Epiphanie au clair de Lune
Nous poursuivons notre exploration des problĂ©matiques liĂ©es Ă lâintersectionnalitĂ©. Cette fois, nous acceuillons Lionnel Benjamin, trentenaire, antillais, gay qui nous parle avec humour et sincĂ©ritĂ© des reprĂ©sentations, de fantasmes et dâamour, lorsque lâon est un homme Noir et homosexuel.
Préambule qui vient de loin.
Il y a de cela quelques semaines, Emmanuel Macron montait au crĂ©neau (jâaime beaucoup cette expression) et se faisait le dĂ©fenseur dâune morale mise Ă mal, en dĂ©nonçant les mĂ©faits du porno, notamment sur le jeune public. Ce retour en force dâune rhĂ©torique Ă charge contre la pornographie, Ă©tablie Ă la faveur de l'essors des mouvements « #balancetonporc » et « #metoo » rĂ©sonnait Ă mes oreilles comme un Ă©cho des dĂ©bats sociĂ©taux de la fin des annĂ©es 90 oĂč lâon rendait le porno responsable des faits divers scabreux et glauques de lâĂ©poque. Le terme virevoltait autour des mots « tournantes », «violence sexuelle» et «comportement mimĂ©tique ».
Dans son intervention, E.Macron fustigeait «un genre qui fait de la femme un objet dâhumiliation » . Cette querelle - car querelle il y eut ,bien entendu, Manuel Ferrara, acteur x aux mensurations et Ă lâendurance olympiques ( sisi, tu connais, fais pas genre) sâĂ©tant empressĂ© de rejeter en bloc cette accusation. Cette querelle donc, me fit rĂ©flĂ©chir Ă une question sans cesse chez moi rĂ©itĂ©rĂ©e : jusquâĂ quel point la culture, au sens du contenu produit par diffĂ©rentes industries, fait-elle vraiment culture, entendue comme ce cadre rĂ©fĂ©rentiel au sein duquel sâĂ©tablissent nos comportements et nos valeurs ? A quel moment ce que nous rĂ©ceptionnons en tant que lecteur, spectateur, impacte-t-il nos façons de faire et de percevoir le monde ?
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En me posant la question, je me retrouvai face au dilemme de lâĆuf et de la poule. Qui des deux arrive en premier ? Lâexemple de la pornographie est une illustration parmi tant dâautres de cette difficultĂ© Ă saisir le degrĂ© dâimpact dâun Ă©lĂ©ment sur lâautre. En clair : la pratique de la double, le fantasme dâun gang bang au coin du feu, ou dâune faciale haute en couleur, font-ils aujourdâhui partie dâune culture sexuelle largement rĂ©pandue du fait de lâinfluence de la pornographie, ou ces reprĂ©sentations portĂ©es Ă lâĂ©cran ne font-elles quâillustrer des pratiques dĂ©jĂ bien ancrĂ©es dans les habitudes ? Je ne sais pas pour vous, mais sâil me semble que la rĂ©ponse va de soi dans la culture hĂ©tĂ©rosexuelle, oĂč le cinĂ©ma X est avant tout la transposition des fantasmes masculins ; pour moi qui me situe du cĂŽtĂ© obscur de la force sexuelle (comprendre par lĂ que les filles ce nâest pas mon truc), elle est beaucoup moins simple.
Au risque dâenfoncer une porte dĂ©jĂ grande ouverte (sic), oui, la sexualitĂ© gay est⊠plus active quâune sexualitĂ© hĂ©tĂ©ro standard. Et il mâa toujours intĂ©ressĂ© de savoir dâoĂč venait ce goĂ»t bien rĂ©el pour certaines pratiques au sein de la communautĂ© homosexuelle. Cette sexualitĂ© est-elle « naturellement » plus extravertie, ou est-elle influencĂ©e, voire construite, par les fantasmes mis en vidĂ©os dans le porno gay ? Devenons-nous ce que nous voyons, ce que nous lisons ? JusquâĂ quel point la production culturelle façonne -t-elle notre rapport au monde et Ă nous-mĂȘme ?
Autre espace, autre temps.
