QUAND LE VERBE SE FAIT NOIR
QUAND LE VERBE SE FAIT NOIR
Ătre francophone de race noire, quâest-ce que cela signifie? Comment essayer de mettre en Ă©vidence le fanion qui identifie des gens dâAfrique ou dâorigine africaine qui gardent le français comme langue principale dâexpression?
Le dĂ©fi de base est le contentieux qui existe entre la personne de race noire et la langue française. Ce fut la langue des esclavagistes et des colonisateurs. Des philosophes du siĂšcle des LumiĂšres comme Voltaire se sont montrĂ©s rĂ©pugnants dans leurs propos sur les Noirs. L'Essai sur les MĆurs et l'esprit des Nations, de Voltaire (1756) en est une preuve flagrante :
« Leurs yeux ronds, leur nez Ă©patĂ©, leurs lĂšvres toujours grosses, leurs oreilles diffĂ©remment figurĂ©es, la laine de leur tĂȘte, la mesure mĂȘme de leur intelligence, mettent entre eux et les autres espĂšces d'hommes des diffĂ©rences prodigieuses. Et ce qui dĂ©montre qu'ils ne doivent point cette diffĂ©rence Ă leur climat, c'est que des nĂšgres et des nĂ©gresses transportĂ©s dans les pays les plus froids y produisent toujours des animaux de leur espĂšce, et que les mulĂątres ne sont qu'une race bĂątarde d'un noir et d'une blanche, ou d'un blanc et d'une noire. »
Il y a de nombreuses versions expurgĂ©es de cette Ćuvre car Voltaire, comme a dit Victor Hugo, « Voltaire, disons-le avec joie et tristesse, câest lâesprit français ».
Quant au colonialisme, câest un contentieux entre les descendants des colons et les Africains mais sans le dĂ©racinement que les Antillais ont connu. Prenons AndrĂ© Gide et son Voyage au Congo (1927) : « PrĂšs de moi, tandis que jâĂ©cris ces lignes, un gentil petit macaque quâon est venu mâapporter ce matin, que lâaspect de mon visage blanc terrifie. Il bondit se rĂ©fugier dans les bras de nâimporte quel indigĂšne qui passe Ă sa portĂ©e. »
Ce langage zoologique est tout Ă fait assumĂ© par lâĂ©crivain prix Nobel de littĂ©rature en 1947. Ajoutons un autre passage : « Les nĂšgres nus crient, rient et se querellent en montrant des dents de cannibales. »
La littĂ©rature française est truffĂ©e de propos racistes, dĂ©shumanisants envers les personnes de race noire ; pourtant, aujourdâhui, il y a des Africains et des descendants dâAfricains qui portent haut le flambeau de la francophonie.
La premiĂšre raison est simple. MĂȘme si Frantz Fanon soutient que les mots venus de France dĂ©signent le Noir, donc lui enlĂšvent le droit de sâidentifier lui-mĂȘme, AimĂ© CĂ©saire dĂ©cide, lui, de dire :
« ma nĂ©gritude nâest ni une tour ni une cathĂ©drale/elle plonge dans la chair rouge du sol/
elle plonge dans la chair ardente du ciel/elle troue lâaccablement opaque de sa droite patience. »
AndrĂ© Breton, qui signera la prĂ©face du recueil de CĂ©saire (Cahier dâun retour au pays natal, 1939), va avoir ces propos : « Toutes [les] ombres grimaçantes se dĂ©chiraient (...), tous [les] mensonges, toutes les dĂ©risions tombaient en loques : ainsi la voix de l'homme n'Ă©tait en rien brisĂ©e, couverte, elle se redressait ici comme l'Ă©pi mĂȘme de la lumiĂšre. AimĂ© CĂ©saire, c'Ă©tait le nom de celui qui parlait. »
Depuis quâAimĂ© CĂ©saire, LĂ©opold SĂ©dar Senghor et LĂ©on Gontran Damas dĂ©cidĂšrent dâutiliser la langue française comme une arme contre lâoppression grĂące au mouvement de la nĂ©gritude, le francophone de race noire a indĂ©niablement plongĂ© sa plume dans la mĂȘme encre dâun noir belliqueux, quelquefois fielleux mais surtout sans complexe.
Nous, francophones de race noire, nous sommes appropriĂ©s la langue dans un combat qui reste titanesque car lâancien colon refuse de reconnaĂźtre que nous avons moderniser la parole française, nous lâavons engrossĂ©e, inoculĂ©e du venin de la vĂ©ritĂ© sur ce que nous sommes, câest-Ă -dire des ĂȘtres humains Ă part entiĂšre.
Quand lâancien prĂ©sident français, Nicolas Sarkozy, en juillet 2007, fit un discours de 50 minutes Ă Dakar, au SĂ©nĂ©gal, il tint des propos mensongers sur les gens de race noire. Je cite « l'homme africain n'est pas assez entrĂ© dans l'Histoire. [âŠ] Le problĂšme de l'Afrique, c'est qu'elle vit trop le prĂ©sent dans la nostalgie du paradis perdu de l'enfance. [âŠ] Dans cet imaginaire oĂč tout recommence toujours, il n'y a de place ni pour l'aventure humaine ni pour l'idĂ©e de progrĂšs ».
