Le 13 novembre 2015 sera lâune de ces soirĂ©es dont je me souviendrai dans les moindres dĂ©tails.
La rentrĂ©e durant maintenant deux mois, et la semaine ayant Ă©tĂ© riche en Ă©vĂ©nements, je dĂ©cide de me faire plus vieille que mon Ăąge, et de rentrer sagement chez moi vendredi soir. Pas de plan, Ă part rattraper mon retard dans quelques sĂ©ries. Je mâarrĂȘte Ă Saint-Paul, traverse la foule dĂ©jĂ dense de la rue de la Roquette, fait des courses. Il fait doux.
La question : âBon, je prends la rue Keller puis de Charonne, ou je rentre par Voltaire ?â, me traverse lâesprit. Je croise le regard dâun policier postĂ© Ă lâintersection entre la rue Keller et la rue de la Roquette. Depuis janvier, la rue dans laquelle habite le Premier Ministre est encadrĂ©e de forces de lâordre, prenant les gothiques, otakus et bobos en sandwich.Â
Finalement, je passe par la place Voltaire. Quand je rentre chez moi, il est 20 heures.
Je jette un Ćil Ă Instagram. Lâun de mes contacts a postĂ© une photo de la devanture du Bataclan. Ce soir, les Eagles of Death Metal sont au programme. âTiens, je nâĂ©tais pas au courant.â Je mâĂ©tonne. Jâavais pourtant bien aimĂ© leur nouvel album, âZipper Downâ, et il faut bien avouer quâils sont sacrĂ©ment drĂŽles. Bizarre que je ne me sois pas renseignĂ©e.Â
âBon, de toute façon, jâai dĂ©cidĂ© de rester Ă la maison ce soir.â Tant pis, ils repasseront.Â
Je me prĂ©pare Ă manger. Je regarde âLe Petit Journalâ, puis je lance un Ă©pisode de la saison 2 de âFargoâ.Â
Soudain, un bruit Ă©norme retentit. Fort, saccadĂ©. Jâai un sursaut. JâarrĂȘte lâĂ©pisode, je coupe le son de lâordinateur. Je tends lâoreille. Le bruit est toujours aussi intense. Il sâarrĂȘte quelques secondes, et reprend, plusieurs fois. Dans la cour de mon immeuble, des voisines rient, croyant sĂ»rement Ă des pĂ©tards. Je mâapproche de la fenĂȘtre, je lâouvre. Un frisson me parcourt le long du dos.Â
âĂa ne peut pas ĂȘtre des pĂ©tards. Câest pas possible. Câest forcĂ©ment autre chose.âÂ
Les dĂ©flagrations durent prĂšs dâune minute.Â
Premier rĂ©flexe de journaliste 2.0/membre de la gĂ©nĂ©ration Y : je me rue sur Twitter. Je tape â11e arrondissementâ, je ne vois aucun tweet rĂ©cent oĂč quelquâun dit avoir entendu des dĂ©tonations. Tant pis, je dois partager ce que je viens dâentendre.
Je tweete : âCe moment gĂȘnant oĂč j'entends des sortes de bruits d'explosion/pĂ©tards/coups de feu dans le 11e pendant presque une minute.â
Un peu par rĂ©flexe de journaliste, je crois, je regarde lâheure sur mon Ă©cran de tĂ©lĂ©phone. Il y est inscrit : 21h35.Â
Quelques minutes plus tard, les premiers tweets Ă©voquant la fusillade au restaurant Le Petit Cambodge apparaissent. Quelques personnes me disent âCâest peut-ĂȘtre ça que tu as entendu ?â Je considĂšre cette possibilitĂ©, puis me rĂ©sout Ă lâĂ©vidence : je suis bien trop loin pour cela.Â
Un peu plus tard, on apprend quâune fusillade a Ă©clatĂ© rue de Charonne, qui est perpendiculaire Ă la mienne.Â
âMerde, câĂ©tait ça...âÂ
Mon cĆur sâemballe. Deux fusillades aussi rapprochĂ©es dans le temps et lâespace sont forcĂ©ment liĂ©es.
