LES TOP 10, CâEST DE LA MERDE. VOICI LE MIEN.
Les listes, ça sert à rien.
Ca sert aux gens qui nâacceptent pas le chaos Ă se raconter que lâunivers peut ĂȘtre mis en ordre. Ca sert aux nerds Ă se faire croire que leur opinion est une rĂ©fĂ©rence pour quelquâun dâautre quâeux-mĂȘmes. Ca sert Ă Buzzfeed Ă produire des articles avec des GIFs. Mais en vrai, ça sert un peu Ă rien.
Depuis quelques temps, quand je vois quelquâun poster un Ă©niĂšme Top 10 cinĂ©ma sur Facebook, jâai envie de le dĂ©fenestrer. Et au vu de ce que fut lâannĂ©e 2015, quel genre de nĂ©vrosĂ© faut-il ĂȘtre pour avoir encore le cĆur Ă dĂ©battre des vertus de tel ou tel film ? Quoique, peut-ĂȘtre les cinĂ©philes de 1939 sâĂ©charpaient-ils pour savoir lequel dâAutant en emporte le vent ou La RĂšgle du jeu Ă©tait le film de lâannĂ©e, tandis que les troupes allemandes envahissaient tranquillement la Pologne.
Evidemment, je pourrais vous raconter que mon Top est un acte de survie de la culture face Ă la barbarie, un geste de rĂ©sistance face au terrorisme, comme la horde de nombrilistes façonnĂ©es par des annĂ©es dâutilisation abusive des rĂ©seaux sociaux qui nâont pu sâempĂȘcher de se fendre de leurs dĂ©clarations de guerre par Chardonnay-en-terrasse interposĂ©. « Câest moi quâon a attaqué », hurlaient-il sur leurs petits promontoires virtuels, chacun devenu prĂ©sident de la RĂ©publique de son propre rĂ©seau-nation. Mouais. Il me semble que les gens quâon a attaquĂ©s sont Ă©talĂ©s sur le pavĂ© dans une mare de sang, donc ferme un peu ta gueule, tu seras gentil.
Alors pas plus que baiser, boire et faire la fĂȘte ne sont devenus autre chose que mes principaux plaisirs depuis le 13 Novembre 2015, ce Top nâest rien de plus quâun prĂ©texte pour faire la seule chose que jâai jamais su faire : parler de moi. Câest pourquoi il ne compte que 4 films au lieu de 10, câest pourquoi il nâest pas classĂ© dans un ordre prĂ©fĂ©rentiel, et câest pourquoi certains films qui devraient y figurer nây figurent pas. Parce que câest le mien. Parce que jâai envie quâil me ressemble. Et parce que je fais ce que je veux.
Mon Roi de MaĂŻwenn
Oui, oui, je vous entends. Mon Roi, plutĂŽt que Le Fils de Saul ou Force Majeure ? Et non, je ne suis pas aveugle : bien sĂ»r que la sĂ©ance de psychothĂ©rapie/exorcisme de MaĂŻwenn compte son lot de maladresses (« GENOU ! JE NOUS ! ») et dâexcĂšs. Mais son Ă©talage de tripes bĂ©antes mâa pris Ă la gorge et parlĂ© droit dans les yeux, et je serai malhonnĂȘte si je nâadmettais pas que je me suis senti plus proche de ce couple fracassĂ© que du prisonnier Ă©maciĂ© membre dâun Sonderkommando dâAuschwitz ou du papa suĂ©dois en pleine de crise de masculinitĂ© pendant ses vacances au ski. RĂ©aliser que je suis pile dans le cĆur de cible dâun film de MaĂŻwenn me donne vaguement lâimpression dâavoir ratĂ© ma vie, mais câest comme ça.
Mais rendons Ă MaĂŻwenn ce qui appartient Ă MaĂŻwenn : au-delĂ dâĂȘtre la directrice dâacteurs la plus douĂ©e de France, elle a su capter Ă la perfection le moment de la rencontre amoureuse, et comment celui-ci conditionne toute la mythologie de la relation, cette auto-fiction quâon se construit Ă deux en la brodant de clichĂ©s romanesques, et Ă laquelle on refuse de renoncer mĂȘme aprĂšs avoir rĂ©alisĂ© quâon ne fait rien dâautre que se noyer dans un tas de cendres. Et tous ceux qui ont connu ces pulsions autodestructrices -lâemballement frĂ©nĂ©tique avec lequel on brĂ»le tout dans le feu de la passion, lâincapacitĂ© Ă sâextraire dâune relation hautement toxique- ont forcĂ©ment suffoquĂ© devant les soubresauts de douleur de la tĂ©tanisante Emmanuelle Bercot.
