30 jours pour écrire - 4 -
Hier et demain
- Pas besoin de frapper quand tâarrives. Il te suffit de rentrer. La porte sera ouverte, tu le sais bien.
Elle raccroche.
Bon, le retour nâa pas lâair de se faire aussi simplement quâelle le souhaiterait. Demain, elle doit rĂ©investir son ancienne maison. AprĂšs deux ans dâun ailleurs exotique et lointain. Dans sa voix, au tĂ©lĂ©phone, lâangoisse discrĂšte et lâexcitation lĂ©gĂšre de lâavenir, qui sây mĂȘle, racontent plus ou moins secrĂštement la contradiction profonde dans laquelle elle se trouve.
Je le sais, pourtant, tout lâamour que portent meubles et murs de ce lieu. Et elle le sait aussi. NâempĂȘche, cet air de pas en arriĂšre dans le passĂ©, on dirait quâil lâinquiĂšte, quâil la fige, quâil la tend. PerchĂ©e dans un entre-deux, elle se tiraille. DĂ©cidĂ©e, mais prudente. Est-ce quâelle est prĂȘte ?
Bien sĂ»r quâelle va y retourner. MĂȘme quâelle sây sentira bien. Vite. TrĂšs vite. Avec le bonheur comme objectif, elle le trouvera, le chemin des joies Ă venir, Ă lâintĂ©rieur des anciens murs. (Jâaime bien quand elle se lance dans ce genre dâauto-encouragement, pommade du cĆur quâelle a lâair de toujours promener avec elle. Patient et mĂ©decin dans une mĂȘme tĂȘte. Ăa doit pas toujours ĂȘtre simpleâŠ)
Sa voix a vibrĂ© un peu plus, au creux de mon oreille, lorsquâelle sâest mise Ă Ă©numĂ©rer, liste dĂ©sordonnĂ©e, les grands et petits joyaux de mĂ©moire que contient la maison. (T'es Ă©mouvante, petite chose.)
La musique de lâamoureux de longue date, Ă©videmment trop forte, bien entendu trop souvent, au cĆur de soirĂ©es trop tardives. Les rĂ©veils, toujours lui, imbibĂ©s des mĂȘmes sons mĂ©tal et bois, esprit brumeux, guitare au bras, collĂ©e au corps, collĂ©e au cĆur, bouĂ©e de sauvetage qui lâĂ©lĂšve toujours un peu plus. Moi, je commence Ă les entendre, la bande son, le dialogue et les bruits amis des images mentales qui lâaniment soudain.
(Continue-la, ta promenade au coeur des souvenirs. Ravive les couleurs des murs. Laisse affleurer le passé, doucement.)
Elle encore, lui, puis lâautre, copain/coloc' joyeux. Ce trio bancal qui, Ă force dâamour tendre et gĂ©nĂ©reux, a fait rĂ©sonner les murs de chaque piĂšce de rires puissants et graves, de mĂ©lodies joyeuses et sensibles. Elle se souvient, maintenant, la vie avait le goĂ»t acidulĂ© et sucrĂ© des bonbons quâelle sâoffre parfois au tabac du coin. Elle se rappelle la lĂ©gĂšretĂ©, vibrante de rĂ©alitĂ©. En flash, la danse folle dâun soir fĂ©brile sur le vrai parquet du presque salon.
Puis, la fin du trio, quand la vĂ©ritĂ© change de couleur, passant du beau rouge vif des saisons douces et prometteuses au triste bleu du cĆur. La solitude, vaguement. Lâamour, encore. Dâautres. Pas sĂ©rieux, polissons, fugaces, transitoires. Puis le fort, lâimmense, inĂ©puisable, inespĂ©rĂ©, arrogant. Dans sa tĂȘte, câest audible, elle Ă©grĂšne le chapelet de ses souvenirs. Petite priĂšre pour lâavenir.
Ben, justement, il frappe un peu trop fort Ă sa porte, celui-lĂ . Câest pour ça que, demain, elle aura besoin dâune main pour tenir la sienne. Pour ouvrir la porte dâentrĂ©e. Fixer le grand couloir qui distribue les piĂšces puis faire le pas en avant (comment peut-elle penser quâelle recule⊠)
Il lui faudra un appui solide mais discret pour accompagner son retour. Un genre de sourire optimiste et nourricier, comme celui qu'on offre aux gamins qui, courageux, se lancent Ă la conquĂȘte du vĂ©lo Ă deux roues. Elle, elle en aura besoin pour rĂ©investir sa cuisine rouge cerises, tu sais, les bien mĂ»res, les presque noires, luisantes de sucre. Renouer avec lâintimitĂ© protectrice de la chambre tout contre la cour, silencieuse et retranchĂ©e. Laisser couler sur elle le soleil chaud et rĂ©parateur qui dĂ©lasse les jambes pendant la sieste dans le canapĂ© du salon, rappelle-toi, celui qui a probablement Ă©tĂ© blanc, un jour, juste aprĂšs la lecture dâun livre de sa bibliothĂšque, jâarrĂȘte pas dây penser depuis que je sais que je rentre, jâai envie de le relire.
Je lâĂ©coute. Je lâĂ©coute. Elle voudra peut-ĂȘtre autoriser lâĂ©motion Ă fleurir sur ses joues, rose de contentement ou salĂ©e de nostalgie. Elle soufflera fort, un coup long et profond, sâil le faut. Reprendra doucement le rythme de lâendroit. De sa maison, en fait. Puis me glissera un sourire, soulagĂ©e et un peu confuse. Se demandant si câest possible dâen crĂ©er de nouveaux, d'aussi jolis, des souvenirs.
Alors, oui. Je lui tiendrai la main. Ăvidemment. Je serai lĂ . Si ça peut la rassurer⊠mais bon. Câest quand mĂȘme marrant quâelle voie pas quâelle l'est dĂ©jĂ , prĂȘte.