Les tweets alarmĂ©s se multiplient. Le Stade de France est aussi attaquĂ©.Â
Seule chez moi, jâappelle mes parents. Je pleure au tĂ©lĂ©phone. Je leur raconte ce que jâai entendu. Sur les chaĂźnes dâinformations en continu, lâinformation nâa pas encore Ă©tĂ© donnĂ©e. Je leur apporte la mauvaise nouvelle.Â
Je suis horrifiĂ©e. Des flashs de dĂ©but janvier me reviennent. Les bandeaux i-TĂ©lĂ© qui annoncent la mort de Charb, Cabu, Wolinski et des autres. La traque. La peur. LâincomprĂ©hension. Les rassemblements. Lâimpuissance.Â
La situation empire. Des tweets annoncent une attaque au Bataclan.Â
Je panique. Ce nâest pas possible.Â
Puis lâinformation est confirmĂ©e.
Je contacte dans la foulĂ©e D., dont jâavais vu lâInstagram plus tĂŽt dans la soirĂ©e. Il me rassure, me dit quâil a rĂ©ussi Ă sortir avec sa copine, et un homme blessĂ© Ă la jambe. Il mâinforme que â3 Ă 4 mecs sont entrĂ©s avec des mitraillettes, et ont tirĂ©â. Il me demande si jâai plus dâinformations. Je ne sais pas quoi lui rĂ©pondre. Tout semble si confus.Â
Je vĂ©rifie quâune ou deux connaissances ne se sont pas localisĂ©es au Bataclan sur les rĂ©seaux sociaux. Ce nâest pas le cas.Â
La rumeur dâune prise dâotages enfle. Elle est confirmĂ©e par les mĂ©dias.Â
Je prends ma tĂȘte entre mes mains. Je pleure encore. Jâai peur dâapprendre que des proches soient prĂ©sents.Â
Une collĂšgue dĂ©clare sur Facebook quâelle y Ă©tait, a rĂ©ussi Ă sâenfuir, mais quâelle a perdu de vue son amie dans la bousculade.Â
Puis, un ami proche, A., poste sur Facebook : âOn est cachĂ© en lieu sĂ»r.â Sans en dire plus.Â
âNon, non, non, câest pas possible...â
Je lui envoie un SMS :Â âVous ĂȘtes oĂč ?â
âOn est dans un appart collĂ© au Bataclan.â Il mâassure quâils ne sont pas blessĂ©s.
Câest notamment grĂące Ă A. que jâen suis lĂ aujourdâhui. Il y a 5 ans, il mâavait contactĂ©e sur Twitter, me proposant de collaborer au site de critique musicale pour lequel il travaillait. Sans mĂȘme sâĂȘtre encore vu, on sâĂ©changeait des mails Ă lâhumour absurde. Je me souviens quâil Ă©tait notamment question de Jeanne Mas. A. mâa fait confiance, et mâa donnĂ© confiance en mes capacitĂ©s. Il mâa prĂ©sentĂ© Ă plein de gens de lâindustrie musicale. Dont T., qui a malheureusement perdu la vie ce soir-lĂ .Â
Plus quâun collĂšgue, jâai rencontrĂ© un ami. Combien de fous rires avec A. ? Combien de concerts en sa compagnie ? Câest dâailleurs lui qui mâa fait comprendre lâimportance de porter des bouchons dâoreilles. Câest con, mais câest vrai. A., et sa petite amie, ont aussi Ă©coutĂ© mes ras-le-bol, mes emmerdes, mes peines de cĆur et mes rencontres amoureuses. Toujours avec patience, compassion et humour.Â
Un peu aprĂšs minuit, A. poste sur Facebook : âOn est planquĂ©, on est en liaison avec les autoritĂ©s.â
La panique revient. Plus de nouvelles pendant presque deux heures. Je lui envoie plusieurs messages, par SMS et sur Facebook.
