LâAgence Persephone - chapitre 3 (extrait)
« âŠTemps clair sur lâensemble du pays. Les tempĂ©ratures sont de saison, comprises entre 10 et 14°C⊠»
Ă cette heure, la ville est encore silencieuse. Seuls les murmures de la radio sâĂ©chappant de ses Ă©couteurs lâaccompagnent tandis quâil accomplit son footing quotidien. Pat a toujours aimĂ© lâatmosphĂšre du petit matin, lâair frais, les rues dĂ©sertes, les bleus du ciel qui semblent flotter entre les immeubles et lâaurore traçant sa ligne blanche Ă lâhorizon.
Il est seul au monde et le monde est Ă lui seul.
Cette solitude le revigore, le ramÚne un peu plus à la vie, efface les stigmates laissées par des conflits oubliés.
En atteignant son quartier, Pat ralentit un peu lâallure, pour prolonger de quelques secondes ce sentiment de bien-ĂȘtre qui lâa envahi pendant sa course. Arrive alors dans ses oreilles la rubrique des sports.
« âŠScandale dans le monde de lâathlĂ©tisme. Le champion en titre du 100m Achille PĂ©lides pourrait ĂȘtre privĂ© des prochains championnats mondiaux des suites dâune plainte dĂ©posĂ©e contre lui pour coups et blessures. LâathlĂšte nâen est pas Ă sa premiĂšre confrontation avec la justice. Il avait dĂ©jĂ fait lâobjet de poursuites il y a quelques annĂ©es⊠»
Dâun coup sec, Pat retire ses Ă©couteurs, les fourrant dans sa poche avant de sâengouffrer Ă lâintĂ©rieur de lâimmeuble. Il aurait voulu ne rien entendre. Lâillusion se casse la gueule. Lâair lui brĂ»le la gorge Ă chaque inspiration, ses muscles se rappellent Ă lui et dehors, le soleil Ă©claire un ciel Ă©touffĂ© sous les nuages.
LâidĂ©e de passer un coup de fil lui traverse lâesprit, mais il la chasse aussitĂŽt. Il a tout juste le temps de prendre une douche avant dâaller bosser. Pas de place Ă lâimprovisation dans ce quotidien planifiĂ© Ă la minute prĂšs. Ăa lui Ă©vite de faire des conneries.
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Ă peine a-t-il passĂ© les portes de lâAgence quâil voit celles de lâascenseur se refermer au bout du hall dâentrĂ©e. Pat sâapprĂȘte Ă pousser un soupir rĂ©signĂ© lorsquâune main apparaĂźt entre les deux mĂąchoires mĂ©talliques, les maintenant ouvertes pour lui. Il regrette cependant de ne pas avoir Ă©tĂ© en retard dâune seconde de plus lorsquâil se retrouve face au visage avenant dâAndrea. Pat parvient pourtant Ă lui offrir un sourire sincĂšre.
« Bonjour. Merci pour lâascenseur.
â Pas de souci. »
La montĂ©e se fait dans un silence inconfortable. Ils ont beau travailler ensemble depuis des annĂ©es, avoir rĂ©glĂ© il y a longtemps leur diffĂ©rent, le malaise est toujours restĂ© fidĂšlement ancrĂ© entre eux deux. Ce nâest pas la haine ou la rancune qui les tient Ă distance - Ă©trangement, Andrea nâa jamais semblĂ© lui en vouloir Ă lui personnellement. Ils ont beau faire des efforts, lâun et lâautre dans leur coin, ils restent indĂ©niablement tendus en prĂ©sence de lâautre, comme si la mĂ©fiance Ă©tait gravĂ©e trop profondĂ©ment en eux pour quâils puissent jamais sâen dĂ©barrasser.
DĂšs son Ă©tage annoncĂ©, Pat salue Andrea dâun petit signe de tĂȘte gĂȘnĂ© avant de sâenfuir dans son laboratoire. Ses mains tremblent un peu lorsquâil essaye de dĂ©verrouiller la porte et ça lâagace un peu, dâĂȘtre si sensible aux dĂ©tails. Alors quâil amorce un geste pour allumer la radio, lâinformation de ce matin lui revient en mĂ©moire et sa main se suspend au dessus du poste. Pas de radio non plus pour aujourdâhui.
