"REAR WINDOW", LE COMPLOT DU STYLITE, par Warren Lambert
Avec sa rĂ©putation devenue vite ronflante de film mĂ©ta sur le cinĂ©ma, on en serait presque Ă oublier que "Rear Window"/"FenĂȘtre sur Cour" est un grand film d'amour sĂ©rieux, un de ceux de la filmographie d'Hitchcock, avec plus tard "Vertigo"/"Sueurs Froides", au sous-texte le plus audacieux, tordu et un tantinet tragique. Avant que ce ne soit une image qu'il faille reproduire pour s'aimer (comme dans "Vertigo"), c'est une image qu'il faut halluciner ensemble pour tomber amoureux. SĂ©ance de rattrapage, donc.
Trois panoramas de la cour à trois moments de la journée, réalisés à partir de photogrammes du film.
La camĂ©ra happĂ©e par ces volets ouverts, ce mouvement circulaire Ă©tourdissant qui survole la cour jusquâĂ ce front perlĂ© en gros plan de son personnage assoupi, le thermomĂštre qui dĂ©passe les 90 degrĂ©s Fahrenheit... Peut-ĂȘtre Rear Window est parvenu toutes ces annĂ©es, malgrĂ© sa mise en scĂšne toute en lignes claires, Ă dissimuler le vrai postulat de son incipit : celui d'ĂȘtre la transcription, Ă lâĂ©chelle dâune rĂ©sidence, dâune poussĂ©e de fiĂšvre. Contre la lĂ©thargie des corps va s'arbitrer la vĂ©racitĂ© des images. Les photographies de Jefferies (James Stewart) disposĂ©es sur sa table le promettent par le tour dâhorizon de morbiditĂ© et dâinterdit quâelles opĂšrent (accident, incendie, essai nuclĂ©aire) ; collection dâĂ©vĂ©nements extrĂȘmes dont le meurtre serait la piĂšce manquante de cet impressionnant tableau de chasse.
Mais cette image, il ne lui suffira pas seulement de la vouloir, il faudra avant tout que les autres y croient, quâils croient eux aussi lâavoir vue, en croyant le seul homme dans toute cette affaire qui veuille si suspicieusement avoir raison. Câest selon cette unique modalitĂ©, celle de la persuasion, que lâaction trouvera â Jefferies Ă©tant momentanĂ©ment infirme â les moyens physiques dâavancer, et avec elle l'histoire dâamour entre lui et Lisa (Grace Kelly). Pour la belle jeune femme, il se jouera effectivement autre chose dans la scrutation des faits et gestes de cet Ă©nigmatique Lars Thorwald, dont le prĂ©nom Ă©pelĂ© par elle Ă Jefferies au tĂ©lĂ©phone marquera le point de dĂ©part incantatoire de leur romance, cette derniĂšre culminant lors de l'Ă©pisode oĂč Lisa se faufilera de lâautre cĂŽtĂ© de lâĂ©cran (enjambant la fenĂȘtre du dit-coupable) pour se passer elle-mĂȘme la bague au doigt (celle de lâĂ©pouse disparue). Que Thorwald dĂ©couvre cette intruse chez lui et qu'il mime alors maladroitement sur cette pauvre Lisa le meurtre auquel Jefferies aurait rĂȘvĂ© dâassister, voilĂ le prix Ă payer envers celui quâelle aime. La reconstitution supplante la preuve, et lâinterprĂ©tation lâimage. Peu importe l'intervention de la police, pour celle qui, tĂ©mĂ©raire et obstinĂ©e, cherchera le film durant Ă Ă©lectriser son homme, les vagissements dâimpuissance de Jefferies la regardant crier et se dĂ©battre Ă©voqueront bien Ă sây mĂ©prendre les spasmes du plaisir.
La cour et ses lucarnes agissant telle une caisse de rĂ©sonance des ambitions comme des craintes des deux personnages vis-Ă -vis du couple et du mariage, un chantage tacite sâinstalle peu Ă peu entre eux sur la base dâun Ă©change de bon procĂ©dé : Lisa accrĂ©ditant le crime spĂ©culĂ© par Jefferies, et Jefferies soumettant Ă Lisa les Ă©preuves qui s'assureront de ses sentiments envers lui, offrant ainsi Ă leur idylle, grĂące Ă ce pacte, les meilleures chances dâaboutir. Il nâexiste d'ailleurs pas, dans tout lâĂ©rotisme latent contenu dans Rear Window, de moment plus jouissif transpirant sur le visage dâordinaire patibulaire de Stewart que ce reaction shot, dans lequel il sâillumine de lâamour naissant ressenti pour Lisa, Ă lâĂ©coute de lâexcitation que procure chez elle l'adhĂ©sion Ă sa thĂ©orie meurtriĂšre. Par son timide sourire benĂȘt, tout sâĂ©claire en effet : le meurtre promet bien dâincarner la caution de cette union, son facteur dĂ©terminant autant que sa condition sine qua non. Rear Window est un drĂŽle de sitcom au sein duquel, en dĂ©pit de son happy end, rĂ©side cette Ă©quation pĂ©trie dâun malaise sourd : lâassassinat vu comme une heuristique sentimentale ; la nĂ©cessitĂ© du meurtre pour que puisse Ă©clore l'amour.
