Francis Bacon - Study after Vélasquez's Portrait of Pope Innocent (1953)

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Francis Bacon - Study after Vélasquez's Portrait of Pope Innocent (1953)

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Kazimir Malevitch - Carré noir sur fond blanc (1915)
Le Temps retrouvé (Proust)
"Mme Verdurin, souffrant pour ses migraines de ne plus avoir de croissant à tremper dans son café au lait, avait obtenu de Cottard une ordonnance qui lui permettait de s'en faire faire dans certain restaurant dont nous avons parlé. Cela avait été presque aussi difficile à obtenir des pouvoirs publics que la nomination d'un général. Elle reprit son premier croissant le matin où les journaux narraient le naufrage duLusitania. Tout en trempant le croissant dans le café au lait et donnant des pichenettes à son journal pour qu'il pût se tenir grand ouvert sans qu'elle eût besoin de détourner son autre main des trempettes, elle disait : 'Quelle horreur ! Cela dépasse en horreur les plus affreuses tragédies.' Mais la mort de tous ces noyés ne devait lui apparaître que réduite au milliardième, car tout en faisant, la bouche pleine, ces réflexions désolées, l'air qui surnageait sur sa figure, amené probablement là par la saveur du croissant, si précieux contre la migraine, était plutôt celui d'une douce satisfaction."
Lucrèce, suave mari magno, "Il est doux, quand sur la grande mer les vents soulèvent les flots, d'assister depuis le rivage aux rudes épreuves d'autrui."
Du côté de chez Swann (Proust)
"Tout à coup, mon père nous arrêtait et demandait à ma mère : 'Où sommes-nous ?' Epuisée par la marche, mais fière de lui, elle lui avouait tendrement qu'elle n'en savait absolument rien. Il haussait les épaules et riait. Alors, comme s'il l'avait sortie de la poche de son veston avec sa clé, il nous montrait debout devant nous la petite porte de derrière de notre jardin qui était venue avec le coin de la rue du Saint-Esprit nous attendre au bout de ces chemins inconnus. Ma mère lui disait avec admiration : 'Tu es extraordinaire !' Et à partir de cet instant, je n'avais plus un seul pas à faire, le sol marchait pour moi dans ce jardin où depuis si longtemps mes actes avaient cessé d'être accompagnés d'attention volontaire : l'Habitude venait de me prendre dans ses bras et me portait jusqu'à mon lit comme un petit enfant."
Le père du Narrateur, c'est celui qui sait toujours "le temps qu'il fait", c'est le temps-baromètre. Celui aussi qui sait toujours où l'on se trouve, qui n'est jamais perdu dans l'espace.
Sodome et Gomorrhe (Proust)
"Je trouvai à sa figure vue ainsi au repos et comme au naturel quelque chose de si affectueux, de si désarmé, que je ne pus m'empêcher de penser combien M. de Charlus eût été fâché s'il avait pu se savoir regardé ; car ce à quoi me faisait penser cet homme, qui était si épris, qui se piquait si fort de virilité, à qui tout le monde semblait odieusement efféminé, ce à quoi il me faisait penser tout d'un coup, tant il en avait passagèrement les traits, l'expression, le sourire, c'était à une femme."

