La brume du matin s'étend en paresseuses langues basses sur le camp lorsque Jilano le traverse pour se diriger vers le chariot où est attachée sa monture.
Sur son chemin il passe près de l'endroit où Sayanel a posé ses affaires pour la nuit. Là où il s'est endormi la veille après l'avoir brusquement quitté et là où il dort encore, enroulé dans sa couverture et calé contre sa selle.
Le tourment qui lui tord les entrailles ne s'est pas apaisé pendant la nuit.
Il s'arrête à sa hauteur. Sayanel a toujours possédé une part d'ombre à laquelle il s'est habitué, qu'il a côtoyé, parfois même d'assez près pour s'y confronter. Il sait qu'il porte des blessures anciennes et une tristesse muette dont il devine le relief dans ses actes et ses paroles. Il a toujours pris garde à ne jamais le juger pour cela. Il a appris à se contenter de demi-réponses et de silences, à ravaler sa propre frustration et à glaner des indices dans sa manière de se comporter.
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Sayanel est une énigme pour la plupart des gens qui le côtoient. Il accorde sa confiance au compte goutte et son affection encore plus rarement, ce qui ne l'empêche pas de se lier facilement avec les autres.
Jilano a rencontré certains de ses amants, quelques unes de ses amantes il y a de cela plusieurs années. Des relations discrètes, profondes mais éphémères dont il ne parle jamais et sur lesquelles il ne l'a jamais questionné. Sayanel n'évoque pas sa vie intime, pas plus que Jilano discute de la sienne, bien pauvre en comparaison.
Pourtant, contrairement à lui, le marchombre n'apprécie pas la solitude prolongée et possède des amis aux quatre coins de l'Empire, allant de simples connaissances à des liens plus étroits et solides. Il est conscient d'avoir le privilège de faire partie de la dernière catégorie, lui dont les liens se cantonnent à des relations qu'il peut compter sur les doigts d'une main.
Parmi elles, Sayanel occupe une place particulière et ce, depuis longtemps. Une place qu'il a cependant bien du mal à définir depuis quelques mois. Depuis que son ami l'a tiré de sa retraite solitaire pour lui demander de rencontrer Ellana. Depuis qu'il guide à nouveau et y trouve un plaisir immense qu'il pensait ne plus jamais vivre. Depuis qu'il reprend pied avec le monde qui l'entoure et le flux de la vie qui s'écoule sans l'attendre.
Depuis cette nuit à Al-Jeit, quelques jours après l'Ahn-Ju d'Ellana et de Nillem où, épuisé par l'inquiétude, la colère et les longues heures d'insomnie à veiller sur son élève, il s'est endormi, comme souvent, auprès de Sayanel. Pour se réveiller dans ses bras au petit matin.
De toutes les émotions qu'il aurait pu ressentir à cet instant, il ne se rappelait que de la paix. Une paix intense comme il n'en avait pas ressenti depuis des années, teintée d'évidence, comme si une pièce avait enfin trouvé sa place dans sa vie. Il avait refermé les yeux et s'était coulé dans le rythme calme et régulier de la respiration de son ami, dans les battements lents de son coeur sous sa joue.
Ils n'en avaient jamais parlé.
À cet instant, en observant ses yeux clos, ses sourcils froncés même dans les filets du sommeil et sa bouche, entrouverte et crispée, il se demande si la volonté du silence a abîmé quelque chose entre eux.
Il s'arrache à sa contemplation en entendant la voix de sa compagne. Il en a presque oublié leur rendez-vous matinal.
"J'arrive." Répond-il dans un murmure pour ne pas réveiller son ami.
Il ignore que Sayanel a déjà les yeux grands ouverts à peine tourne-t-il les talons.
Aynah l'attend auprès de Sibyl, sa jument alezane. Il ne répond pas à son regard interrogateur lorsqu'il s'attelle à s'occuper du sien. Ses gestes sont fluides et machinaux, répétés tant de fois que même sa monture, Ombre, les connait. Quand il se juche sur son dos, la jeune femme en fait de même.
"Pourrait-on pousser jusqu'aux rives du lac ?" Demande-t-elle alors qu'ils prennent la route pour sortir du camp.
