Aujourd'hui j'ai fini l'écriture du positionnement de mon projet sur la SF. J'ai également avancé sur la réflexion visuelle de mon projet (que je montrerais dans un second post).
Pourquoi je ne suis pas Georges Orwell ?
Le jeu de sociĂ©tĂ© que jâĂ©labore a pour thĂšme central la question de la communication lorsque celle-ci est restreinte par les groupes dominants (tel que le gouvernement dans ma fiction). Alors, comment se dĂ©fendent les groupes opprimĂ©s lorsque celle-ci est contrĂŽlĂ©e par des forces supĂ©rieures de maniĂšre systĂ©mique ? Comment sâextraire de ces rapports de forces ?
Jâai choisi de le faire au travers de la SF et de sa littĂ©rature pour extrapoler des comportements visibles de transformation du langage dans nos sociĂ©tĂ©s contemporaines. Un exemple de ces pratiques Ă notre Ă©poque actuelle serait le suivant: Sur les rĂ©seaux sociaux, les algorithmes reconnaissent des mots (comme par exemple "Suicide") qui vont emmener Ă la suppression de certains contenus ou aux shadowban de ceux-ci. Si ce systĂšme a pour objectif (officiel) de limiter l'apparition de contenus choquants pour les utilisateurices, il limite aussi les contenus dans lesquels des groupes marginalisĂ©s pourraient se retrouver, ou bien mĂȘme des posts de prĂ©vention contre ceux-ci. Alors les utilisateurices ont trouvĂ© des moyens de contourner ces systĂšmes en mĂ©langeant des lettres et des signes pour finir par ressembler au mot original. Donnant ainsi lieu Ă des termes/visuels comme "$ui6de".
Comme l'illustre cet exemple actuel de nos plateformes numĂ©riques; qui nous permettent pourtant de communiquer plus vite qu'il ne l'a jamais Ă©tĂ© possible. La question de la censure dans les mĂ©dias est vieille comme le monde, mais c'est parce quâelle se renouvelle Ă chaque innovation technologique.
J'ai alors voulu extrapoler la censure jusqu'Ă ce qu'elle puisse se passer Ă l'intĂ©rieur mĂȘme du corps (bien qu'au travers d'une machine qui le contrĂŽle). Est-ce que mĂȘme dans cet Etat de contrĂŽle lĂ , nous serions capable de contourner la censure? De penser autrement? Jây fais le pari que oui.
Mon travail a Ă©tĂ© quelques fois comparĂ© au "Newspeak", ou "NĂ©oparler" créé par Georges Orwell dans son roman 1984. Dans son Ćuvre, ce concept dĂ©termine une volontĂ© de l'Etat Totalitaire d'essentialiser le langage Ă des substances extrĂȘmement brutes et rigides. Cela passe par la suppression de nombreux mots et variantes pour ne les rapporter qu'Ă un seul d'entre-eux.
Ex: Les mots "mauvais", "infect", "dégoûtant", "répugnant", "exécrable" ont tous été supprimés pour devenir le mot "inbon".
Le but profond Ă©tant d'essentialiser une langue Ă son sens minimum pour ne devenir que "toute noire ou toute blanche", ĂȘtre pour ou contre, en enlevant toute nuance possible pour stĂ©riliser le dĂ©bat. Le rendre impraticable par la langue, mais mĂȘme Ă terme, pour le rendre impensable. Si les mots sont vidĂ©s de toutes substances alors on ne peut plus penser certains concepts.
Il est vrai que le roman de Georges Orwell m'a inspiré dans ma démarche et je comprends le rapprochement fait avec le "néoparler", pour autant, je pense que je me situe sur l'axe opposé de son travail.
Dans le monde qu'il a créé, la culture, la langue et la connaissance sont des dangers continuellement dĂ©truits et/ou rĂ©inventĂ©s par le rĂ©gime en fonction de ces besoins et qui doit ĂȘtre oubliĂ©/appris/intĂ©grĂ© par la population.
Dans le monde que j'ai choisi d'investiguer, ce n'est pas la sociĂ©tĂ© qui est essentialisĂ©e en tant que tel, car tout ce qui existe, ou a existĂ© n'est pas niĂ©. Ce sont les individus qui sont profondĂ©ment essentialisé·es au strict minimum. On leur donne un rĂŽle, dotĂ© d'une fonction qu'iels devront Ă©ternellement satisfaire. Il s'agit lĂ plutĂŽt d'une critique d'une reproduction des classes sociales (Ă la maniĂšre de Bourdieu), puisqu'en fonction des connaissances attribuĂ©es Ă chaque individus, iels n'auront jamais accĂšs au mĂȘme capital socio-culturel.
Ex: Un individu qui aura les connaissances "Couture" et "Cuisine", ne pourra jamais accéder à la place qu'occupe un individu ayant "Histoire de l'art futuriste" et "Aéronautique" (et inversement).
Jusque-là c'est somme toute classique, pourtant la deuxiÚme chose qui va me différencier de Georges Orwell c'est que je vais laisser ma dystopie devenir "vivante", car je vais la laisser se parler et "se faire".
Je parle ici du systĂšme de langage dans lequel vont se trouver les joueureuses. Iels vont devoir Ă©changer des messages codĂ©s, Ă cause de la technologie du MnĂȘmokratus, pour faire parvenir les rĂ©els messages recherchĂ©s (dans le langage que nous connaissons).
Ex: Avec la connaissance "Cuisine", si l'on recherche le mot "Président", l'on pourrait dire "Le chef des commis".
Ce systĂšme est une volontĂ© de ma part pour mettre en lumiĂšre le procĂ©dĂ© suivant: mĂȘme avec des accĂšs restreints (volontairement par l'Etat), les communautĂ©s (souvent opprimĂ©es) trouvent toujours un moyen d'exprimer leurs opinions en sublimant la substance des mots/des signes/des images. C'est en fait le chemin inverse que je fais par rapport Ă Orwell puisque chez moi c'est la rĂ©partition de la culture qui est essentialisĂ©e mais qui se voit sublimer et extraite jusqu'Ă la moelle, tandis que chez lui c'est la diversitĂ© de la langue pratiquĂ©e par tous·tes qui se voit essentialiser au rĂŽle d'outil (de domination).