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La Prisonnière (Proust)
"Enfin il fut devant le Vermeer, (...). 'C'est ainsi que j'aurais dû écrire, disait-il. Mes derniers livres sont trop secs, il aurait fallu passer plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase en elle-même précieuse, comme ce petit pan de mur jaune.' "
Nietzsche, Gai savoir, § 87
"De la vanité des artistes - Je crois que les artistes ignorent souvent ce qu'ils savent le mieux faire parce qu'ils sont trop vaniteux et qu'ils dirigent leur esprit vers un plus grand sujet de fierté que de paraître ces petites plantes qui, nouvelles, rares et belles, savent pousser avec une véritable perfection sur leur sol." Nietzsche parle de Wagner, comme d'un "Orphée de toute détresse secrète". "(...) il est le maître du tout petit. Mais il ne veutpas l'être ! Son caractèreaime bien davantage les grands murs et la fresque audacieuse ! Il ne comprend pas que son esprita un autre goût et un autre penchant, et qu'il préfère rester tranquillement assis dans les recoins des maisons en ruine: - c'est là , caché, caché à lui-même, qu'il peint ses véritables chefs-d'oeuvre, qui sont tous très courts et ne durent souvent qu'une mesure, - c'est alors seulement qu'il excelle, qu'il devient grand et parfait, là seulement peut-être. - Mais il ne le sait pas ! Il est trop vaniteux pour le savoir.
Les Frères Karamazov(Dostoïevski)
Ivan à Alioscha "Je le déclare, pendant que j’en ai le temps , je me refuse à accepter cette harmonie universelle ; je prétends qu’elle ne vaut pas une seule larme d’enfant, parce que cette larme restera toujours sans rachat : et, par ce fait même que cette larme ne peut être effacée du monde, elle détruit cette harmonie. Car, comment la racheter? C’est impossible ! Que les bourreaux souffrent en enfer, qu’importe? L’enfant aussi a eu son enfer ! Et puis, qu’est-ce que cette harmonie qui comporte un enfer? Je veux le pardon, le baiser universel, l’abolition de la souffrance, et si la souffrance des enfants sert à compléter la somme de souffrance nécessaire pour acheter la vérité, je prétends que cette vérité ne vaut pas le prix dont on la paye."
La Mort d'Ivan Ilitchde Tolstoï
"Caïus est un homme, les hommes sont mortels, donc Caïus est mortel - ce raisonnement lui paraissait exact s'il s'agissait de Caïus, mais non pas de sa propre personne. C'était Caïus, un homme en général, et il devait mourir. Mais lui n'est pas Caïus, il n'est pas un homme en général; il est à part, tout à fait à part des autres êtres: il était Vania avec sa maman et son papa [...] avec toutes les joies, toutes les peines, tous les enthousiasmes de l'enfance, de l'adolescence, de la jeunesse. Caïus connaissait-il l'odeur de cette balle en cuir bariolée qu'aimait tant Vania? Caïus embrassait-il la main de sa mère comme Vania? Est-ce pour Caïus que froufroutait ainsi la jupe en soie de la mère de Vania? [...j Avait-il aimé comme Vania? Pouvait-il présider une séance comme lui? Caïus est en effet mortel, et il est juste qu'il meure. Mais moi, Vania, Ivan Ilitch, avec toutes mes pensées, avec tous mes sentiments - c'est tout autre chose..."
"Café de nuit" Van Gogh
Piet Mondrian

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Kupka,Grand nu
Pauline à la plagede Eric Rohmer
Cinq personnages : Marion, Pauline, Pierre, Henri, Sylvain. Le problème de Pierre : aimer la bonne personne. L'idéal de l'amour de Marion : la passion. La théorie d'Henri sur la perfection de Marion : Marion est très belle, elle a un corps extraordinaire, parfait, trop parfait d'ailleurs, comme une statue, elle a des formes auxquelles toutes les femmes aspirent, c'est un modèle. C'est peut-être pour ça que je l'admire, mais qu'elle ne m'attire pas vraiment. Enfin en tout cas, moins qu'une femme qui aurait des imperfections. La perfection est oppressante. L'unicité de Marion, qui fait d'elle un être humain, tend pourtant à l'universel. Dit autrement : Marion s'est jetée dans mes bras, elle ne m'a pas laissé le temps de la désirer.
Les Enfants du Paradisde Marcel Carné
Garance (Arletty) Ã Baptiste (Jean-Louis Barrault) : "Je ne suis pas belle, je suis vivante c'est tout."
Blow up de Michelangelo Antonioni. Le bruit de balle de tennis remet en cause l'imagination du personnage principal : a-t-il fantasmé le meurtre comme il a fantasmé les mimes ?
Marcel Proust, La Prisonnière (1923)
« Par instants, dans les yeux d’Albertine, dans la brusque inflammation de son teint, je sentais comme un éclair de chaleur passer furtivement dans des régions plus inaccessibles pour moi que le ciel, et où évoluaient les souvenirs, à moi inconnus, d’Albertine. Alors cette beauté qu’en pensant aux années successives où j’avais connu Albertine, soit sur la plage de Balbec, soit à Paris, je lui avais trouvée depuis peu, et qui consistait en ce que mon amie se développait sur tant de plans et contenait tant de jours écoulés, cette beauté prenait pour moi quelque chose de déchirant. Alors sous ce visage rosissant je sentais se creuser, comme un gouffre, l’inexhaustible espace des soirs où je n’avais pas connu Albertine. Je pouvais bien prendre Albertine sur mes genoux, tenir sa tête dans mes mains ; je pouvais la caresser, passer longuement mes mains sur elle, mais, comme si j’eusse manié une pierre qui enferme la salure des océans immémoriaux ou le rayon d’une étoile, je sentais que je touchais seulement l’enveloppe close d’un être qui, par l’intérieur, accédait à l’infini. Combien je souffrais de cette position où nous a réduits l’oubli de la nature qui, en instituant la division des corps, n’a pas songé à rendre possible l’interpénétration des âmes (car si son corps était au pouvoir du mien, sa pensée échappait aux prises de ma pensée). »
Comme Descartes est parvenu à son Autre, Dieu, par l’idée d’infini en lui, il semble que l’intermédiaire entre mon corps et celui d’autrui soit le toucher, et plus adéquatement la caresse, le contact érotique. Mon appréhension originelle d’autrui est intellectuelle : je le saisis, dans la terminologie sartrienne, comme « corps en situation » (L'Etre et le Néant, p. 430) : cette main d’autrui perçue par moi est encore en soi, elle coïncide avec sa fonction, sa transcendance (à savoir la préhension, l’acte de saisie). Ainsi ma perception d’autrui est-elle originairement fétichiste : son corps m’est donné comme habillé de virtualités diverses. Cependant, par la démarche impérialiste de mes doigts dans la caresse (non simple affleurement, nous dit Sartre, mais façonnement), j’oblige la chair de l’autre à se rendre : cette effraction à l’encontre d’autrui est pour lui comme pour moi une révélation : « (…) la caresse révèle la chair en déshabillant le corps de son action, en le scindant des possibilités qui l’entourent : elle est faite pour découvrir sous l’acte la trame d’inertie – c’est-à -dire le pur ‘’être-là ’’ – qui le soutient. » Par la caresse, j’exhume la chair qui ne ressort plus en tant que revêtement sensible du corps, mais sa soutenance, son substratum (ce qui se tient dessous), sa « passivité touchée » : « (…) et, pareillement, mon regard caresse lorsqu’il découvre, sous ce bondissement que sont d’abord les jambes de la danseuse, l’étendue lunaire des cuisses. »Mais peut-être qu’en ayant fait ainsi un pas en avant dans la compréhension de ce qu’est la chair, nous en avons aussi fait deux en arrière. Lorsque par la caresse, je dé-couvre le corps de ses possibilités et dé-voile la chair d’autrui, je ne fais rien d’autre que saisir l’enveloppe passive du corps, sa surface, qui irrémédiablement me résiste.