Jâouvre mon compte twitter, et tombe sur ce tweet dâun jeune gay afro-amĂ©ricain, qui expose la rĂ©action outrĂ©e dâun internaute, face au message affichĂ© sur le t shirt quâil porte sur sa photo de profil grindr : « Youâve were brainwashed into thinking European features are the epitome of beauty ». Le message pour provocateur quâil Ă©tait, nâen Ă©tait pas moins pourvu dâune certaine pertinence.
Je me repasse dans ma tĂȘte les histoires dâamour qui mâont Ă©mu, fait vibrer sur grand Ă©cran. De « Moulin Rouge ! » Ă tout derniĂšrement « Seule la terre » (une histoire dâamour entre deux fermiers dans le fin fond de lâEcosse rurale). AprĂšs avoir vu chacun de ses films, je ressortais de la salle avec cette envie immense de vivre une romance aussi intense que celle que je venais de voir Ă lâĂ©cran⊠Le romantisme Hollywoodien est la plus grande catastrophe de ma gĂ©nĂ©ration.
Pause sur les visages. Dans ma vision idyllique, celle oĂč je vis un happy ever after avec lâhomme de ma vie, le visage de ce dernier est Ă chaque fois, immanquablement blanc. Ceux de chacun de ces personnages qui mâont Ă©mu, fait pleurer ? Des visages blancs, Ă chaque fois. Rien a priori de problĂ©matique Ă cela, si ce nâest quâen tant que jeune homme noir, arrive un moment oĂč tout un coup je me rends compte ĂȘtre devenu invisible Ă mes propres yeux. Ce tweet, anodin en apparence avait fonctionnĂ© comme un rĂ©vĂ©lateur. Celui de ma propre absence, comprendre celle dâun homme noir, dans mes projections sentimentales. Jâen Ă©tais arrivĂ©, par absorption dâune culture mainstream Ă me crĂ©er un systĂšme de reprĂ©sentation duquel mon semblable Ă©tait exclu.
Je formule le constat suivant : je suis un homme noir de 31 ans qui aime dâautre hommes. Et tous ceux que jâai pu jusquâĂ prĂ©sent fantasmer comme potentiels amants ont Ă©tĂ© des hommes blancs. Je ne parle pas ici dâamants dâun soir, lĂ dessus je serais plutĂŽt united colors of Beneton. Non, je parle dâamant dâune vie. Celui avec qui on sâimagine couler des jours paisibles au bord de lâeau, jusquâĂ la fin... Câest un peu une claque dans la gueule. PrĂ©cisĂ©ment quand on se targue en son for intĂ©rieur dâĂȘtre un ardent dĂ©fenseur de ce quâon dĂ©finit de façon plus ou moins prĂ©cise comme « une identitĂ© noire ». Ce constat, Ă©ventuellement peu problĂ©matique pour un homme blanc homosexuel, lâĂ©tait pour moi. Il lâĂ©tait car il ne provenait pas dâun choix dĂ©libĂ©rĂ© de ma part, qui avaliserait une prĂ©fĂ©rence observĂ©e de façon empirique. Non, cette reprĂ©sentation de mon futur cher et tendre Ă©tait une reprĂ©sentation par dĂ©faut. Doublement. Par dĂ©faut, car aussi loin que je puisse remonter, les histoires dâamour que jâai pu voir ou lire, ne mettaient en scĂšne que des personnages blancs, dont la couleur de peau, Ă©tait, telles les paramĂštres standardisĂ©s dâun nouveau portable, la couleur « par dĂ©faut ». La couleur du « câest trĂšs bien comme ça, ça arrange tout le monde et ça fonctionne trĂšs bien ». Par dĂ©faut encore, car cette reprĂ©sentation est celle que jâavais Ă dĂ©faut, prĂ©cisĂ©ment ,dâavoir dâautres images. Je nâai aucun souvenir dâhistoire dâamour - entre deux hommes, deux femmes, un homme et une femme- entre personnages noirs parmi les Ćuvres qui mâont marquĂ©.
La culture finit toujours par faire culture. Elle finit toujours, par la rĂ©pĂ©tition dâun modĂšle, par sâinscrire dans nos propres reprĂ©sentations et notre systĂšme de valeurs.