"Non. Le lac est sous bonne garde. Si nous devons subir une attaque, ce sera bien avant notre arrivée."
Ils cheminent en silence un instant, le temps de laisser la silhouette des chariots derrière eux et de sentir l'humidité de la rosée imprégner leurs vêtements. Puis Aynah reprend la parole.
"Tu as l'air particulièrement morose aujourd'hui." Remarque-t-elle.
Jilano lui lance un regard. Elle lui sourit, de ce sourire vaguement amusé teinté d'une pointe d'impertinence qui lui rappelle tant celui d'Ellana lorsqu'elle tente de le piquer.
"Plus que d'habitude." Confirme-t-elle. "Même si je dois avouer que cela te donne un certain charme mystérieux."
Jilano secoue la tête. Il apprécie sincèrement la jeune femme, son franc parlé et son humour acide. Il aime le fait qu'elle le bouscule dans ses certitudes et n'hésite pas à le contredire lorsqu'il a tort. Il aime sa curiosité et son intérêt pour les choses qu'il a cessé de regarder. Son intelligence, sa finesse et la part de mystère qu'elle cultive sur sa vie. Elle pourrait être une amie.
Mais il n'est pas dupe. Il voit la manière dont elle le regarde, dont ses mains l'effleurent, dont ses mots le courtisent. Il lui plaît et elle ne le cache pas.
Cette attirance naissante n'a rien de réciproque. Il n'a ni l'envie ni le désir de poursuivre dans cette voie. Elle est jeune, trop jeune et possède une chose sur laquelle elle n'a aucun contrôle. Être une femme.
"Tu t'inquiètes pour ton ami." Poursuit Aynah. "Quel est son nom, déjà ?"
"Sayanel." Répond-il, avant d'émettre un léger soupir. "En effet, je m'inquiète pour lui."
Il sait son ami troublé. Troublé par la situation de la Guilde, celle de l'Empire, troublé par l'apprentissage de Nillem et son futur sur la Voie. Depuis peu, il le sait troublé à son égard, sans en connaître la raison, et cela le préoccupe. Même s'il s'en défend, il voit combien cela l'affecte. Il dort peu, mange à peine et s'enferme dans le silence, quand il ne l'envoie pas tout simplement balader.
"Je ne voudrais pas m'immiscer dans ce qui ne me regarde pas mais..."
"Tu as essayé de lui parler ?"
"Je ne fais que ça." Soupire le marchombre. "Essayer."
"Mmh, s'il est aussi éloquent que toi, alors je commence à comprendre le problème."
Jilano lui lance un regard noir.
"Tu devrais parler un peu moins et observer un peu plus." Lâche-t-il avant de claquer de la langue pour lancer Ombre au trot.
"J'essaye seulement d'aider !" Proteste la jeune femme en lui emboîtant le pas.
La journée se déroule dans le même calme que celles qui l'ont précédée. Ils ne croisent qu'une seule cargaison, menée par des fermiers quittant la ville, et établissent un point sûr où mener le camp pour la nuit suivante avant de rentrer.
Après avoir dessellé leurs chevaux, Aynah s'approche de lui, un paquetage de linge propre sous le bras. Il se tourne vers elle après s'être débarrassé de son équipement... Et se fige lorsqu'elle lève la main pour caresser sa mâchoire du bout des doigts. Par réflexe, il attrape son poignet pour l'immobiliser. Elle ne bronche pas.
"Je vais faire un tour à la rivière pour me laver. Tu peux me rejoindre, si tu veux te changer les idées."
Jilano se mord l'intérieur de la joue, se reprochant intérieurement de ne pas avoir mis un terme à tout cela avant d'en arriver là .
"Je suis désolé." Dit-il en secouant doucement la tête. "Je t'apprécie, mais pas de cette manière."
Il relâche son poignet, qu'elle laisse retomber le long de son corps avec un sourire amer.
"J'ai compris." Souffle-t-elle en reculant d'un pas. "C'est lui que tu aimes. Je voulais simplement m'en assurer."
Sans lui laisser le temps de répondre, elle tourne les talons et s'éloigne. Ses mots font l'effet à Jilano d'un coup de poing dans l'estomac. Il reste immobile, hébété, à fixer son dos jusqu'à ce qu'elle disparaisse de son champ de vision.