Porte de Clignancourt : lâentre deux mondes
A lâangle des rues Belliard et Letort dans le cĆur populaire de la Porte de Clignancourt, bobos et prolos se croisent et coexistent sans vraiment cohabiter.
A la Porte de Clignancourt, la Recyclerie est un Ăźlot. Sa porte sâouvre et se rabat sur un seul profil de personnes. Un peu bobo, bio, blanc, hipster, le genre « jâaime les graines, le yoga et les pousses de soja ». Et puis il y a la porte de Clignancourt, oĂč, chacun dans leur coin, dealers, Africains en boubous, sapeurs sur leur 31, Roms et vendeurs Ă la sauvette colorent le quartier, et oĂč les accents ensoleillĂ©s rĂ©sonnent.
VoilĂ Abdezarraq, le kiosquier. Il travaille ici depuis sept ans. Ses clients, les habitants du quartier, lui disent « Bonjour patron » et achĂštent TĂ©lĂ© loisirs. Un quadra gringalet au chĂŽmage, bermuda kaki, tee-shirt gris, sâapproche. Câest un habituĂ©. «Jâte paye bientĂŽt, jâattends un virement de La Française des Jeux, là  ». Il porte une attelle Ă la main droite. «Regarde ce quâils mâont fait dans ce quartier de daube ! » Une balayette. Poignet cassĂ©, cĂŽtes fĂȘlĂ©es. « Ils avaient entendu au bistrot que jâavais gagnĂ© aux jeux et pensaient que jâavais le ticket sur moi ». 500 euros, ce nâest pas rien. « Il y a beaucoup de violence, explique Abdezarraq. En 2011 il y a eu une fusillade, un rĂšglement de comptes. Depuis, la police fait Ă peu prĂšs son travail ».
« Mes potes me disent de me marier pour avoir des papiers et laisser la meuf aprĂšs. Les papiers, câest vraiment compliquĂ©. Mais je nâaimerais pas quâon fasse ça Ă ma petite sĆur ».
En face du Bar-Tabac, sur le mĂȘme trottoir, les dealers traĂźnent. Ils ont entre 15 et 25 ans. « Les zonards », selon Martin, le gĂ©rant de la Recyclerie, « les dĂ©linquants », selon Jean-Pierre du Bar-Tabac, qui refuse de les servir. « Câest dâla merde ici, dit-il. Sâil y avait un peu plus de sĂ©curitĂ©, je pourrais augmenter mon chiffre dâaffaire de 40%». Ce chrĂ©tien dâorigine Kurde est Ă la tĂȘte du bar depuis 10 ans. Au comptoir, Mohammed boit son cafĂ© serrĂ©. Il a 23 ans et a quittĂ© lâEgypte il y a cinq ans. Il vit Ă Saint-Ouen, paye son loyer et traĂźne ici depuis trois ans. Il a travaillĂ© « dans le shit » pendant un an, « chez moi on dit que câest de lâargent harÄm (illicite) ». Alors il prĂ©fĂšre « travailler noir (sic) ». « Mes potes me disent de me marier pour avoir des papiers et laisser la meuf aprĂšs. Les papiers, câest vraiment compliquĂ©. Mais je nâaimerais pas quâon fasse ça Ă ma petite sĆur ». Il porte une gourmette gravĂ©e au prĂ©nom de sa copine. Isabelle est Franco-Luxembourgeoise, « on sâaime, mais jâaime pas son pĂšre. Il est raciste ».
Pas simple de se mĂ©langer. Rester entre soi rassure. Mohammed nâest jamais entrĂ© dans la Recyclerie. « Câest bobo ». Abdezarraq ne pense pas que ce nouveau lieu « conceptuel » puisse mĂ©langer les populations. Les clients de Jean-Pierre y vont-ils ? « Non, câest bobo (on nâest pas en concurrence) ». A la Recyclerie on lâadmet : « Les gens ont du mal Ă rentrer ». Un vieil homme en djellaba sâapproche de la vitrine du bar restaurant un sac dâoignons rouges Ă la main. Puis, continue sa route. Martin raconte : « On sâest lĂąchement fait attaquer, nous reprochant de ne pas mĂ©langer les populations. Je dis aux gens venez Ă notre place, vous allez voir. Une de nos serveuses sâest fait agresser en sortant du boulot. Depuis, on a un rapport de force avec la petite dĂ©linquance qui traine, fume ses joints et deale devant chez nous. Mais quand tu dis calmement aux jeunes de se dĂ©caler de lâentrĂ©e, ils rĂ©torquent quâils sont chez eux et deviennent agressifs. Effectivement, on a 95% de Blancs mais jâai aussi des mamas qui boivent le cafĂ©, deux trois Blacks, deux trois Reubeus. Les vendeurs Ă la sauvette viennent utiliser les toilettes et boire de lâeau, ils savent exactement oĂč poser leur verre sale. Jâai un petit Rom de 7 ans qui vient faire caca tous les jours. On est ouvert Ă tous. Mais ça reste un idĂ©al, le mĂ©lange des populations et des classes sociales. Moi, je suis un peu baba cool idĂ©aliste, je pensais quâon arriverait Ă cohabiter. Mais je ne vais pas prendre les gens et les forcer Ă rentrer ».
Devant, les vendeurs Ă la sauvette posent leurs cagettes quelques heures avant que les gens dĂ©bauchent. Les effluves de cannabis se mĂ©langent aux odeurs de maĂŻs et de cacahuĂštes grillĂ©s. A gauche de lâentrĂ©e de la Recyclerie, deux Bengladais alignent leurs bananes et prĂ©parent des lots de cerises. Une femme pousse un fauteuil roulant avec un jeune garçon chĂ©tif dont les mains tremblantes serrent un gobelet McDo. Sur ses genoux, une pancarte : « je suis sans abri, je suis paralysĂ©âŠÂ ». La femme le pose lĂ et sâen va. Il reste seul Ă la sortie du mĂ©tro.
Dans son Kiosque, Abdezarraq sourit. « Un jour un Marocain mâa dit sans rigoler quâici les Français se sont bien intĂ©grĂ©s ».