Je marche au milieu dâune foule dâune beautĂ© infamante. Tous sâauscultent, se contemplent, se congratulent des yeux les uns les autres en se fĂ©licitant de la brillance de leurs Ă©clats.Â
Banal, personne ne mâausculte, ne me contemple ou ne me congratule, moi. On me tape sur lâĂ©paule. Je me retourne. Un homme, informe, vĂȘtu dâune tenue criarde et accompagnĂ© dâun chien Ă deux tĂȘtes se tient devant moi. Surpris que lâon me remarque, je dis :
-Béhémot, Azazel, Asmodée, Iblis, MéphistophélÚs, Woland. Appelez moi comme il vous plaira le mieux.
- Le diable vous ĂȘtes ?
- Monsieur, vous avez chance, jâattendais quelquâun dâautre, mais jâai horreur des retards alors câest vous que jâai choisi pour bĂ©nĂ©ficier de mes chaudes grĂąces. Un vĆu, monsieur.
- Un vĆu ? Jâen ai un.
- Voyez MaĂźtre, je suis las de mon apparence que je trouve dâun ennui rare. Je pense que la mĂ©diocritĂ© ne satisfait que les faibles et les insouciants. Je veux ĂȘtre admirĂ©, encensĂ©, observĂ©, reluquĂ©, remarquĂ©, dĂ©vorĂ© du regard. Je veux que les gens se tournent sur mon passage, que mon image reste gravĂ©e dans leurs mĂ©moires bien longtemps aprĂšs que je ne disparaisse hors dâatteinte de leur vue, quâils soient prĂȘts Ă payer pour obtenir le privilĂšge de me mirer.
Mon cornu visiteur me soupĂšse dans une main, puis dans lâautre. Il me scrute, me renifle, me mesure, me tripote. Il tourne autour de moi en clochant des pieds, jurant et adjurant dans un brouillamini Ă©ternel.
Il tire sur une oreille, raccourci lâun des mes bras, mâajoute ici et lĂ quelques longs doigts velus, me perce un Ćil, me le remplace par un nouveau Ă un tout autre endroit. Quelques pustules par dĂ©licatesse, surtout autour de la bouche, quâil me tord et me vide de toutes ses dents exceptĂ©es une, dĂ©cide que ma langue est inutile et que jâaurai bien plus lâusage dâune gigantesque bosse pour dĂ©corer mon dos. Il achĂšve en recouvrant mon corps dâune Ă©paisse couche de poils car, mâapprend il, lâhiver prochain risque dâĂȘtre rude.