Avant que lâabattement ne rĂ©ussisse Ă lâatteindre, Pat tourne les talons et file Ă la machine Ă cafĂ©. Son rituel matinal lui changera les idĂ©es, il en est certain. RĂ©solu, il remplit de mĂ©moire les tasses et les mugs dĂ©pareillĂ©s de lâAgence des boissons favorites de ses collĂšgues, puis se lance dans la distribution. Il adore cette activitĂ©, faire le tour des Ă©tages, son plateau sur les bras, saluer ses collĂšgues, prendre de leurs nouvelles, discuter avec eux avant le dĂ©but de leur journĂ©e.
Au troisiĂšme Ă©tage, pourtant, il est surpris par la silhouette inconnue qui se tient entre HĂ©lĂšne et Andrea et il sâarrĂȘte net au milieu du couloir. La derniĂšre affaire dâHĂ©lĂšne, se souvient-il. Quel est son nom dĂ©jĂ ? Cassandre ? Il nâa aucun souvenir dâelle, il ne lâa jamais vu. Cependant, comme avec Andrea leur destin ont Ă©tĂ© liĂ©s, ils ont vu le mĂȘme dĂ©sert, le mĂȘme sang, elles depuis les remparts, lui depuis la plaine qui dormait au pied de la ville. Les remparts sont une des seules images qui lui reviennent encore, du reste, il a presque tout oubliĂ©, mais ces murs qui se dressaient devant lui sous le soleil de plomb, tachĂ©s de sable et de sang, ces murs qui les narguaient chaque jour, projetaient leur ombre sur eux Ă la fin de la journĂ©e, il sâen souvient. Câest la derniĂšre chose qui le hante encore. Et quand il voit HĂ©lĂšne, Andrea et Cassandre qui discutent ensemble Ă quelques mĂštres de lui seulement, il sait que les remparts ne sont jamais vraiment partis. Il redescend avec son plateau et ses tasses qui refroidissent avant quâon le remarque.
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AprĂšs avoir tournĂ© le bouton de la frĂ©quence dans tous les sens, Pat finit par trouver une station passant exclusivement de la musique. Satisfait, il se laisse aller dans la chaise de son bureau pendant que les mĂ©lodies sâen vont ricocher contre les murs. En ce moment, il nâa pas beaucoup de projets sur lesquels travailler. Il a certes, toujours le fichier de recensement que Cora lui a confiĂ© Ă complĂ©ter, mais il sâagit plus dâun service rendu que de son vĂ©ritable job. Il sâapprĂȘte Ă lâouvrir, lorsquâon frappe Ă la porte du labo. Cora se tient dans lâencadrement dans une de ses robes sombres en dentelle qui la dĂ©vorent entiĂšrement. Quelques pas en arriĂšre dâelle, Andrea reste immobile.
« On ne te dérange pas ? »
â Non, pas du tout, entrez ! »
Pat semble se rĂ©veiller. Il se lĂšve subitement de sa chaise et part Ă la recherche de siĂšges pour les deux femmes. Cora sâavance avec cette majestĂ© qui lui est propre, trainant derriĂšre elle son nuage de dentelle. Andrea nâest pas dĂ©pourvue dâĂ©lĂ©gance, mais en prĂ©sence de Pat elle devient un peu gauche, comme si elle prenait soudainement conscience de la place que son corps occupait dans lâespace. Pat comprend ce sentiment. Heureusement, elles sont lĂ pour parler boulot et Andrea retrouve donc rapidement son sens des responsabilitĂ©s.
« On a retrouvĂ© un corps dans le fleuve hier matin, dĂ©bute Andrea. Un homme semble-t-il. Difficile Ă identifier, apparemment ça ferait un bon moment quâil serait tombĂ© dans lâeau. Personne nâest venu rĂ©clamer le corps.
â Vous pensez que ça peut ĂȘtre quelquâun de⊠»
Pat ne sait pas comment finir sa phrase, ni comment les qualifier, eux tous ces gens qui ont eu un passĂ© commun dont la plupart nâen conservait aucun souvenir.
« Cassandre a une intuition sur le corps. Quâil faut quâon sây intĂ©resse de plus prĂšs, dĂ©clare Cora. Jâaimerai que tu regarde le corps et que tu me dresses le portrait le plus prĂ©cis possible du mort. Andrea viendra avec toi Ă la morgue le rĂ©cupĂ©rer et rĂ©gler les papiers avec les autoritĂ©s. Vous collaborerez sur cette affaire. »
Pat acquiesce, la gorge trop nouée pour pouvoir articuler le moindre mot. Un temps s'écoule avant que Cora n'ajoute : « Vous recevrez les détails sous peu » et ne disparaisse, suivi par Andréa et Cassandre. Une fois seul, Par retrouve sa respiration.










