĂ©s qui Ă©voqueront aux plus averti.e.s MylĂšne Farmer dans toute sa splendeur, et, pourtant, il ne sâagit que dâun homme Ă©plorĂ© dâamour perdu (je sais, nous sommes tous.tes dĂ©senchantĂ©.e.s).
La thĂ©orie du caprice se poursuit au deuxiĂšme couplet : « Câest pas de ma faute ». Est-on jamais fautif un jour dâaimer ? Le narrateur se retire de toute question idĂ©ologique et poursuit dans sa lancĂ©e plaintive : « Je lâai connue trop tĂŽt, mais câest pas de ma faute [ndlr : ça ne vous fait penser Ă rien « Câest pas ma faute Ă moi ? »] : la flĂšche a traversĂ© ma peau. » A ce stade, on a suffisamment dâinformations sur le narrateur pour se demander Ă quoi il tourne (ça a lâair dâĂȘtre de la bonne) ; mais en fait, ne sâagirait-il pas lĂ dâune subtile mĂ©taphore Ă Cupidon ? Dans la mythologie grĂ©co-romaine, Cupidon, fils de VĂ©nus, est le dieu de lâAmour, dont les attributs sont un arc, un carquois et une flĂšche. Il envoyait des flĂšches dans le cĆur des dieux et des humains et paf, lâamour (de la premiĂšre personne croisĂ©e, ce nâest pas trĂšs prĂ©cis comme science).
Victime de Cupidon dans sa plus belle puissance, le narrateur se trouve donc aux prises dâun amour envers une femme qui, dĂ©cidĂ©ment, semble ne pas lui rendre le sentiment car « Câest une douleur qui se garde », dont il remarque nĂ©anmoins quâelle « fait plus de bien que de mal » (coucou lâoxymore). Cependant, si on dĂ©cidait de filer les rĂ©fĂ©rences mythologiques, un autre jeu subtil pourrait se tenir dans les phrases suivantes : « Je connais lâhistoire / Il est dĂ©jĂ trop tard / Dans son regard, on peut apercevoir / Quâelle se prĂ©pare / Au long voyage ». Eh oui, car si on met cĂŽte Ă cĂŽte la question du « regard », du « long voyage » et dâune histoire dĂ©jĂ connue, peut-ĂȘtre peut-on penser au mythe dâOrphĂ©e, ce talentueux musicien qui, aprĂšs un « long voyage », parvint Ă nĂ©gocier avec le dieu des Enfers afin de rĂ©cupĂ©rer sa bien-aimĂ©e, Eurydice, contre la promesse de ne pas se retourner et de ne pas la « regarder ». Promesse brisĂ©e par OrphĂ©e qui se retourna Ă quelques mĂštres du monde des vivants et perdit Ă jamais sa belle. Alors, si lâhistoire est dĂ©jĂ connue comme elle semble lâĂȘtre, le narrateur semble rĂ©signĂ© Ă avoir perdu la femme quâil aime et ce long voyage aux Enfers lâattend, lui, davantage quâelle, qui voyage sans doute tout simplement loin de lui (il est quand mĂȘme un peu Ă©trange ce bonhomme).
Le dernier couplet est Ă©loquent Ă son tour sur le drame intĂ©rieur vĂ©cu et subi par le narrateur : « Je peux mourir demain, ça ne change rien », « Je lâai vue partir sans rien dire ». Sa mort Ă lui, dont il semble se soucier autant que de sa premiĂšre paire de chaussettes, est mise en balance avec sa vie Ă elle : pour lui « mourir », pour elle « elle respire ». Depuis le dĂ©but de la chanson, il met cette femme sur un piĂ©destal : « la puretĂ© de ses formes », « Jâai reçu de ses mains / Le bonheur ancrĂ© dans mon Ăąme », jusquâĂ reconnaĂźtre « Câest mĂȘme trop pour un seul homme ». Avant de rĂ©pĂ©ter encore une fois sa supplique de la « derniĂšre danse », il la remercie et sâadresse, pour la premiĂšre et seule fois, Ă elle directement : « Merci dâavoir enchantĂ© ma vie ». « Ma vie », juste aprĂšs « Je peux mourir demain », mais « ma vie » avec un infinitif passĂ© qui renvoie, de nouveau, Ă cette passivitĂ© qui rĂ©sume en un mot toute la posture du chanteur-narrateur dans ce texte.













