Le marque-page. 12/08/2026
Les matins ne savent plus où commencer. Je m'éveille dans une lumière diluée, filtrée par le tissu des rideaux, une clarté qui existe sans jamais chauffer. Ma main, avant même que je pense, cherche un poids sur le matelas. Elle ne trouve que le drap froid, tendu comme une page qu'on n'a pas tournée depuis longtemps.
Le café fume encore, par habitude plus que par espoir. Son odeur monte, s'effiloche, se perd avant d'avoir vraiment existé. Je bois quand même. Le liquide est sombre et sans mémoire.
La maison, je la traverse comme on feuillette un livre qu'on connaît trop bien. Chaque page, chaque pièce , cache un détail qui mord. Ta tasse à l'anse ébréchée. Le vieux fauteuil qui a gardé le pli de ton dos. Et lui, surtout : le marque-page, glissé entre deux chapitres que tu n'as pas finis. Un simple rectangle de papier ou de cuir, et pourtant il tient toute la place que tu occupais, il retient une page ouverte, un instant suspendu, comme si le récit pouvait reprendre dès que tu reviendrais tourner la suivante.
Je le prends parfois entre mes doigts. Il est léger, presque rien, mais il porte le poids de ce qui est resté inachevé. Je n'ose pas le retirer. Le déplacer, ce serait admettre que l'histoire continue sans toi ou pire, qu'elle s'arrête là, figée à la page où tu l'as laissée.
Un courant d'air traverse la pièce, et une seconde, je crois entendre un pas, une syllabe de ta voix. Ce n'est que du vent qui referme une porte mal fermée. Le silence, lui, ne bouge pas. Il s'installe dans les coins comme une poussière qu'on ne balaie plus.
Dans le frigo, tes yaourts attendent une date qui approche. Je ne les jette pas. Les garder, c'est comme garder le marque-page en place : une manière de dire que rien n'est encore terminé, que le livre reste ouvert, que quelqu'un reviendra lire la suite.
Sur l'oreiller, une empreinte s'efface lentement, une page qui, elle aussi, finit par se lisser. Mais le marque-page, lui, ne bouge pas. Il est le seul objet de la maison qui refuse d'avancer, qui refuse de tourner la page à ma place.
Alors je vis ici comme dans un livre interrompu : chaque objet est une phrase laissée en suspens, et le marque-page, immobile entre deux chapitres, est le seul repère qui me reste, celui d'une histoire qui n'est pas finie, simplement mise en pause, en attendant que tu reviennes la reprendre.
Les-portes-du-sud



