Prenons le prĂ©sident Emmanuel Macron qui en juillet 2018 Ă LâAlliance française de Lagos au NigĂ©ria dĂ©clara : « Quand vous ĂȘtes un pays pauvre, oĂč vous laissez la dĂ©mographie galopante, oĂč vous avez 7, 8 enfants par femme, vous ne sortez jamais de la pauvretĂ©. MĂȘme quand vous avez un taux de croissance de 5 Ă 6 % vous n'arrivez jamais Ă en sortir. »
Tous ces propos sur les peuples africains soulignent lâincapacitĂ© de la France et des pays dominants de langue française de reconnaĂźtre un fait indĂ©niable : les peuples noirs sont autonomes, souverains dans lâaspect socio-culturel de leur destinĂ©e. Lâaugmentation de la population francophone est une menace pour la francophonie ou une bĂ©nĂ©diction. Cela dĂ©pend de la place quâil faudra donner aux francophones dâAfrique ou quâils prendront eux-mĂȘmes. Quant Ă lâidĂ©e que lâAfricain nâest pas assez entrĂ© dans lâhistoire, câest un dĂ©ni puĂ©ril. Prenez les Ćuvres du sculpteur Ousmane Sow exposĂ©es dans le monde entier, les Ćuvres musicales du Hip Hop ; prenez Usain Bolt, le plus rapide au monde. Nous sommes tellement dans lâhistoire, quâon nous copie. Ce qui fait du francophone de race noire un Ă©lĂ©ment indomptable, câest cette modernitĂ© dĂ©bridĂ©e que nous partageons avec dâautres peuples noirs. Elle inquiĂšte des gens comme Nicolas Sarkozy ou Emmanuel Macron.
Ramenons le dĂ©bat dans un contexte francophone de lâOntario. Les francophones de race noire ou issus de la colonisation sont Ă©galement dans une contribution innovante. Dans la musique, on peut citer Yao, spĂ©cialiste du slam ; il y en a dâautres dans la poĂ©sie ou de la fiction. Cela nâenlĂšve rien aux auteurs franco-ontariens qui ont commencĂ© dans la contre-culture et avec la musique du groupe CANO. Tout en Ă©tant des prĂ©curseurs, les Robert Dickson et Jean-Marc DalpĂ© nâont pas la mĂȘme palette que les francophones originaires dâailleurs, notamment de lâAfrique. Les Ćuvres des francophones de race noire, mĂȘme ancrĂ©es en Ontario, utilisent un matĂ©riau se souvenant des coups de fouet de lâesclavagiste ou de la cravache du colon en Afrique. Ce souvenir est souvent inconscient et il a hĂ©ritĂ© du langage rĂ©volutionnaire de CĂ©saire, Senghor et L.-G. Damas. Ce matĂ©riau crĂ©e des Ćuvres comme Bangkok Blues dâHĂ©di Bouraoui dâorigine tunisienne.
Il y a un moyen dâillustrer la diffĂ©rence entre les francophones dâorigine noire et les auteurs franco-ontariens dâorigine quĂ©bĂ©coise. Il suffit de mentionner le poĂšte franco-ontarien Patrice Desbiens qui vit au QuĂ©bec depuis des annĂ©es. Il a Ă©tĂ© rĂ©cupĂ©rĂ© volontairement par les intellectuels quĂ©bĂ©cois au point oĂč on commence Ă oublier quâil est originaire de lâOntario. Ses plus beaux textes ont Ă©tĂ© Ă©crits face Ă lâoppression anglophone ou au malaise de sa propre identitĂ© (Lâhomme invisible/The invisible man, 1981).
Ce genre de phĂ©nomĂšne ne peut jamais arriver Ă un auteur francophone de race noire au Canada. Il y a toujours, dans cette culture noire, un contentieux tranchant et contemporain. Sâil nâest pas question du ton paternaliste des politiciens français (ou canadiens) qui se font lâĂ©cho de lâĂ©lite dominante dans la francophonie, il y a les nouvelles plaies urbaines comme la violence policiĂšre et la discrimination Ă lâemploi. Ces plaies non cicatrisĂ©es façonnent la plume des auteurs noirs et forgent un langage sans compromis. Il nây a pas de possibilitĂ© de repli vers le QuĂ©bec : nous avons le dos au mur. Lâauteur francophone de race noire ressemble Ă cet homme noir secouant un chiffon rouge dans le tableau de ThĂ©odore GĂ©ricault, Le radeau de la MĂ©duse (1818-1819). Il est le plus haut perchĂ©, aidĂ© par dâautres, certes, mais le plus haut quand mĂȘme car son dĂ©sespoir est lâaccumulation de multiples injustices et ce naufrage dĂ©crit par GĂ©ricault est la goutte qui fait dĂ©border le vase.
Didier Leclair, écrivain