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The weave of multitemporality that constitutes the being of the multitude renders ineffective all political action conceived as a transitive action that does not take this complexity into account. In this sense, to be equal to multitemporality, action must be strategic rather than instrumental; it must be complex action articulated in the complexity of the conjuncture. [âŠ] Political action must take this plurality into account, this complexity, this structural non-contemporaneity on the plane of the real and the imaginary (which is also real, of course) and it must provide itself with a complex strategy, one which will nevertheless remain forever fragile, forever subject to the attacks of fortune.â
Vittorio Morfino, Plural Temporality : Transindividuality and the Aleatory Between Spinoza and Althusser
La vraie dĂ©couverte de Marx rĂ©siderait, selon Gramsci, dans la redĂ©finition, achevĂ©e dans les thĂšses sur Feuerbach, du concept de vĂ©ritĂ© en terme de praxis, sur la base de laquelle il est possible de réélaborer le concept dâidĂ©ologie de façon diïŹĂ©rente par rapport Ă la âPrĂ©face de â59â, non pas en tant que Holzweg, mais en terme de vĂ©ritĂ© pratique. Cette fusion dâidĂ©ologie et veritĂ© permet dâindividuer le noyau de la pensĂ©e de Marx dans lâunitĂ© dâhistoire et politique, de penser Marx non pas comme un savant qui Ă©tudie lâobjectivitĂ© des procĂšs historiques mais comme un politicien, un penseur stratĂ©gique de la conjoncture. Frosini a le mĂ©rite de montrer de façon trĂšs claire que cette interprĂ©tation nâest pas possible Ă travers un simple retour aux textes de Marx qui se montreraient dans leur simple Ă©vidence, mais grĂące Ă un coup de force, câest-Ă -dire en jouant Marx non seulement contre Engels, mais contre lui-mĂȘme et non Ă la façon althussĂ©rienne en opposant la maturitĂ© Ă la jeunesse, mais en jouant dans les textes de la jeunesse, des annĂ©es entre â45 e â50, un Marx contre lâautre. Dâun cotĂ© le Marx essentialiste du rĂ©cit philosophique dâune origine aliĂ©nĂ©e enfin reconquise dans la transparence du communisme, de lâautre cotĂ© le Marx qui dissout lâessence gĂ©nĂ©rique (Gattungswesen) feuerbachienne dans lâensemble des rapports sociaux de la cĂ©lĂšbre thĂšse 6 sur Feuerbach et âidentifie, dans cet entrelacement ouvert et en transformation permanent, non totalisable et parcouru par une conflictualitĂ© interne, le sujet rĂ©el de la connaissance et de lâactionâ. Dans cette perspective les rapports sociaux ne sont pas la forme aliĂ©nĂ©e de la praxis, mais âl âunique forme, toujours plurielle, dâexistence des pratiquesâ, rapports de forces produits dâune organisation constante par rapport Ă laquelle le communisme nâest pas une sorte de rĂ©activation dâune originaire crĂ©ativitĂ© qui leur est antĂ©rieure, mais une rĂ©-articulation qui permet âde changer lâĂ©quilibre en leur intĂ©rieur entre universalitĂ© et pouvoirâ. En ce sens Frosini prend ses distances avec clartĂ© de la tradition gentiliĂ©nne du renversement de la praxis, qui a eut une grande influence dans la tradition marxiste italienne et Ă laquelle certains interprĂštes ont voulu connecter Gramsci mĂȘme (mais sur ce point voir les prĂ©cisions de Frosini dans La religione dell âuomo moderno), câest-Ă -dire lâidĂ©e de se faire monde dâun sujet, dâune intĂ©rioritĂ© pure qui se fait extĂ©rioritĂ©, idĂ©e qui saute bel et bien le terrain de la politique en finissant par penser le communisme come le telos de lâhistoire. Un mouvement tĂ©lĂ©ologique de ce genre prĂ©suppose, outre un sujet pur et plein, un temps unilinĂ©aire comme rail de la praxis rĂ©volutionnaire. Si par contre la donnĂ©e de dĂ©part est lâentrelacement des temps, leurs structurelless non-contemporanĂ©itĂ©, le projet politique communiste peut exister seulement Ă lâintĂ©rieur de lâentrelacement des pratiques et, au delĂ dâeschaton et telos, doit chaque fois prendre comme point de dĂ©part la spĂ©cificitĂ© de la conjoncture.
- Morfino on Frosini's 'Da Gramsci a Marx'.
