Judith décapitant HolophÚrne, une oeuvre aux multiples facettes
Artemisia Gentileschi, Judith décapitant HolophÚrne (1620-1621), Galerie des Offices, Florence
Aujourdâhui considĂ©rĂ©e comme lâune des figures majeures de la peinture baroque, Artemisia Gentileschi sâest imposĂ©e Ă une Ă©poque oĂč les femmes peintres ne sont pas facilement acceptĂ©es. Son Ćuvre a souvent Ă©tĂ© oubliĂ©e ou attribuĂ©e Ă des hommes, particuliĂšrement Ă son pĂšre. On se penche aujourdâhui de plus en plus sur son travail, et sa toile LucrĂšce (1623-1625) a Ă©tĂ© vendue Ă 4,8 millions dâeuros chez Artcurial en novembre 2019, devenant le nouveau record mondial dâune Ćuvre de lâartiste aux enchĂšres.
Voici quelques anecdotes sur sa fameuse interprĂ©tation de Judith dĂ©capitant HolophĂšrne, considĂ©rĂ©e aujourdâhui comme un chef-dâoeuvre fĂ©ministe. Gentileschi peint deux versions de cette scĂšne entre 1914 et 1920 : l'une se trouve au Museo Nazionale di Capodimonte, l'autre est conservĂ©e au musĂ©e des Offices à Florence
Le violeur dâArtemisia aurait inspirĂ© les traits dâHolophĂšrneÂ
La scĂšne, tirĂ©e dâune Ă©pisode biblique, figure le meurtre dâHolophĂšrne, gĂ©nĂ©ral envoyĂ© en campagne par le roi nĂ©o-babylonien Nabuchodonosor II. La scĂšne est toutefois perçue comme le reflet du viol de lâartiste par son mentor Antonio Tassi, Ă lâĂąge de 18 ans. Le gĂ©nĂ©ral est dans une position similaire Ă celle oĂč Ă©tait Artemisia lors de son viol, tel que dĂ©crit dans son procĂšs, qui se dĂ©roula l'annĂ©e de rĂ©alisation de ce tableau. Mary Garrard suggĂšre une vision autobiographique de lâoeuvre qui fonctionnerait comme une expression cathartique de la rage intime qui anime l'artiste.Â
Judith dĂ©capitant HolophĂšrne, dĂ©tailÂ
La reprĂ©sentation du sang serait inspirĂ©e des travaux de GalilĂ©eÂ
Selon certains, les spectaculaires jets de sang reflĂšteraient lâamitiĂ© dâArtemisia avec le plus cĂ©lĂšbre scientifique de son Ă©poque, GalilĂ©e. Au lendemain de son procĂšs, Gentileschi sâinstalle Ă Florence oĂč elle vivra de 1614 Ă 1620. Elle y rencontre lâastronome, tous deux Ă©tant membres de lâAccademia del Disegno. Ă ce moment-lĂ , GalilĂ©e dĂ©couvre le concept de « trajectoire parabolique ». Selon cette loi, lorsqu'on lance un objet en l'air, Ă moins quâil ait Ă©tĂ© lancé à la verticale vers le haut, sa trajectoire forme une courbe que l'on peut assimiler Ă une parabole. CâĂ©tait une idĂ©e nouvelle, que GalilĂ©e expliquera graphiquement en dessinant les diffĂ©rents chemins paraboliques que des boulets de canon dĂ©criraient en tombant sur terre. Câest de ces trajectoires que Gentileschi se serait inspirĂ© pour figurer les Ă©claboussures de sang qui jaillissent du cou dâHolophĂšrne.Â
Notes de Galilée sur la trajectoire parabolique
Judith reprĂ©senterait symboliquement la dĂ©esse ArtĂ©misÂ
Au Moyen Ăge, Judith Ă©tait considĂ©rĂ©e comme la prĂ©figuration de la Vierge Marie, de par sa foi et sa chastetĂ©. Les peintres de la Renaissance, marquĂ©s par la tradition classique, ont choisi la dĂ©esse grecque de la chasse, ArtĂ©mis, comme ancĂȘtre de Judith et de Marie, leur octroyant ainsi un rĂŽle actif et guerrier. Le propre nom dâArtemisia signifiant par ailleurs « cadeau dâArtĂ©mis », il est difficile dâignorer le clin dâoeil Ă la chaste dĂ©esse.Â
Le tableau serait aussi une allĂ©gorie politiqueÂ
Pendant la Contre-RĂ©forme, lâĂglise catholique commande Ă ses artistes des reprĂ©sentations de plus en plus saisissantes et rĂ©alistes de scĂšnes biblique, dans une campagne de rĂ©affirmation de son pouvoir face au protestantisme. Lâimage de Judith occupe une place centrale dans cette campagne de propagande religieuse. Ainsi, le meurtre dâHolophĂšrne peut facilement ĂȘtre perçu comme un symbole de lâĂ©glise vengeresse ripostant contre ses ennemis. Dans cet esprit, on peut noter la ressemblance entre lâĂ©pĂ©e au centre de la toile et une croix chrĂ©tienne.Â
Cette oeuvre complexe a fait lâobjet de nombreuses relectures. En 1979, lâartiste franco-polonaise LĂ©a Lublin suggĂšre, lors d'une exposition de la galerie Yvon Lambert Le milieu du tableau, que la composition de lâoeuvre Ă©voque un accouchement avec deux sages-femmes plutĂŽt qu'une dĂ©capitation. Marie-Jo Bonnet, spĂ©cialiste de lâhistoire des femmes et de lâhistoire de lâart, dĂ©crit lâoeuvre comme « un extraordinaire travail d'Ă©laboration psychique au cours duquel la victime renverse l'histoire de la violence, se met au monde comme artiste et ouvre de nouvelles perspectives Ă l'art des femmes ».Â