Reversible - les 7 doigts
Avec une crĂ©ation par an, la compagnie des 7 doigts est devenue, dans la lignĂ©e du Cirque Eloize, un des gros producteurs du cirque MontrĂ©alais. AimĂ©s Ă lâorigine pour leur fraĂźcheur et leur Ă©nergie communicatives, ils sont devenus Ă MontrĂ©al une des fiertĂ©s circassiennes que la ville a produites. Si les premiers spectacles il y a plus de dix ans, voire encore cinq, tranchaient avec ce qui Ă©tait proposĂ© ailleurs, ils ont fini comme beaucoup dâautres avant eux, Ă cĂ©der Ă la tentation du formatage des productions grand public gagnantes mais qui dans le mĂȘme coup manquent souvent dâaudace et de prise de risque artistique. Ce spectacle lĂ ne fait pas exception Ă cette rĂšgle. Il suffit cependant de se prĂȘter au jeu en connaissance de cause pour passer un tout Ă fait bon moment. Il faut bien reconnaĂźtre que la recette fonctionne.
Si les 7 doigts nâont pas pour objectif de rĂ©volutionner la forme circassienne et dâinventer une nouvelle dramaturgie du cirque contemporain, ils se sont moulĂ© une place quâils occupent trĂšs bien. Nous sommes bien loin des crĂ©ations qui explorent les disciplines dans un mouvement de dĂ©-construction, une quĂȘte de lâessence du cirque ou encore la recherche dâune nouvelle esthĂ©tique tel que ce que lâon peut voir en Europe chez James ThiĂ©rrĂ©e, Mathurin Bolze ou Yoann Bourgeois pour ne citer quâeux. Les 7 doigts alimentent un systĂšme cirque MontrĂ©alais bien installĂ©, entre lâEcole Nationale le fournisseur dâartistes et la Tohu, le diffuseur de cirque, qui peut fonctionner en quasi vase clĂŽt et dont les parties prenantes sortent incontestablement du mĂȘme moule.
Pour autant, le spectacle fonctionne. La troupe est jeune, fraĂźche et gĂ©nĂ©reuse. Comme Ă son habitude tous les passages de groupe sont gais et les chorĂ©graphies de danse acrobatique sont irrĂ©prochables. Nous avons affaire Ă de trĂšs bons acrobates. La mise en scĂšne est astucieuse. Rien qui nâait jamais Ă©tĂ© fait ; tout est fortement inspirĂ© dâautres crĂ©ations de cirque, théùtre ou encore de danse mais le dĂ©cor est bien exploitĂ© et constitue une bonne matiĂšre au jeu et Ă lâintroduction des numĂ©ros. ComposĂ© de modules modulables dont la manipulation et les changements sont opĂ©rĂ©s en direct par les artistes, chaque Ă©lĂ©ment peut aussi faire office dâaccessoires. Manipulation et ingĂ©niositĂ© font partie de ce quâon aime voir au cirque. Etre tĂ©moin de la maniĂšre dont tout se fait et se dĂ©fait sous nos yeux grĂące Ă la collaboration et lâentraide permanente des artistes agençant sans cesse la scĂšne au grĂšs des agrĂšs qui lâenvahissent. Il se dĂ©gage du spectacle une bienveillante Ă©nergie accompagnĂ©e dâune auto-dĂ©rision propre au cirque qui fait du bien. RĂ©versible est dĂ©finitivement un spectacle feel good.
Le duo de mĂąt chinois est un des clous du spectacle, original et puissant. Un vrai bonbon Ă©picĂ©. Le solo dâĂ©quilibre-danse est portĂ© majestueusement et discrĂštement par le reste de la troupe. Le clin dâĆil Ă la rivalitĂ© corde â tissu aĂ©rien, les mettant cĂŽte Ă cĂŽte sur scĂšne, fera sourire les adeptes ou praticiens de lâune ou lâautre de deux disciplines et reste par ailleurs trĂšs beau. Certains numĂ©ros sont plus classiques, mais toujours fort bien exĂ©cutĂ©s. Et surtout lâĂ©nergie qui lie lâensemble est revigorante.
La formule des 7 doigts reste pourtant encore basĂ©e sur la primautĂ© du numĂ©ro. Il est Ă©vident que ces derniers ont Ă©tĂ© créés en amont, dans une certaine autonomie. Nous sommes encore loin de la dilution du numĂ©ro dans une dramaturgie qui prendrait le pas sur la technique. Pourtant les metteurs en scĂšne semblent avoir Ă cĆur de nous raconter une histoire⊠bien quâils nâaient manifestement pas grand chose Ă dire. Le thĂšme un peu tirĂ© par les cheveux relate des anecdotes dâartistes au sujet de leurs grands-parents. Entre rĂ©cit familial, secret et interprĂ©tation, il y a plusieurs facettes Ă chaque histoire - nous dit-on - avec plus ou moins de succĂšs. Car cette Ă©bauche narrative nâest exploitĂ©e quâen dĂ©but et fin de spectacle pour disparaĂźtre quasiment complĂštement du reste de la performance. Ces quelques prises de parole (car ils parlent au micro ouioui !) apparaissent futiles et sont mĂȘme assez agaçantes pour atteindre une apothĂ©ose de la niaiserie en guise de finale. Nâaurait-il pas fallu mieux assumer le fait que le propos ne sert pas la forme et dâailleurs plutĂŽt quâil la dessert ? Une fois encore surgit la difficultĂ© quâont les arts du cirque Ă raconter. Peut-ĂȘtre devraient-ils continuer Ă chercher du cĂŽtĂ© de lâĂ©motion et rester dans la suggestion plutĂŽt que tendre vers le rĂ©cit qui est techniquement compliquĂ© Ă intĂ©grer aux disciplines de cirque et pour lequel les artistes de cirque (et les metteurs en scĂšne) ne sont malheureument pas formĂ©s.Â
Se taire, un peu, pour faire parler lâimaginaire et les sensibilitĂ©s. Pas sĂ»r que le cirque quĂ©bĂ©cois soit encore prĂȘt Ă lâentendre.Â