Pour Gramsci le prĂ©sent est nĂ©cessairement non identique Ă lui mĂȘme, composĂ© par une multiplicitĂ© de âtempsâ que ne coĂŻncident pas, mais se rencontrent dans une rĂ©ciproque incomprĂ©hension. Loin dâĂȘtre expression dâune essence Ă©galement prĂ©sente dans toutes les pratiques, le prĂ©sent de Gramsci est justement un ensemble de pratiques dans leur diïŹĂ©rentes temporalitĂ©s, pratiques qui se battent pour aïŹrmer leur primautĂ© et donc pour articuler le prĂ©sent en tant quâune unitĂ© rĂ©alisĂ©e plutĂŽt quâoriginaire. Exemples de cette structurelle non contemporanĂ©itĂ© du prĂ©sent, de cette nature âfracturĂ©eâ du temps historique, sont: 1) la thĂ©orie gramscienne de lâindividu (la âpersonaâ, selon sa terminologie), qui loin dâĂȘtre un sujet douĂ© dâune essence unitaire et unifiante, câest bien autrement un âsite archĂ©ologique vivantâ dans lequel sont Ă lâoeuvre diïŹ Ă©rents niveau de lâexpĂ©rience historique. 2) Les considĂ©rations sur le langage, dont la nature mĂ©taphorique rĂ©vĂšle couches ou sĂ©diments de diïŹĂ©rentes expĂ©riences historiques, et sur le rapport entre langues nationales et dialectes quâil faut penser non pas selon des ârelations hiĂ©rarchiques de dĂ©gĂ©nĂ©rescence et puretĂ©, mais comme des indices performatifs de diïŹ Ă©rents temps du dĂ©veloppement historique, liĂ©s en derniĂšre analyse aux conditions de subalternitĂ© politiques ou de direction hĂ©gĂ©moniqueâ. 3) Les considĂ©rations sur le prĂ©sent des Etats-Nation lui-mĂȘme fragmentĂ© entre âcentres urbaines et pĂ©riphĂ©ries ruralesâ et finalement, Ă un niveau international, sur les ârelations hĂ©gĂ©moniques entre diïŹ Ă©rents nations [que] relĂšguent certaines formations sociales au passĂ© dâautresâ , dont lâexemple privilĂ©giĂ© est la diïŹĂ©rence entre Occident et Orient relevĂ©e non sur la base dâune ligne temps progressive oĂč lâOccident serait lâĂ©lĂ©ment avancĂ© et lâOrient celui sousdĂ©veloppĂ©, ni Ă la lumiĂšre dâun modĂšle idĂ©al-typique dâEtat, prĂ©sent en Occident et absent en Orient, mais en tant que rĂ©sultat âde la temporalitĂ© et de lâeïŹcacitĂ© de lâexpansion impĂ©rialiste [qui] progressivement impose une unitĂ© essentielle aux disparitĂ©s des expĂ©riences historiques nationauxâ. Cette non contemporanĂ©itĂ© du prĂ©sent, cette stratification temporelle, cette pluralitĂ© de temps, est selon Gramsci symptĂŽme par excellence de la lutte des classes : le prĂ©sent, en tant que temps de la lutte de classe, est nĂ©cessairement et essentiellement âhors de ses gondsâ [out of joint], fracturĂ© par les temps diïŹĂ©rentiels de diïŹĂ©rents projets de classeâ. Loin de prĂ©supposer, come le croyait Althusser, un prĂ©sent omnipĂ©nĂ©trant, Gramsci pense ce prĂ©sent comme lâeïŹet de lâhĂ©gĂ©monie politique et sociale dâun groupe, imposĂ© comme une sorte dâhorizon absolu aux autres groupes sociaux, non seulement du savoir mais aussi de la praxis. Le creusage archĂ©ologique du prĂ©sent est donc Ă la fois intervention dans la conjoncture dominĂ©e par des rapports de forces entre groupes sociaux; et cependant ce creusage nâest pas suïŹsant Ă lui-mĂȘme, car les classes subalternes âresteront telles si incapables dâĂ©laborer un appareil hĂ©gĂ©moniqueâ Ă mĂȘme de dĂ©fier ces rapports de forces. Il nâest pas possible donc de comprendre lâhistoricisme absolu gramscien sans ce continu renvoi de la philosophie Ă la politique et de lâhistoire Ă la politique, qui met en Ă©vidence lâinnervation conflictuelle, politique, de chaque conjoncture historique et de chaque position philosophique. Cela signifie que la philosophie ne peut pas ĂȘtre chez Gramsci lâexpression dâun prĂ©sent historique contemporain Ă lui-mĂȘme â et, en ce sens, pacifiĂ© â mais elle est projet politique, intervention dans une conjoncture, qui est un entrelacement de temps justement car constituĂ©e par des rapports de force, par rapport auxquels la contemporanĂ©itĂ© loin dâĂȘtre un originaire, est bien autrement un eïŹet, lâartifice produit par lâhĂ©gĂ©monie dâune classe.
- Morfino on Thomas' 'The Gramscian Moment': http://scholar.oxy.edu/cgi/viewcontent.cgi?article=1032&context=decalages