Alors, elle aussi se redressait un peu et regardait avec Ă©tonnement autour dâelle. Elle essayait dâimaginer ce que ce serait de « perdre tous les sentiments de la vie ». MĂȘme la piĂšce, ce cube vide toujours semblable Ă lui-mĂȘme, avait changeait, pensait-elle. Quand elle gardait un instant les yeux fermĂ©s puis les rouvrait, si bien que le jardin lui apparaissait intact comme sâil venait dâĂȘtre créé, elle remarquait avec la nettetĂ© immatĂ©rielle dâune vision que la ligne sur laquelle son frĂšre et elle Ă©taient situĂ©s se distinguait de toutes les autres : le jardin « Ă©tait debout » de chaque cĂŽtĂ© de cette ligne ; sans que rien nâeĂ»t changĂ© aux arbres, aux allĂ©es ni aux autres Ă©lĂ©ments du dĂ©cor rĂ©el, ce dont il lui Ă©tait facile de sâassurer, toutes choses maintenant sâaxaient sur cette ligne et en recevaient visiblement une invisible modification. Cela pouvait semblait contradictoire ; elle aurait pu dire Ă©galement que le monde lĂ -bas Ă©tait plus doux, plus douloureux peut-ĂȘtre aussi ; lâĂ©trange Ă©tait quâon crĂ»t percevoir ce changement avec les yeux. De plus, ce qui frappait dans cette vue Ă©tait que les formes environnantes paraissaient Ă©trangement abandonnĂ©es et en mĂȘme temps, Ă©trange dĂ©lice, animĂ©es, avec lâapparence dâune tendre mort ou dâune impuissance passionnĂ©e : comme si elles venaient dâĂȘtre quittĂ©s par quelque chose dâindicible qui leur prĂȘtait une sensualitĂ© et une Ă©motivitĂ© proprement humaines. Le sentiment du temps avait subi la mĂȘme altĂ©ration que le sentiment de lâespace ; ce ruban dâeau courante, cet escalier roulant avec son sinistre arriĂšre-plan de mort semblait souvent sâimmobiliser, et souvent sâĂ©couler sans aucun lien avec le reste. Il suffisait dâun instant de la vie extĂ©rieure pour quâil disparĂ»t intĂ©rieurement sans quâaucune trace permĂźt de dĂ©celer sâil sâĂ©tait agi dâune heure ou dâune minute.
Robert Musil, LâHomme sans qualitĂ©s, tome 2, Ăditions du Seuil, 1956

















