La ligne droite
Si nous demandons à Chuang‐tzu ce qu'il déteste le plus, il répondrait sans hésiter :
"La ligne droite. La ligne que les mains des hommes tracent sur les choses pour les soumettre à la géométrie de l'intelligence. Celui qui utilise le gabarit, le fil à plomb, le compas et l'équerre pour redresser le monde, offense la nature. Celui qui utilise la courroie, la ficelle, la colle et le vernis pour consolider un objet, va à l'encontre de ses qualités. Celui qui soumet les hommes avec un rite et les affaiblit par les chants, qui tente de les protéger avec bonté et les unir avec justice, corrompt leur nature originelle. L'incarnation la plus perverse de la ligne droite est la morale. Avant que quelqu'un ne l'invente, les hommes suivaient leur chemin sans connaître le sens du devoir. Ils s'aimaient les uns les autres sans professer un idéal d'amour humaniste. Ils étaient sincères sans savoir ce qu'était la loyauté. Ils tenaient parole sans connaître la valeur de la confiance. Avec l'imposition de la morale, ils ont commencé à perdre l'intuition profonde du Tao, à perdre la spontanéité et la souplesse avec lesquelles ils évoluaient dans les eaux nourricières du monde. Mais la « ligne droite » a beaucoup d'autres incarnations : l'idée que dans la vie, la seule chose qui compte, c'est l'utilité; l'idée qu'il n'y a rien de plus parfait qu'un homme mature et ses actes; l'idée que la bonne action est atteinte après un raisonnement, accompagnée de conscience et de volonté.
(Traduction libre de l'espagnol).
Pietro Citati, "La lumière de la nuit. Les grands mythes de l'histoire du monde", éd.