Aujourdâhui encore, quand jâaperçois celui qui fut un moment le soleil de ma vie, le corps Ă lâair et le regard Ă©teint dans une quelconque soirĂ©e gay, un petit bout de moi a encore envie de le prendre par la main, de lui dire quâil nous reste une chance de fuir tout ça et de se sauver, ensemble. Et puis lâautre bout de moi, celui qui rĂ©flĂ©chit, se souvient quâil nây a rien Ă sauver, et que cette redescente vaguement sordide Ă©tait Ă©crite dĂšs les premiers instants. Câest cette lutte incessante qui est au cĆur de Mon roi : pas celle quâon mĂšne contre lâautre, celle que lâon mĂšne contre soi-mĂȘme.
Inside Out (Vice Versa) de Pete Docter
Trop thĂ©orique pour certains, trop littĂ©ral pour dâautres, surchargĂ© dâidĂ©es ou manquant de consistance, deux films incomplets au lieu dâun seul : tout ou presque a Ă©tĂ© reprochĂ© Ă Â Inside Out. Pour ma part, je serai Ă©ternellement reconnaissant aux studios Pixar de sâĂȘtre Ă ce point surpassĂ©s pour repousser les limites de lâimaginable dans le monde ultra-balisĂ© du blockbuster pour enfants. Car certaines des critiques rĂ©currentes adressĂ©s Ă lâencontre dâInside Out pointent Ă mon sens ses plus extraordinaires qualitĂ©s : le film mĂšne deux lignes narratives, lâune rĂ©elle, lâautre purement mĂ©taphorique, qui se rĂ©pondent et agissent lâune sur lâautre de façon parfois trĂšs complexe, sans jamais oublier que celles-ci ne racontent quâune seule et mĂȘme histoire. Comme son titre original lâindique, Inside Out est un rĂ©cit qui sâautorise Ă montrer simultanĂ©ment lâendroit et lâenvers dâune trajectoire psychologique.
Car malgrĂ© son design de boite a bonbon Haribo Pik et ses envolĂ©es psychanalytiques hilarantes, Inside Out raconte une chose toute simple, qui reprĂ©sente cependant une audace colossale dans un film destinĂ© aux enfants : que la tristesse est une Ă©motion essentielle, Ă laquelle on ne peut pas Ă©chapper au-delĂ dâun certain Ăąge, et quâil faut apprendre Ă lâaccepter plutĂŽt quâĂ la rĂ©primer. La fugue avortĂ©e de Riley a beau avoir Ă©tĂ© considĂ©rĂ©e par certains comme un conflit trop mineur, celle-ci correspond pourtant Ă une douleur primale de lâenfance : la prise de conscience que la vie ne sera plus jamais parfaite. En ce sens, lâincident dĂ©clencheur est Ă la fois un formidable moteur dramatique et une parfaite illustration thĂ©matique : touchĂ© par la tristesse, le souvenir le plus chĂ©ri perd sa lueur jaune et se teinte de bleu, irrĂ©mĂ©diablement. Un instant magique qui devient subitement source dâune douleur insoutenable, tout simplement parce quâon rĂ©alise quâil appartient Ă un temps rĂ©volu.
Apprendre Ă faire son deuil, voilĂ ce quâInside Out entreprend de nous enseigner, au cours de 94 minutes dâentertainment pĂ©taradant, truffĂ© de licornes au brushing arc-en-ciel et dâĂ©lĂ©phants en barbe Ă papa. Et lorsque cette boule de verre se colore enfin de deux Ă©motions contradictoires, bleu et jaune, joie et tristesse, on comprend quâavec le temps, on va enfin guĂ©rir. Si câest Pixar qui le dit, ça ne peut ĂȘtre que vrai.
Mad Max : Fury Road de George Miller
Coucou les gens qui rĂąlez que « Ouais câest cool Mad Max mais yâa trop pas de scĂ©nario quoi ! », vous voulez quâon discute de lâĂ©paisseur scĂ©naristique dâAlien (un vaisseau + 7 plateaux repas + 1 monstre) ou de la sophistication des dialogues de Star Wars ? Vous voulez que Wong Kar-Wai ou Terrence Malick viennent vous expliquer que lorsquâun film est conçu comme une expĂ©rience sensorielle totale, le scĂ©nario nâa besoin dâĂȘtre rien de plus quâun fil assez solide pour quâon y enfile des images chargĂ©es de sens ?
Et vous aurez beau chercher, vous ne trouverez nulle part des images aussi furieusement expressives, aussi follement inventives, conçues avec une telle conviction, filmĂ©es avec une inspiration aussi baroque, et montĂ©es avec une Ă©nergie aussi Ă©lectrique que dans ce chef dâĆuvre punk chorĂ©graphiĂ© avec une hallucinante virtuositĂ© par un vĂ©tĂ©ran de 70 ans. Et le gĂ©nie de George Miller, câest prĂ©cisĂ©ment dâavoir Ă©vacuĂ© tous les passages obligĂ©s -exposition, caractĂ©risations, alternance mĂ©tronomique entre scĂšnes dâaction et scĂšnes de dialogues- pour faire de son film une seule et unique poursuite, incessante et dantesque, qui traite ses personnages, son rĂ©cit et ses thĂšmes sans jamais interrompre son mouvement infernal ni son extraordinaire propulsion narrative.
