DĂ©mesure de lâamour
Lecture dâun article dâA. Loute sur la dĂ©mesure du care, âLa dĂ©mesure du care : surabondance de lâamour, excĂ©dent sĂ©mantique ou contradiction ?â (accessible ici : http://journals.openedition.org/grm/829). La dĂ©mesure/surabondance dâinvestissement dans le soin et lâattention y est analysĂ©e politiquement, dans son rapport Ă la structure capitaliste de nos sociĂ©tĂ©s. Cet angle dâapproche politique problĂ©matise d'emblĂ©e lâidĂ©e que le care soit pensĂ© comme une âdisposition moraleâ ou une simple âvertuâ. Souvent le travail de soin dĂ©borde et dĂ©fie les outils dâĂ©valuation habituels, Ă©chappe Ă la mesure gestionnaire. Quel rapport le soin peut-il installer Ă la valeur-travail ? quâest-ce qui nâest jamais pris en compte ? oĂč passe cet excĂšs ? que faire dans nos schĂ©mas dâanalyse du travail de soin (dont la valeur est âinestimableâ pour la construction des relations) ? De quel type de âdonâ sâagit-il ? Un don pensĂ© sous le mode de lâĂ©change (un don qui âobligeâ lâautre Ă un minimum de rĂ©ciprocitĂ© ) ? Ou au contraire un don qui dĂ©passe (surabondance/dĂ©mesure) le modĂšle de lâĂ©change ? Extraits.
âLe care est fondamentalement ambigu.Â
LâintĂ©rĂȘt personnel, la volontĂ© de conserver son travail, la peur des clients ou des patients, les motifs pour se soucier des autres ne sont pas nĂ©cessairement Ă rechercher du cĂŽtĂ© dâune nature bienveillante ou aimante. On peut dâailleurs se demander si le travail de care ne se dĂ©ploie pas avant tout sous un rĂ©gime de contrainte, sâil ne faut pas avant tout ĂȘtre forcĂ© pour sâoccuper des autres.
Bien que constituant une contribution essentielle Ă la vie collective, le care est considĂ©rĂ© comme un « sale boulot ». « Le care est une zone nĂ©vralgique de conflits, de tensions, de tiraillements, dâambivalence et, mĂȘme dans une sociĂ©tĂ© qui pratiquerait la plus parfaite Ă©quitĂ© sociale, une zone dont on ne peut pas complĂštement Ă©vacuer le âsale boulotâ, celui que personne nâa envie de faire, pas tout le temps, pas tous les jours ».
Le care de mĂȘme que ses travailleuses sont invisibilisĂ©s dans lâespace public. Lâ« indiffĂ©rence des privilĂ©giĂ©s » (Tronto), le sexisme, le racisme, etc., contribueraient Ă consolider un « pacte dĂ©nĂ©gatif » (Molinier) qui entraverait la perception du care. Si le care est ambivalent, câest parce que cette invisibilisation peut ĂȘtre tant le fait de forces extĂ©rieures que de quelque chose qui travaille les pratiques de care de lâintĂ©rieur. Pascale Molinier a ainsi montrĂ©, en formalisant le travail du care grĂące aux outils de la psychologie du travail, que ce type de travail implique pour ĂȘtre bien fait dâeffacer ses traces. De cette discrĂ©tion inhĂ©rente Ă lâefficacitĂ© du care, disons, en substance, quâil sâagit de dĂ©tecter les besoins des autres et dây rĂ©pondre, sans les fatiguer, les importuner ou les mettre mal Ă lâaise, câest-Ă -dire, en rĂšgle gĂ©nĂ©rale, en anticipant sur leurs demandes ou leurs dĂ©sirs. (...)
Remettant en question le fait que lâamour soit premier et quâil motive lâinvestissement dans le travail de care, Pascale Molinier prĂ©cise que « maintes situations montrent que lâattachement pour les personnes dont on sâoccupe est secondaire au travail, voire que cet attachement constitue une condition psychologique qui en rend les contraintes plus supportables ».
Dâun point de vue Ă©pistĂ©mologique, analyser le care Ă partir de la « logique du don » et de « la thĂ©orie classique du don chez Mauss » pose Ă©galement de nombreuses questions. Tout dâabord, un auteur comme Marcel HĂ©naff a soulignĂ© Ă de nombreuses reprises que le fait de parler de la logique du don ou parler du don en gĂ©nĂ©ral est problĂ©matique. En effet, le don cĂ©rĂ©moniel des sociĂ©tĂ©s traditionnelles Ă©tudiĂ© par Mauss nâa rien Ă voir avec le don que constitue lâagapĂš chrĂ©tienne, le don dont parle SĂ©nĂšque ou le don charitable des sociĂ©tĂ©s humanitaires.
Le don analysĂ© par Mauss reste agonistique, le consensus et la paix constituant un Ă©tat limite. « LâĂ©change de dons est un duel cĂ©rĂ©moniel oĂč sâaffrontent des vivants autonomes qui dĂ©sirent sâassocier sans cĂ©der sur leur libertĂ© ». De plus, le don cĂ©rĂ©moniel se pratique entre groupes sociaux et non entre individus. Ainsi HĂ©naff Ă©crit-il : « Je raisonne aussi et mĂȘme avant tout en termes de groupes. (...) [J]âinsiste constamment sur le fait que le don cĂ©rĂ©moniel est la forme publique de reconnaissance rĂ©ciproque entre groupes alliĂ©s ou visant Ă la devenir ». La procĂ©dure de reconnaissance Ă lâĆuvre dans le don cĂ©rĂ©moniel est une procĂ©dure publique. LâĂ©change de dons ne se pratique pas dans la sphĂšre privĂ©e. Enfin, il faut avoir Ă lâesprit que HĂ©naff prĂ©sente le don cĂ©rĂ©moniel comme un don codifiĂ©. Des rites codifient les attitudes des partenaires « pour les prĂ©munir contre les risques dâun excĂšs dâarbitraire, contre les variations des sentiments privĂ©s ou des Ă©motions Ă©phĂ©mĂšres ».
Autant de points sur lesquels le don en rĂ©gime dâagapĂš se distingue du don cĂ©rĂ©moniel. En rĂ©gime dâagapĂš, la gĂ©nĂ©rositĂ© du don est surabondante, excessive. LâexcĂšs de la gĂ©nĂ©rositĂ© nâa pas pour objectif de dĂ©fier lâautre. Elle est sans attente de retour. Ă lâopposĂ©, la gĂ©nĂ©rositĂ© du don cĂ©rĂ©moniel a pour finalitĂ© de dĂ©fier le partenaire et de lâobliger Ă rĂ©pondre. On donne beaucoup pour le provoquer. En outre, lâĂ©change de dons gĂ©nĂ©reux en rĂ©gime dâagapĂš, dĂ©borde toute forme de conventionalitĂ©. Suivant la logique excessive de lâamour, ces dons sont imprĂ©visibles; ils ne rĂ©pondent Ă aucune attente de comportement. Ils dĂ©fient toute comparaison, toute Ă©quivalence et toute rĂšgle. Alors que le don cĂ©rĂ©moniel doit se comprendre comme une pratique ritualisĂ©e, le don gĂ©nĂ©reux ricĆurien ne semble renvoyer quâĂ la spontanĂ©itĂ© des individus singuliers. Analyser le care Ă partir des analyses de Mauss nous semble donc Ă©minemment problĂ©matiqueâ.