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Albert Camus, Noces (1959)
Noces à Tipasa
« Bien pauvres sont ceux qui ont besoin de mythes. Ici les dieux servent de lits ou de repères dans la course des journées. Je décris et je dis : "Voici qui est rouge, qui est bleu, qui est vert. Ceci est la mer, la montagne, les fleurs." Et qu'ai-je besoin de parler de Dionysos pour dire que j'aime écraser les boules de lentisques sous mon nez ? Est-il même à Déméter ce vieil hymne à quoi plus tard je songerai sans contrainte : "Heureux celui des vivants sur la terre qui a vu ces choses." Voir, et voir sur cette terre, comment oublier la leçon ? Aux mystères d'Eleusis, il suffisait de contempler. Ici même, je sais que jamais je ne m'approcherai assez du monde » (p. 15).
Le désert
« Ici encore la vérité doit pourrir et quoi de plus exaltant ? Même si je la souhaite, qu'ai-je à faire d'une vérité qui ne doive pas pourrir ? Elle n'est pas à ma mesure. Et l'aimer serait un faux-semblant. (...) On sent bien qu'il s'agit ici d'entreprendre la géographie d'un certain désert. Mais ce désert singulier n'est sensible / qu'à ceux capables d'y vivre sans jamais tromper leur soif. C'est alors, et alors seulement, qu'il se peuple des eaux vives du bonheur » (pp. 69-70).
Redéfinir le désir : un désir qui se satisfait de la réalité, sans être vécu comme un renoncement. Par le rejet de l’hypothèse de la satisfaction. Cet autre chose du désir « n’est pas à ma mesure », le désir est désir d’un désert. Dans le désir, le véritable renoncement n’est pas renoncement à l’idéal, mais renoncement à la réalité que l’idéal recouvre. Désir comme indifférence à l’étoile. Image des « pourceaux » d’Epicure : leur colonne vertébrale ne leur permet pas de regarder le ciel. Le désir vise moins à être satisfait, et donc à se détester lui-même, qu’à donner sans compter : non plus désir « sans fin », mais désir « sans faim ». Contentons-nous de vivre, et nous vivrons contents. Non plus l’amour de la sagesse, toujours déçu, mais la sagesse de l’amour. Prendre la réalité pour son désir.
Lars Von Trier, Melancholia (2011)