Un public chinois pour Shang-Chi
Pendant le XXI Ăšme siĂšcle, la Chine est devenue la deuxiĂšme puissance mondiale et lâatelier du monde grĂące Ă son taux de production inĂ©galĂ©. Le producteur Kevin Feige a annoncĂ© en juillet dernier lâarrivĂ©e dâun personnage inĂ©dit au cinĂ©ma qui nâest autre que le Chinois Shang-Chi. Voulant reproduire le succĂšs de Black Panther, Disney ne prend pas de risque Ă©conomique en mettant en scĂšne un hĂ©ros de cette ethnie. La Chine est le pays le plus dense dĂ©mographiquement, mais aussi paradoxalement lâun des moins reprĂ©sentĂ©s dans le cinĂ©ma amĂ©ricain malgrĂ© sa diaspora fortement prĂ©sente dans le pays. RĂ©side un enjeu avec la sortie de Shang-Chi et la LĂ©gende des Dix Anneaux que nous allons Ă©lucider.
Si la Chine compte dans les relations internationales, cela nâempĂȘche pas la dĂ©gradation de son image. Devenu une dictature communiste aprĂšs l'Ă©lection de Mao Zedong en 1949, le pays a souvent recours Ă la propagande ainsi quâĂ la censure. En tĂ©moignent par exemple les manifestations sociales place Tianâanmen en 1989, passĂ©es sous silence par les mĂ©dias chinois. Ce nâest pas la premiĂšre rĂ©pression idĂ©ologique. De son vivant, Mao lance la rĂ©volution culturelle, ayant pris conscience que le soft power dâun pays est un Ă©lĂ©ment central pour guider la Chine vers la puissance. Des Ă©tudiants sont envoyĂ©s dans tout le pays pour participer Ă la diffusion du point de vue indiscutable du leader communiste : le Petit Livre Rouge. Cependant, la rĂ©pression engendre un bain de sang contre quiconque ne sâalignant pas parfaitement avec le leader. AprĂšs 10 ans de rĂ©pression envers les cinĂ©astes et dâarrĂȘt de productions audiovisuelles, chaque film est dĂ©sormais financĂ© par lâEtat, chaque scĂ©nario contrĂŽlĂ© par une commission de censure.
Le peuple chinois nâest pas traumatisĂ© par ces Ă©vĂ©nements. Les mĂ©dias ne relaient pas ce type dâinformations nuisibles au parti unique. Mais les dĂ©mocraties ne sont pas aveugles, internet non plus. Câest pourquoi la Chine souhaite se modeler une image plus policĂ©e et sĂ©duire lâoccident, divulguer sa culture pour la rendre apprĂ©ciĂ©e dans le monde. Cette stratĂ©gie mobilise Ă©videmment le cinĂ©ma. DĂ©jĂ sur le territoire, le cinĂ©ma est lâun des principaux loisirs des chinois, des dizaines de millions frĂ©quentent les salles rĂ©guliĂšrement. Câest un vĂ©ritable nid Ă bĂ©nĂ©fices pour le gouvernement. Cependant il est primordial de nuancer : la Chine possĂšde plus dâun milliard de citoyens, seuls les plus aisĂ©s ont accĂšs aux grands Ă©crans. De plus, la propagande reste le maĂźtre mot : rien de ce qui est diffusĂ© ne doit nuire Ă lâimage du parti communiste, ni mĂȘme appeler Ă la rĂ©volution.Â
La Chine a créé les Instituts Confucius pour promouvoir la langue et la culture chinoise dans le monde. GrĂące Ă ceux-ci, de nombreux rĂ©alisateurs chinois sont rĂ©compensĂ©s dans les cĂ©rĂ©monies prestigieuses. Subsiste un problĂšme : la propagande est toujours prĂ©sente. En effet la Chine garde Ă lâidĂ©e de se donner une bonne image. Câest pourquoi mĂȘme dans les productions sino-amĂ©ricaines, il est interdit de porter atteinte Ă la grandeur du pays. Le mĂ©trage de Zhang Yimou, La Grande Muraille, fait notamment lâĂ©loge dâune Chine puissante et impĂ©nĂ©trable. De plus les producteurs nâhĂ©sitent pas Ă se plier Ă lâĂ©thique chinoise afin de faire pĂ©nĂ©trer leurs films sur le marchĂ© asiatique. Peu dâentre eux osent briser les rĂšgles, la Chine reprĂ©sentant un marchĂ© bien trop important. Câest pourquoi pour le rĂŽle de lâAncien dans Doctor Strange de Scott Derrickson, Marvel Studios opte pour Tilda Swinton. Cette derniĂšre nâest pas un homme tibĂ©tain Ă lâinstar du personnage des comics, puisque la Chine est en tension constante avec la rĂ©gion autonome du Tibet. Le cinĂ©ma amĂ©ricain ne pouvant pas se sĂ©parer de son public chinois, il nâest pas surprenant quâen plus de se plier Ă la dictature communiste aient Ă©tĂ© annoncĂ©s des nouveaux blockbusters dĂ©diĂ©s au pays, dont Mulan de Niki Caro et Shang-Chi et la LĂ©gende des Dix Anneaux de Destin Daniel Cretton.
Mulan et Shang-Chi promettent de battre des records. Si le grand public nâa pas connaissance de ce dernier, il le dĂ©couvrira dans un film de super-hĂ©ros rĂ©volutionnaire, inspirĂ© par les films dâactions avec des acteurs tels que Jackie Chan. Dâailleurs, Disney ne compte prendre aucun risque pour plaire Ă la Chine : lâactrice principale de Mulan, Liu Yifei, a ouvertement soutenu la police hongkongaise sur les rĂ©seaux sociaux, prenant parti en faveur de la politique chinoise. NĂ©anmoins Kevin Feige, voulant reproduire le succĂšs de Black Panther de Ryan Coogler avec Shang-Chi et la LĂ©gende des Dix Anneaux, doit faire face Ă un paradoxe. Avec Black Panther, Ryan Coogler a posĂ© une thĂšse politique : les pays Africains doivent avancer ensemble pour briller mondialement. Destin Daniel Cretton sera-t-il libre de faire de mĂȘme en sâexprimant Ă propos la politique chinoise ? Rien nâest certain. Shang-Chi et la LĂ©gende des Dix Anneaux devra ou bien subir des reproches en prenant une position pro-chinoise, ou bien se concentrer sur une histoire non politisĂ©e.
En somme, le prochain blockbuster Marvel doit faire face Ă un dilemme manichĂ©en : soutenir la dictature chinoise ou contrer le modĂšle communiste, et ainsi perdre une partie potentielle de lâaudience. Quoi quâil en soit, soutenu par une diaspora puissante, et des spectateurs impatients de dĂ©couvrir le premier super-hĂ©ros asiatique au cinĂ©ma, le film battra des records.














