Jâai connu la scĂšne locale montrĂ©alaise des annĂ©es 2000 et lâeffervescence du Mile End. Jâai vu des centaines de spectacles Ă cette Ă©poque, dont Godspeed You! Black Emperor au Théùtre Rialto, Arcade Fire Ă la FĂ©dĂ©ration ukrainienne, Wolf Parade Ă la Sala Rossa, The Dears au Club Lambi, Pony Up! au Main Hall (et dans une dizaine dâautres salles, câĂ©tait mes prĂ©fĂ©rĂ©es), le lancement de <i>Parc Avenue</i> de Plants and Animals, Malajube lors dâun loft party Ă 5 heures du matin⊠En 2011, jâĂ©crivais littĂ©ralement sur la musique Ă MontrĂ©al, en tant que rĂ©dacteur en chef du Hour. Bref, jâĂ©tais trĂšs curieux de voir <i>Mile End Kicks</i>.
Nous sommes en 2011, donc, mais lâaction dĂ©bute non pas Ă MontrĂ©al, mais Ă Toronto, ce qui donne le ton. Car voilĂ , si <i>Mile End Kicks</i> dĂ©crit notre ville avec justesse, ça demeure toujours dâun point de vue extĂ©rieur. On suit Grace Pine (Barbie Ferreira), une critique de rock torontoise de 22 ans qui Ă©crit pour un hebdo culturel local et occasionnellement pour SPIN. Depuis lâOntario, elle est fascinĂ©e par la scĂšne musicale montrĂ©alaise, rĂ©digeant un article sur une gig de Islands oĂč elle fait rĂ©fĂ©rence Ă cette ville dâoĂč ont Ă©mergĂ© Grimes et Mac DeMarco. Un jour, Grace a lâidĂ©e dâaller passer un Ă©tĂ© Ă MontrĂ©al, principalement pour y Ă©crire un livre de la sĂ©rie 33 1/3 sur lâalbum <i>Jagged Little Pill</i> dâAlanis Morissette. FraĂźchement dĂ©barquĂ©e dâun Megabus, elle loue sur Craigslist une chambre chez une DJ (Juliette GariĂ©py) dont le chum (Robert Naylor) est le batteur de Bone Patrol, un groupe Ă©mergent autour duquel Grace va Ă©voluer au cours des mois suivants.
Lors dâune des premiĂšres scĂšnes, on aperçoit une affiche de <i>Almost Famous</i>, et ce film oĂč un adolescent Ă©crivant pour Rolling Stone suit un band en tournĂ©e en 1973 a assurĂ©ment influencĂ© la scĂ©nariste et rĂ©alisatrice Chandler Levack (<i>I Like Movies</i>). PlutĂŽt innocente, sans grande expĂ©rience avec la drogue ou le sexe, Grace se sent «âloserâ» («âuncoolâ», dirait Cameron Crowe) parmi ces musiciens faussement insouciants dont elle intĂšgre lâentourage. La particularitĂ© de <i>Mile End Kicks</i> est que la protagoniste est Ă la fois journaliste et groupie, alors quâelle dĂ©veloppe une forte attirance pour Chevy (Stanley Simons), le chanteur de Bone Patrol, bien que sa coloc lâait prĂ©sentĂ© comme «âthe worst guy in Montrealâ». ParallĂšlement, elle se lie dâamitiĂ© avec le guitariste de la formation, Archie (Devon Bostick), ce qui mĂšne Ă un triangle amoureux Ă la John Hugues.
On reconnaĂźt le Mile End avec ses bars, ses lofts, ses dĂ©panneurs, ses ruelles, la voie ferrĂ©e, le viaduc, le St-Viateur Bagel⊠Par ailleurs, le film reproduit bien lâesthĂ©tique indie sleaze de lâĂ©poque, mais en se concentrant strictement sur la scĂšne anglophone. Aucun des trois personnages centraux nâest quĂ©bĂ©cois : Grace vient de Toronto, Chevy dâEdmonton, Archie de lâĂle-du-Prince-Ădouard. Ils baragouinent Ă peine le français, mais câest fidĂšle Ă lâexpĂ©rience de nombreux Canadiens de passage Ă MontrĂ©al, attirĂ©s par les appartements pas chers (jadis!).
La grande force du film est la performance de Barbie Ferreira, une actrice dĂ©couverte dans la sĂ©rie <i>Euphoria</i>. Dans le rĂŽle de Grace, elle est Ă la fois naĂŻve et allumĂ©e, sexy et maladroite, fainĂ©ante et engagĂ©e. Câest un personnage complexe quâelle incarne avec toutes les nuances requises. <i>Mile End Kicks</i> nâest peut-ĂȘtre pas le portrait dĂ©finitif de la scĂšne locale montrĂ©alaise, mais câest un fascinant rĂ©cit initiatique Ă propos dâune jeune femme qui multiplie les mauvaises dĂ©cisions.