L'instant oĂč Jefferies tombe amoureux de Lisa.
Malicieusement, du reste, par touches discrĂštes, le film insinue que le crime pourrait aussi bien se dĂ©rouler ailleurs que chez les Thorwald, et cela parmi beaucoup dâautres recoins laissĂ©s inexplicablement vierges de toutes projections : un couple occupĂ© la quasi-totalitĂ© du film Ă batifoler le store baissĂ© (ou quelque chose de plus « sinistre », suggĂšre mĂȘme Lisa) ; une voisine Ă©tendue sur un transat, inerte, un journal ouvert recouvrant son visage. Dans ce hammam de visions potentiellement morbides, ce n'est pas un hasard que lâĆil de Jefferies s'attarde sur ce couple Ă la femme alitĂ©e et au mari effectuant les cent pas entre le salon et la chambre Ă coucher. Un couple qui peine Ă se sĂ©parer comme Lisa et lui peinent Ă se mettre ensemble. Mieux quâun Ă©cran : un miroir, et Ă©lu par son regard. Car il y a un alignement dans les destins qui lient aussi bien Lisa et Jefferies Ă Mr et Mme Thorwald que, par exemple, Miss Lonely Heart â la dĂ©pressive du rez-de-chaussĂ©e â Ă ce pianiste nichĂ© au dernier Ă©tage de lâimmeuble dâen face, dont la mĂ©lodie envoĂ»tante arrĂȘtera miraculeusement le geste suicidaire.
La vie des autres fonctionne Ă la maniĂšre dâun decorum sentimental de ce que Jefferies est heureux de voir uniquement hors de chez lui, dĂ©tachĂ© de sa vie pareil Ă un album photo dont chaque vignette serait ce Ă quoi il a Ă©chappé : cĂ©libat douloureux, dĂ©nigrement artistique, sollicitude sexuelle. Il devine que la vie du couple Thorwald s'apprĂȘte Ă devenir son prĂ©sent le plus imminent. C'est pourquoi lorsque ce mari se dĂ©lectera dans son canapĂ© dâun cigare quâil nâa sans doute, par le passĂ©, jamais eu la chance de savourer, cette paix retrouvĂ©e est bien ce qui alarmera le reporter. En proie aux hĂ©sitations de sa propre vie, la quiĂ©tude quâil observe est la rupture la plus insupportable de ce jeu de reflets duquel Jeff pensait, la veille encore, se tenir du bon cĂŽtĂ©. PrivĂ© de ce rassurant et cathartique coup dâavance quant au devenir de son couple, ou pire de sa rĂ©solution lugubre, la tĂ©nacitĂ© dont il devra faire preuve aura pour but de rĂ©tablir lâordre du cadastre amoureux dans lequel s'inscrivait son statut de cĂ©libataire endurci.
Dans l'Ă©cologie de cette alcĂŽve new-yorkaise, toutes et tous se voient sans se regarder, jouissent sans se toucher, savent sans connaĂźtre, mettent Ă mort sans cadavre, et ce alors que chacun se plaĂźt Ă rĂȘver dâĂ©treinte ou de libertĂ©, de succĂšs, de rĂ©pit ou de tranquillitĂ©. Le chien inanimĂ© des voisins posĂ© au milieu de la cour figure cet Ă©lĂ©ment sacrificiel, ce pavĂ© dans la mare jetĂ© aux visages des divers locataires, de leurs situations et de leurs aspirations muettes. Leur bref sursaut coĂŻncide alors avec cette seule mort visible de lâintĂ©gralitĂ© du film, et acculant davantage Thorwald, non en raison de sa simple implication subodorĂ©e dans la mort de lâanimal, mais parce quâil nâaura aucunement pris la peine de feindre, avec lâensemble de la cour, lâaffectation polie quâil Ă©tait censĂ© tĂ©moigner. De ce fait, le cri primal que pousse la propriĂ©taire de la malheureuse bĂȘte est lâexpression de cette dĂ©faillance qui rĂšgne dans ce cul-de-sac des passions ; lâindice de son moment de bascule. Il rappelle que les vocalises rĂ©sonnant sur le visage endormi de Jefferies, et qui annonçaient la premiĂšre apparition diaphane de Lisa dans la trame de Rear Window, en Ă©taient la version prĂ©liminaire : un chant de sirĂšne dĂ©jĂ synonyme de danger.
