Tout oublier, ne plus penser et se laisser porter par le vent…
V. H. SCORP
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Tout oublier, ne plus penser et se laisser porter par le vent…
V. H. SCORP

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[Je pense ー]
[Je pense ー]
[Je pense ー]
Je suis fait de multitude d’autres, vivants et morts, présents et revenants, réels et imaginaires, qui continuent à penser et parler à travers moi : réminiscences d’idées et de textes, mémoire de la langue, accueil de souvenirs, lectures qui se perpétuent et se prolongent en chacun de nous. Il y a de la pensée avant moi qui la pense. Ce qu’on prend parfois pour une trouvaille et qui n’est que retrouvailles de la langue, – ce qu’elle sait avant nous, mieux que nous, que nous ne faisons que lui emprunter avant de le lui rendre. De qui, cette phrase ?
Évelyne Grossman, L'Angoisse de penser, 2008.

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[Je pense ー]
Le libre-arbitre à l’épreuve de l’ère numérique
À l’heure où le réel vacille sous le poids d’un flux continu de données, d’opinions et d’images, il devient chaque jour plus difficile de savoir si ce que nous pensons nous appartient encore. L’humanité, jadis en quête de vérités rares et précieuses, est désormais noyée dans une mer d’informations, dont la profusion ne garantit ni la véracité ni la sagesse. Ce paradoxe moderne n’est pas sans danger : car plus l’information abonde, plus le discernement devient un acte de résistance.
Le libre-arbitre, ce souffle fragile de liberté intérieure, semble menacé par la cacophonie ambiante. Être libre, écrivait Spinoza, ce n’est pas agir sans cause, mais agir selon la nécessité de notre propre nature, en comprenant les causes qui nous déterminent. Mais comment comprendre, comment choisir, lorsque le vacarme du monde dissimule les voix essentielles sous une avalanche de contenus éphémères ?
Notre époque, saturée de sollicitations, exige de nous un surcroît de lucidité. Chaque instant passé à scroller sans but affaiblit notre capacité à penser par nous-mêmes. Comme le soulignait Hannah Arendt, penser, c’est refuser de se contenter de l’opinion reçue ; c’est instaurer un dialogue intérieur, cet entretien silencieux de l’âme avec elle-même, qui fonde la responsabilité morale. Mais ce dialogue, aujourd’hui, est souvent interrompu avant même d’avoir commencé.
Préserver son libre-arbitre, dans un tel contexte, revient à cultiver un art de la lenteur et du recul. Il faut réapprendre à lire, non pas pour accumuler des savoirs, mais pour s’interroger, pour peser, pour douter. Il faut choisir ses sources comme on choisit ses compagnons de voyage, avec exigence et fidélité. Il faut, comme Montaigne dans sa tour, créer des espaces intérieurs, des lieux d’asile où la pensée puisse se déployer sans contrainte.
Cela ne signifie pas fuir le monde. Au contraire. La pluralité des médias, loin d’être un piège, peut devenir une richesse, pour peu que l’on accepte de naviguer avec rigueur. L’esprit critique est une boussole. Il nous permet de confronter les points de vue, de détecter les biais, de distinguer l’argument de la manipulation. Michel Foucault nous rappelait que le pouvoir se niche dans les discours, et qu’il est du devoir du sujet libre de dévoiler les mécanismes qui gouvernent les vérités instituées. En ce sens, la diversité des canaux d’information peut renforcer notre autonomie, si nous savons en faire une matière à penser plutôt qu’un somnifère pour la conscience.
Alors que l’algorithme tente de prédire nos désirs, il nous revient de préserver l’imprévisible de la pensée, le jaillissement de la décision. Le libre-arbitre n’est pas une donnée, c’est une conquête. Une tension permanente entre ce que le monde veut faire de nous, et ce que nous décidons d’être. Sartre affirmait que nous sommes condamnés à être libres — c’est-à -dire responsables, jusqu’au vertige, de nos choix. À nous de refuser l’aliénation douce de la passivité numérique, et de préférer l’inconfort lumineux de la réflexion.
Il n’y a pas de liberté sans effort, pas de pensée sans silence, pas de choix sans épreuve. Mais il y a, dans ce combat pour notre souveraineté intérieure, une joie rare : celle de redevenir le sujet de sa propre vie.