Entre-temps, lâassaut est donnĂ© sur le Bataclan. Et le nombre de morts rue de Charonne tombe : 19.Â
âIl y a 19 cadavres dans la rue, Ă 20 secondes de chez moi...â
Un peu avant 2 heures du matin, jâapprends sur Facebook que A. et sa petite amie sont saufs. Les larmes, encore, mais de soulagement cette fois.Â
Puis tombe le nombre de morts au Bataclan. Je pleure, jâenrage. Comment peut-on sĂ©rieusement penser que des gens se rendant Ă un concert de rock sont âpervertisâ ? Comment peut-on ĂȘtre aussi con et primaire ?Â
Quand les terroristes sâen sont pris Ă Charlie Hebdo, je me suis sentie attaquĂ©e dans mon mĂ©tier de journaliste, dans les valeurs professionnelles auxquelles je crois, et Ă travers elles, une vision de la sociĂ©tĂ©. InformĂ©e, Ă©clairĂ©e.Â
En tuant des personnes qui sâamusaient Ă un concert, ils sâen sont pris Ă la partie la plus importante de ma vie, comme pour tous les autres mĂ©lomanes. Ils sâen sont pris Ă la vie.Â
Je nâexagĂšre pas en disant que la musique ne cesse de me sauver. Elle mâa sauvĂ©e quand jâĂ©tais ado, vraiment mal dans ma peau et sans confiance en moi, dĂ©primĂ©e. Elle mâa sauvĂ©e des dĂ©ceptions. Elle mâa sauvĂ©e de lâennui. Elle mâa sauvĂ©e du silence. Elle me sauvera sans doute encore.Â
Je nâavais pas prĂ©vu quâelle prenne une place aussi importante dans ma vie. Elle sâest imposĂ©e dâelle mĂȘme. Jâen ai fait mon mĂ©tier, en devenant journaliste musique. MĂȘme aujourdâhui, quand je me prĂ©sente en ces termes, ça me fait bizarre. Je me sens incroyablement chanceuse. Dâautant quâelle me permet de rencontrer des gens formidables.Â
Les concerts sont une partie importante de mon mĂ©tier. MĂȘme si je nâen vois pas autant que je le devrais. En concert, je cherche lâĂ©motion. Je cherche Ă ĂȘtre vivante. Ăa peut paraĂźtre bizarre, mais jâai dĂ©jĂ Ă©tĂ© Ă©mue au point de prendre de grandes dĂ©cisions ou rĂ©solutions, en sortant dâune salle. Je me suis retrouvĂ©e Ă sourire bĂȘtement toute seule dans la rue.Â
Cela avait Ă©tĂ© le cas pour le concert de FAUVE, le 7 juin 2013, au Bataclan. CâĂ©tait la premiĂšre fois que je mettais les pieds dans cette salle. Ă lâĂ©poque, je connaissais trĂšs mal ce coin de Paris. Le public se scindait entre trentenaires blasĂ©s et jeunes surexcitĂ©s de voir leurs nouvelles idoles. Lâambiance Ă©tait Ă©lectrique. En sortant, jâai marchĂ© sans savoir oĂč jâallais, et jâai fini Ă Stalingrad. Jâai Ă©crit un live-report pour Trendhustler, et je lâai aussi publiĂ© sur ce blog.Â
Ce blog, This Haunting Sound, que jâai créé en 2010. Pour partager des coups de cĆur musicaux, des errances sur certains groupes ou artistes qui mâobsĂšdent.Â
Mais pendant 24 heures, je nâai pas Ă©coutĂ© de musique. Je ne mâen suis pas rendue compte tout de suite, seulement le samedi. La journĂ©e a Ă©tĂ© un long tunnel dâinfos tĂ©lĂ©visĂ©es et tweetĂ©es.Â
Je suis sortie dans la rue sans mon casque sur les oreilles, ce qui ne mâarrive jamais. Par peur, pour ĂȘtre prĂȘte Ă toute Ă©ventualitĂ©.
Jâai entendu Ă nouveau de la musique en arrivant chez une amie journaliste, qui avait maintenu une fĂȘte prĂ©vue depuis plusieurs semaines. Ăa a fait du bien de discuter, de tout et de rien. De danser et chanter. Sur BeyoncĂ©, Magic System, Franz Ferdinand, ABBA, Britney Spears.Â
Hier soir, jâai dĂźnĂ© avec A. et sa petite amie. On sâest serrĂ© trĂšs fort dans les bras. Ils mâont racontĂ© leur soirĂ©e, leur survie. CâĂ©tait bouleversant et impressionnant. Et puis on a reparlĂ© de la vie. Des amours, des emmerdes. On a ri. On Ă©tait con. On Ă©tait bien.Â
Je retournerai Ă des concerts. Je ne dis pas que je nâaurai pas peur, du moins les premiĂšres fois. Mais je nâai pas le choix. Je ne renoncerai pas Ă la vie.Â