Jefferies et Little Nemo, deux rĂȘveurs et deux Ă©veillĂ©s.
Les nuits, pour Jefferies, sont propices aux Ă©carts et aux divagations ; elles sont une voĂ»te urbaine faite pour nourrir ses oracles, cherchant Ă travers la loupe grossissante de son tĂ©lĂ©objectif des rĂ©ponses dans ce catastĂ©risme tantĂŽt attendrissant, tantĂŽt effrayant. Telle son aide-soignante, Stella (qui clame dans lâune des premiĂšres sĂ©quences avoir prĂ©dit le krach boursier de 1929 sur la base de lâauscultation dâun directeur de General Motors), Miss Torso, Miss Lonely Heart, The Songwriter, tous ces noms affublĂ©s par Jefferies lui-mĂȘme aux visages anonymes peuplant sa rĂ©sidence, sont le dĂ©dale de son grand dessin astral privatif Ă lâĂ©gard de la crise affective quâil traverse. Il lui aura fallu inventer un monstre (Thorwald) qui incarnerait donc cette crise, qui la sĂ©culariserait par un nom civil pour lui prĂȘter les contours de ses accusations, inculpant plus lĂąche et dĂ©testable que lui â gage vivant de lâĂ©chec marital qu'il cherche tout du long Ă dĂ©montrer. Sous les pressions rĂ©pĂ©tĂ©es de Lisa Ă venir partager sa vie de globe-trotter, cet opportun assassinat lui permettra un temps de remettre sa dĂ©cision et son jugement entre les mains dâun autre.
Le duel final avec Thorwald, Jeffries le provoquera en Ă©branlant dâabord lâinsouciance de celui qui lui ressemble le plus ; celui quâil choisit de rĂ©veiller en dernier recours pour effrayer celle qui ne connaĂźt rien du monde hormis les cocktails littĂ©raires et les rĂ©ceptions mondaines. Celle Ă qui il jure, sâil devait lâĂ©pouser, une aventure sans illusions et sans mensonges, crue de ce quâelle contient de laborieux et de rĂ©pugnant. Ce croque-mitaine aux cheveux blancs, invitĂ© Ă traverser Ă son tour ce mĂ©ridien invisible qui le sĂ©pare de ses spectateurs, Ă briser le quatriĂšme mur, est cette hallucination collective venue in fine rĂ©clamer son brevet dâexistence spoliĂ©. Le regard-camĂ©ra lancĂ© par Thorwald, Ă la dĂ©couverte de celui qui intrigue depuis le dĂ©but contre lui, reste glaçant et pathĂ©tique car il marque la perte brutale de cette innocence du mal qui le caractĂ©risait jusquâici, averti dĂ©sormais de cet autre homme qui en sait autant que lui sur la vie quâil mĂšne. Son regard suit le geste de Lisa qui s'est passĂ©e Ă l'annulaire gauche la bague de l'Ă©pouse disparue. Sans mot dire, c'est le meurtrier qui vient de bĂ©nir leur union.
Venu bientĂŽt prier un peu de clĂ©mence auprĂšs du responsable de cette rencontre interdite, Thorwald poussera Jefferies par la rambarde de sa fenĂȘtre panoramique pour que sâinterrompe l'inavouable, l'inimaginable qu'ils vivent alors tous les deux. Ă lâinstar d'un Little Nemo dans les bandes dessinĂ©es de Winsor McCay, la chute est la clĂ© de sortie pour Jefferies, en mĂȘme temps qu'il sonne le glas de cette image que symbolisait Thorwald, cette image dĂ©logĂ©e de son cadre. Une fois ce dernier enfin arrĂȘtĂ© par la police, soudain les lois de la gravitation se reconfigurent : les jeunes voisins tout juste fiancĂ©s ont la gueule de bois de leur serment ; la tempĂ©rature redevient raisonnable ; une gynĂ©cĂ©e sâimplante au cĆur de la chambre dâun rĂȘveur. Ses photographies les plus rĂ©ussies, Jeff confessa Ă Doyle, son ami dĂ©tective, les avoir Ă chaque fois prises durant ses jours de congĂ©s. Celle qui lui aura donnĂ© le plus de mal ne requit finalement aucune pellicule. Mais, aprĂšs tout, ainsi sont peut-ĂȘtre toujours faites les vraies images.
Les idées maßtresses de ce texte sont nées au cours d'une discussion avec Aurélien Lemant, Pierre Pigot et Steven Lambert suite à une projection du film dans le cadre des séances "Les Voyeurs" au cinéma Le Petit Casino de Saint-Aignan, en décembre 2015.