Que je mâimagine finir le reste de mes jours avec un homme blanc nâest pas, une fois encore, problĂ©matique. Que je ne possĂšde dans mon champ de reprĂ©sentations aucune hypothĂšse dans laquelle cet homme parfait est noir, câest Ă dire me ressemble, est problĂ©matique. ProblĂ©matique en ce sens que se retrouve exclu de ce champ une personne Ă mon image. Cette exclusion inconsciente est pour moi lâorigine ( pas seulement elle, mais cela serai lâobjet dâun autre article) du rejet dont est victime un grand nombre de jeunes noirs par leurs semblables au sein mĂȘme de la communautĂ© homosexuelle. Le dĂ©ficit de reprĂ©sentation nâinduit pas uniquement une standardisation des canons du partenaire idĂ©al : elle crĂ©e une difficultĂ© pour les minoritĂ©s Ă se valoriser comme dignes dâamour.
Ces interrogations qui sont miennes,mâont amenĂ© Ă trouver et lire un article, publiĂ© sur Vice par un certain de Jeremy O, Harris et que je vous invite Ă parcourir. Dans ce papier intitulĂ© «DĂ©coloniser mon dĂ©sir», Harris, questionne lui aussi, avec diverses nuances et quelques problĂ©matiques annexes, cette place de lâhomme blanc comme canon de beautĂ© universel, unique prĂ©tendant au titre dâobjet dĂ©sirable, dans les reprĂ©sentations prĂ©sentes dans la communautĂ© homosexuelle. Surtout, il pose la question de comment redessiner ses propres modĂšles. Comment, au final, sâaffranchir dâune culture, de schĂ©mas de pensĂ©es et de crĂ©ations artistiques, incapables de penser les minoritĂ©s en terme autres quâexotiques. Comme Harris, je me suis questionnĂ©, me suis senti coupable dâune forme dâauto-dĂ©testation inconsciente. Mais le travail Ă accomplir est encore long. Les images ont plus de force que ce quâon leur accorde. Elle sont capables de transformer la vision du monde. Les rĂ©cits sont plus signifiants quâon ne le croit. Aussi attends-je avec impatience de pouvoir vibrer au rythme de la passion entre deux hommes noirs sur grand Ă©cran ( et ne me parler pas de Moonlight. Le type nâa fait quâeffleurer le sujet). Et ce pas simplement parce quâune telle histoire permettrait de mettre en lumiĂšre un champ de possibles encore trop ignorĂ©, mais parce quâelle contribuerait Ă©galement Ă reformarter une construction culturelle : celle offrant Ă lâhomme blanc le monopole de la douceur et de la tendresse.
Pause. Avance rapide. Car nous avons au sein mĂȘme de la communautĂ© noire, et de la culture (encore elle) noire comme accordĂ© lâexclusivitĂ© de ces qualitĂ©s au blanc. La faute Ă une histoire trop lourde, qui a adressĂ© lâinjonction suivante Ă lâhomme noir : sois fort, sois grand, sois synonyme dâune virilitĂ© fantasmĂ©e. Posture qui sâopposerait au sentimentalisme supposĂ© de la figure masculine blanche . A ce titre ,je vous invite Ă lire sur cette virilitĂ© toxique lâarticle dâun certain William Cooper, publiĂ© lĂ encore sur Vice, et dâune grande pertinence, intitulĂ© «Black Boys Donât Cry». Et sur la perception et la reprĂ©sentation de la masculinitĂ© noire dans les inconscients populaires , lâarticle du New York Times, sobrement intitulĂ© : « Why Pop Culture Just Canât Deal With Black Male Sexuality ».
Travelling avant. Musique de fin.
A bien y regarder, nous sommes le produit de nos histoires. La culture, nos cultures ne sont jamais que la somme de ces rĂ©cits : ceux que nous transmettons, ceux que nous recevons, par des biais variĂ©s. Il y a une histoire qui nâa pas encore Ă©tĂ© racontĂ©e, sans pour autant que cela signifie quâelle nâexiste pas. Non, il nous faut juste la raconter. Et cette histoire, câest celle selon laquelle un homme noir peut ĂȘtre le compagnon dâun autre homme noir ; celle selon laquelle un homme noir nâa pas Ă cacher ses Ă©motions et à « se la jouer » comme un dur. Câest une histoire que certains et certaines ne voudront certainement pas entendre, mais câest une histoire vraie.