Boris Cyrulnik : "Ătre rĂ©silient, câest aller vers un nouveau dĂ©veloppement"
Le neuropsychiatre Boris Cyrulnik, spécialiste de la résilience, livre à We Demain sa vision de la crise mondiale du Covid-19, ses causes profondes, les façons d'affronter le confinement, et d'éviter de revivre un tel traumatisme.
Il est "le" spĂ©cialiste de la rĂ©silience, un concept quâil a contribuĂ© Ă populariser. Le neuropsychiatre Boris Cyrulnik revient pour We Demain sur la crise mondiale liĂ©e au Covid-19. Il analyse ses causes profondes : en bonne partie, selon lui, la course Ă la performance de nos sociĂ©tĂ©s mondialisĂ©es. Il livre aussi trois conseils pour affronter le confinement : l'action, l'affection et la rĂ©flexion. Et esquisse une voie Ă emprunter pour Ă©viter de revivre un tel traumatisme : oser imaginer un modĂšle de dĂ©veloppement diffĂ©rent. Â
We Demain : Face aux crises, nous ne sommes pas tous Ă©gaux. Quels sont les facteurs qui peuvent, ou pas, aider Ă les affronter ?Â
 Boris Cyrulnik. En effet, ceux qui ont grandi dans une famille stable et sĂ©curisante, qui ont un bon rĂ©seau amical, ceux qui ont appris Ă communiquer, vont tĂ©lĂ©phoner, lire, Ă©crire, se remettre Ă la guitare, inventer des rituels, se dĂ©brouiller grĂące Ă ces facteurs de protection acquis au cours de leur dĂ©veloppement antĂ©rieur. Ă l'opposĂ©, ceux qui ont acquis des facteurs de vulnĂ©rabilitĂ©, isolement sensoriel, carences affectives, maladies, prĂ©caritĂ© sociale⊠peuvent avoir plus de mal et risquent mĂȘme de sortir du confinement avec un trauma. Ils ont davantage besoin dâaide. Â
Quels conseils alors pour gĂ©rer la crise ? Â
 La protection repose sur trois axes : l'action, l'affection et la rĂ©flexion. Les deux premiers sont des tranquillisants naturels qui permettent d'Ă©viter les tranquillisants chimiques. Pour lâaction, il faut bouger au moins une heure par jour, ce qui aide Ă sĂ©crĂ©ter des endorphines, dehors si possible et sinon en suivant par exemple des cours de sport sur internet. Il faut avoir une discipline. Je reçois dâailleurs beaucoup de messages de gens qui se mettent Ă bricoler, Ă repeindre leurs volets, ceux-lĂ seront sauvĂ©s ! Lâaffection est un autre tranquillisant. Le confinement est lâoccasion de faire une dĂ©claration d'attachement Ă nos proches, de renforcer les liens. Pendant les guerres, les soldats ont souvent tenu grĂące aux lettres de leurs proches.  La rĂ©flexion enfin : cela peut ĂȘtre la mĂ©ditation, la spiritualitĂ© si lâon est croyant, la lecture, lâĂ©criture dâun journal intime qu'on laissera Ă nos enfants, ou mĂȘme dâun roman ! Cette plongĂ©e intĂ©rieure permet de retrouver de la libertĂ©, des ressources qui aideront Ă la rĂ©silience. Pour lâinstant, nous sommes dans l'affrontement de la crise. La rĂ©silience est la reprise dâun nouveau dĂ©veloppement aprĂšs le confinement, aprĂšs le traumatisme. Â
Comment devenir rĂ©silient alors ? Et quelle nouvelle voie prendre demain ?Â
 Il faudra essayer de mettre en chantier des projets, ce qui est un excellent dynamisant, au niveau individuel et collectif.  Et aussi chercher les causes de la catastrophe. Pourquoi il y a-t-il des Ă©pidĂ©mies rĂ©pĂ©tĂ©es ? Notre culture passĂ©e acceptait la mort. Lâindividu nâavait pas une grande valeur. Il y a eu 1,5 millions de morts en France pendant la PremiĂšre Guerre mondiale, des dizaines de millions pendant la grippe espagnole. Les femmes mourraient en couche et les bĂ©bĂ©s souvent lors de leur premiĂšre annĂ©e de vie. Mais on se rĂ©signait. "InchâAllah", c'est Ă©crit, disaient les musulmans. "On a Ă©tĂ© punis par dieu parce qu'on ne croyait pas assez", disaient les chrĂ©tiens. Et dâailleurs beaucoup pensent encore ainsi. Un exemple contemporain ? En Colombie aprĂšs des massacres ou en HaĂŻti aprĂšs le tremblement de terre, jâai vu des processions remerciant Dieu de sa punition. On risque dâassister Ă un rĂ©veil de la spiritualitĂ©, voire du fanatisme. Et puisque le virus est un ennemi invisible, comme la peste au Moyen Age, certains vont chercher des bouc-Ă©missaires : lâĂ©tranger, le juif, le voisin. Un mĂ©canisme qui ajoute du malheur au malheur. Mais on essaye tout de mĂȘme d'ĂȘtre plus scientifique aujourdâhui, de chercher des causes rationnelles aux problĂšmes. Â
Pour vous, justement, quelle est la cause de cette crise ?Â
 Maintenant, on considĂšre que la personne est une valeur prioritaire. Les femmes et les hommes ne veulent plus se soumettre aux guerres. Mais cette nouvelle culture qui valorise l'individu est aussi Ă la source de la catastrophe. C'est au nom de la performance qu'on a dĂ©veloppĂ© des formes dâĂ©levage intensif qui favorisent la naissance de virus. La course technologique, aux transports, le commerce international, la globalisation, ont ensuite permis lâextension du virus sur toute la planĂšte. Seulement, maintenant, on se rend compte quâon prĂ©fĂšre avoir un Ă©chec Ă©conomique plutĂŽt que des centaines de milliers de morts. Nous assistons Ă une vraie rĂ©volution de la pensĂ©e, une rĂ©volution dans la hiĂ©rarchie des valeurs morales, dans l'ethos ! Â
Donc pour vous il y aura forcĂ©ment un "aprĂšs-coronavirus", lequel ? Â
Il va y avoir un conflit entre ceux qui voudront la continuitĂ© et ceux qui voudront changer de civilisation. Je pressens dĂ©jĂ que des Ă©conomistes vont dire "on sait ce qu'il faut faire pour relancer l'activitĂ©", et sĂ»rement vont-ils rĂ©activer des processus qui ont menĂ© Ă la catastrophe, c'est Ă dire la consommation excessive, le sprint culturel. Est ce qu'on va les laisser faire ? Jâai travaillĂ© avec des Japonais, des Chinois, des CorĂ©ens et tous disaient "L'Ă©cole est devenue une forme de maltraitance, faire sprinter nos enfants a un prix psychologique exorbitant, cela conduit Ă des suicides, des psychopathies, des garçons sâenferment avec des jeux vidĂ©o", alors que les pays du Nord â en suivant plutĂŽt le rythme des enfants â obtiennent les mĂȘmes rĂ©sultats scolaires Ă 15 ans que les Japonais. Dans ce dĂ©bat passionnant, il faudra que les philosophes et les scientifiques, la dĂ©mocratie, les journalistes, les romanciers, les fabricants de mots se mettent en chantier pour dĂ©cider ensemble du futur souhaitĂ©.Â
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