Un Eléate sent en lui monter la science. Il cherchait une définition du politique ; il avait laborieusement divisé les espèces vivantes ; il s’était engagé dans un immense mûthos cosmo-politique qui n’avait pas réussi à se finir. L’homme était resté sur une interruption qui le chiffonnait. Et tout à coup, il sent – Ô pathos ! – que ce n’était pas ça, la bonne voie, qu’il faut changer de métaphore, que le Politique n’est pas un pasteur, mais… stop ! Avant de passer à cette bonne métaphore, pas de précipitation. Il faut dire d’abord l’impression que cela fait d’être tombé juste sur la métaphore exacte, car c’est ça, la science. L’Eléate marque le pas. Hésitation : une autre métaphore se présente, à son tour, pour traduire comment l’esprit peut apprendre à tomber juste. La lecture est cette seconde métaphore : malgré la difficulté quasi insurmontable de l’opération, on apprend tout de même à lire. Concluez : le dire juste (la science) ne vous vient pas d’un seul coup, les phrases ne sonnent pas juste tout de suite, et cependant vous ne manquez pas de ressources pour traduire l’impression d’approcher plus finement de ce qui ultimement vous échappera. À moins de brusquer la capture. Comment vous vient une phrase qui finit par donner l’impression qu’elle est juste, c’est tout ce processus qui s’appelle paradigme.
Patrice Loraux, Le Tempo de la pensée, Seuil, 1993