Et en cette annĂ©e 2015 qui ressemble Ă sây mĂ©prendre Ă un dĂ©but de fin du monde, quoi de plus Ă propos que le cinĂ©ma post-apocalyptique ? Parce quâeffectivement, avec ses guerriers fanatiques qui vĂ©nĂšrent des dictateurs/demi-dieux sanguinaires et attendent le privilĂšge de mourir en martyrs, avec son armĂ©e de personnages fĂ©minins -sans doute les plus formidablement badass depuis Ripley- qui dĂ©clare la guerre au patriarcat, Mad Max ne raconte rien, mais alors vraiment rien du tout. Et Tom Hardy a beau ĂȘtre un monument de sexitude mutique, ce monde dĂ©vastĂ© ne sort de sa folie que lorsquâune poignĂ©e de femmes dĂ©cide de se battre pour Ă©chapper Ă la servitude. Le nĂŽtre ferait bien de prendre exemple sur celui-lĂ .
Birdman de Alejandro Gonzålez Iñårritu
A 10 ans, jâai vu un film qui a changĂ© ma vie. Ca sâappelait Batman Returns. A lâĂ©poque, les films de superhĂ©ros Ă©taient rares, ils nâĂ©taient pas produits par des usines Ă blockbusters en surchauffe, et on pouvait encore les confier Ă des auteurs et prendre le risque de donner naissance Ă des ovnis merveilleux. Pour beaucoup de monde en 1992, la vision expressionniste nĂ©ogothique dĂ©rangĂ©e de Tim Burton fut considĂ©rĂ©e comme une trahison du matĂ©riau dâorigine, et la franchise lui fut retirĂ©e des mains illico. Mais pour le gosse que jâĂ©tais, ce fut une rĂ©vĂ©lation : Michelle Pfeiffer devint le premier grand amour de ma vie, et durant les mois qui suivirent, jâĂ©mis le dĂ©sir de commander une armĂ©e de pingouins pour dominer le monde, tout pareil que Danny DeVito. Et puis il y avait Michael Keaton, un acteur magnifique qu'Hollywood jeta bien vite aux oubliettes, et qui dut se contenter pendant 20 ans de nâĂȘtre rien dâautre que le premier dâune longue sĂ©rie dâacteurs Ă avoir interprĂ©tĂ© Batman au cinĂ©ma.
Câest sur cette traversĂ©e du dĂ©sert que capitalise le jeu de miroirs orchestrĂ© par Alejandro GonzĂĄlez Iñårritu dans Birdman, lâhistoire dâun acteur has-been (Keaton), cĂ©lĂšbre pour un rĂŽle de super-hĂ©ros, qui se lance dans le théùtre *de prestige* pour tenter de redorer son blason. Loin de se contenter dâopposer bĂȘtement cinĂ©ma et théùtre, entertainment et art, comme on pouvait le craindre, Iñårritu renvoie dos Ă dos les puristes des deux camps en plongeant dans la psychĂ© fracturĂ©e de son protagoniste, qui Ă force de porter des masques, nâa tout simplement plus aucune idĂ©e de qui il est. Cette immersion dans un esprit en chute libre, il lâaccomplit grĂące Ă un tour de force techniquement vertigineux, qui cĂ©lĂ©bre la grandeur des deux formes en fusionnant la mobilitĂ© infinie de la camĂ©ra et lâinstantanĂ©itĂ© grisante de la scĂšne : deux plans dâune longueur folle qui brouillent les sensations de temps et dâespace et donnent aux acteurs une plate-forme quasi-théùtrale pour faire exploser leur talent dans des rĂŽles qui ne leur font pas de cadeaux. Edward Norton en surdouĂ© capricieux, Emma Stone en petite conne hargneuse, Naomi Watts en starlette hystĂ©rique ; au centre dâun cast dâĂ©quilibristes sans filet, Michael Keaton implose, vitupĂšre, surjoue, se dĂ©double, traverse Times Square en slip et effectue le come-back du millĂ©naire.
Au petit garçon Ă qui il avait donnĂ© envie de faire du cinĂ©ma, son superhĂ©ros vient de montrer une nouvelle fois que tout est encore possible. CâĂ©tait ça, 2015. LâannĂ©e oĂč on perd le fil de qui on est, lâannĂ©e oĂč on prend la rĂ©solution de faire des grandes choses mais oĂč on ne parvient quâĂ se vautrer dans toutes les pires conneries, lâannĂ©e oĂč on se force Ă regarder dans le miroir pour voir Ă quel point câest moche, lâannĂ©e oĂč on dĂ©cide finalement de sauter par la fenĂȘtre, comme Birdman. Pour sâĂ©craser ou dĂ©coller ?
Rendez-vous en 2016.















