Coupable car  ânâĂ©tait pas une "bonne victime"
C'est dur d'ĂȘtre une "bonne" victime pour les gendarmes. Et je n'en Ă©tais pas une.
Je vivais dans un camping-car , j'enchaßnais les CCD et étais sans emploi au moment des faits, alors que mon agresseur, F*, un enfant du pays, louait une maison et avait un emploi stable.
J'ai mis 10 jours Ă rĂ©aliser que j'avais Ă©tĂ© violĂ©e, donc il n'y avait plus de preuves sur mes vĂȘtements ou sur moi lorsque je suis allĂ©e au CHU (oĂč on m'a traitĂ©e comme une chose et j'ai eu l'agrĂ©able surprise de devoir rĂ©gler 95 ⏠alors que je n'avais ni chĂŽmage ni RSA !).
Vers 2 ans, j'avais subi des attouchements sexuels de la part d'un ado (les souvenirs sont revenus aprÚs les viols de F*). Mon éducation m'avait formatée à considérer la violence comme une preuve d'amour envers moi et à toujours m'oublier face aux autres, ce qui explique pourquoi j'ai fréquenté F* durant dix mois, malgré les chantages, les humiliations, les pratiques sexuelles imposées et douloureuses. D'ailleurs, les gendarmes m'ont fait revenir deux ou trois fois pour me poser plein de questions sur mes pratiques sexuelles avec F*, à tel point que mon médecin traitant était outré de leur comportement. En plus, je voyais dans le regard des gendarmes qu'ils me trouvaient un peu "salope" parce que je couchais avec d'autres hommes (j'espérais que l'un d'entre eux me tirerait des griffes de F*).
Le premier viol, le dernier samedi de juillet : Je ne voulais pas coucher avec F*. Je le lui avais dit. Je voulais discuter parce qu'il me traitait trop cruellement. Je l'ai suivi sans comprendre, le soir, au bord d'un étang que j'adorais. Il m'a sorti de force de ma voiture et m'a bloquée contre le capot pour me pénétrer malgré les gifles que je lui donnais et mes hurlements. Mais j'ai perdu le combat. Et la seule personne que j'ai appelée ce soir-là m'a ri au nez. Alors, en pleure, je suis allée voir F* chez lui en le suppliant de ne pas me faire mal. Et F* m'a dit : "Je t'aime, ma chérie"...
Le deuxiĂšme viol, une semaine plus tard : J'ai essayĂ© de crier, mais pas assez fort. J'Ă©tait paniquĂ©e, tĂ©tanisĂ©e. Son regard Ă©tait menaçant, terrible, et je craignais qu'il me frappe au visage. Et j'ai Ă©tĂ© bloquĂ©e sous un homme qui pesait deux fois mon poids. Mais pour les gendarmes ça ne doit pas ĂȘtre assez explicite de dire "non, arrĂȘte, je ne veux pas coucher avec toi", surtout quand il est 5h30, qu'on porte un chemisier et un boxer et qu'on est venu dans la chambre parce que l'agresseur dit vouloir parler...
En plus, le tĂ©moin de la seconde agression a changĂ© de version trĂšs rapidement, car c'Ă©tait son collĂšgue de travail et puis finalement il ne savait rien, n'avait rien vu, mĂȘme s'il m'a dit clairement : "je savais comment ça allait finir, alors je suis parti". En mĂȘme temps, lui-mĂȘme avait fait des attouchements sexuels sur moi cette nuit-lĂ et une semaine plus tard quand je l'avais revu pour parler parce que je me sentais mal. Ma mĂšre s'est mise Ă sortir avec lui aprĂšs (pas terrible pour la crĂ©dibilitĂ© du tĂ©moin) et elle n'a jamais voulu admettre qu'il avait abusĂ© de moi. Il m'a juste draguĂ©... officiellement.
Lùchée par tout le monde, rongée par le remord, j'ai fini par céder aux messages menaçants de F* et, dans un moment d'égarement, je lui ai envoyé un SMS pour qu'on se voit et qu'on discute (il ne m'a jamais répondu d'ailleurs mais s'est servi de cela contre moi). Les gendarmes n'ont jamais relevé les SMS et messages vocaux dans mon portable alors qu'ils avaient dit qu'il le ferait...
Le pire, c'est que les gendarmes savaient que j'étais harcelée au téléphone par F* qui m'appelait avec un numéro masqué, mais ils se sont énervés parce que je ne décrochais pas à leurs appels anonymes à 21h30 !
Comble de l'horreur pour eux : un mois aprÚs avoir porté plainte, j'ai commencé une relation avec un homme trÚs compréhensif, qui m'a écoutée sans me juger et qui m'a soutenue. Mais une "bonne" victime reste recluse dans sa douleur et ne couche plus (jamais ?) avec un homme aprÚs avoir été violée.
La confrontation avec F* s'est trÚs mal passée : malgré la double dose de bromazépam (anxiolytique trÚs fort), j'étais terrifiée et perdue au fond d'une piÚce avec F* et les deux hommes-gendarmes qui paraissaient plus sympathiques avec lui qu'avec moi. Alors j'ai pris mon téléphone pour me rassurer. Ils m'ont dit que je n'en avais pas le droit (je ne le savais pas !) et qu'ils le notaient pour le juge d'instruction. Ils m'ont dit que de toute façon je ne serais pas crédible pour des jurés.
Avant de sortir de la gendarmerie, je tremblais et Ă©tais dans un Ă©tat second. J'ai pris une troisiĂšme dose de bromazĂ©pam et le certificat des gendarmes car j'avais loupĂ© un examen pour venir Ă la confrontation. Je leur ai dit que je devais faire une heure de voiture allĂ©-retour pour donner le papier le jour-mĂȘme au lieu d'examen. Ils ne se sont pas inquiĂ©tĂ©s de mon Ă©tat. J'ai Ă moitiĂ© perdu connaissance au volant, sur le retour, et j'ai eu un accident.
Je n'ai jamais eu accÚs au dossier. Je n'ai pu relire aucune des dépositions que j'ai signé !
Six mois aprÚs ma plainte, en pleine dépression, pleurant tout le temps, n'arrivant plus à dormir, réguliÚrement malade, me sentant totalement dépassée et oppressée par cette procédure judiciaire, craignant qu'elle se retourne contre moi, j'ai écrit au juge pour qu'il classe l'affaire, en lui précisant que F* m'avait bien violée et que je n'avais rien inventé !
Parce que, mĂȘme si je n'Ă©tais pas "la victime idĂ©ale", la "bonne" victime, j'Ă©tais une victime ! F* m'a violĂ©e.
A présent, je n'ai plus confiance dans les policiers et les gendarmes pour me protéger.
Mélodie, 24 ans au moment des faits (F* en avait 14 de plus).